Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Les Sikhs et le sikhisme : des disciples à la fraternité guerrière
Michel Delahoutre
Indianiste
« Un Sikh porte la barbe. Ses longs cheveux sont soigneusement enveloppés dans un turban. Il a le teint d'un homme de race blanche bruni par le soleil de l'Inde. Il est honnête et courageux. C'est un bon guerrier. » Telle est l'image traditionnelle du Sikh. Parfois on évoque aussi les terroristes mis en lumière par l'actualité : Indira Gandhi a été assassinée par des gardes Sikhs, après avoir entrepris une action contre les « terroristes » qui occupaient le Temple d'or à Amritsar. Tout le monde ne sait pas cependant que les Sikhs constituent avant tout un groupe religieux de quinze à vingt millions d'adeptes qui ont essaimé un peu partout dans le monde. Nous avons demandé à Michel Delahoutre, auteur d'Art et spiritualité de l'Inde (Zodiaque, 1996) de nous faire découvrir l'originalité du sikhisme.

Après s'être diffusés pendant des siècles dans toutes les régions de l'Inde, de plus en plus éloignées du Pendjab, le berceau d'où ils proviennent, les Sikhs se glissent silencieusement au XXe siècle en Australie, au Canada, aux États-Unis, et plus récemment encore, en Grande-Bretagne et en France.

Tout cela ne nous dit pas, ou nous dit peu sur ce que sont vraiment les Sikhs. Dans le meilleur des cas on sait, ou l'on s'imagine, que leur religion est un produit hybride de l'hindouisme et de l'islam, que le sikhisme est un syncrétisme, comme le pensaient déjà les Britanniques qui, au XIXe siècle, leur ont fait une place de choix dans leur armée.

On ne peut s'arrêter à ces clichés et le sikhisme mérite d'être regardé de plus près. Les Sikhs d'aujourd'hui, ne sont pas en effet tout à fait identiques à ce qu'ils étaient au début du XVIe siècle, lorsqu'ils n'étaient que les paisibles disciples du guru Nânak.


Les disciples du guru Nânak

En effet, le mot sikh signifie disciple. À l'origine de leur histoire, il y a le guru Nânak. Celui-ci naquit en 1469 à Talwandi dans le Penjab, dans une famille commerçante. Un jour, il reçut du ciel une illumination mystique qui lui fit comprendre qu'hindous et musulmans avaient le même Dieu – et qu'en conséquence, il n'y avait pas de différences fondamentales entre eux. Il entreprit alors de longs voyages et s'installa finalement au bord de la Ravi, où il fonda le village de Kantârpur, la « cité du Créateur ». Son enseignement s'apparentait à la tradition des Sant – mot équivalent à Saint – sâdhus et autres poètes mystiques du nord de l'Inde qui se plaisaient à louer le Dieu Nirguna « sans attributs », à proclamer son unicité et sa souveraineté et à lui attacher leur dévotion personnelle – la bhakti des hindouistes.

Il faut bien comprendre que rien n'est plus stimulant pour un mystique que d'avoir à louer un Dieu à la fois sans nom et au-delà de tout nom. En effet le sage se trouve alors devant le dilemme suivant : se taire complètement – il devient alors un muni, un silencieux – ou ne cesser d'inventer la louange du Seigneur sur tous les modes possibles et imaginables – il devient alors un poète. Nânak avait choisi de louer Dieu. Il n'avait pour rituel que le kirtan, chant dévotionnel individuel ou en groupe. Le premier lien qui souda sa communauté fut l'habitude de se réunir autour de lui, matin et soir, pour chanter. Nânak entreprit de nombreux voyages, appelés udasis ou « sorties ». Il fréquenta les lieux de pèlerinages hindous et musulmans parce qu'il trouvait là des oreilles attentives à sa prédication. Certains prétendent même qu'il alla jusqu'à La Mecque. Chaque fois cependant, dans ces lieux saints, il se démarquait du ritualisme ambiant. En effet il professait une doctrine originale sur la nature de Dieu, la possibilité pour l'homme d'être délivré par la grâce de Dieu, et enseignait la pratique du nom de Dieu, méditation qui s'appuyait sur la répétition ou jâpa du nom.


Les premiers successeurs de Nânak et le temple d'Amritsar

C'est après la mort de Nânak, en 1539, que le groupe des disciples ou « sikhs » se structura d'une manière plus précise et s'affirma dans le milieu indien. De son vivant, Nânak avait désigné pour lui succéder non pas son propre fils mais un fidèle disciple, qu'il nomma Angad ; ce mot, apparenté à Anga, membre, signifierait quelque chose comme « un autre moi-même ». Celui-ci insista sur plusieurs pratiques déjà instituées par Nânak : le chant commun et le rejet de la distinction des castes, symbolisé par les repas en commun, qui sont toujours partie intégrante du sikhisme d'aujourd'hui.

Amar Dâs, le troisième guru, fit rédiger une compilation des textes à chanter, en y incluant des textes venant d'autres groupes religieux, ou de poètes musulmans ou hindo-musulman comme Kabir. Le seul critère était que le contenu de ces poèmes soit conciliable avec l'enseignement de Guru Nânak. Les gurus suivants y ajoutèrent leurs propres compositions et un « premier livre » – l'Adi Granth – fut achevé en 1603-1604. Ce fut à cette même époque, en 1604, que les Sikhs élurent le lieu où ils allaient édifier leur temple : un magnifique lac alors au milieu des bois qui fut appelé Amritsar ou « Étang d'ambroisie ». Aujourd'hui encore les visiteurs du monde entier viennent admirer ce chef-d'œuvre de l'art sikh qu'est le Harimandir – le « Temple de Dieu ».


La constitution de l'identité sikh

En 1699, le dixième et dernier guru, Gobind Singh (1666-1708), marqua le sikhisme d'une empreinte capitale en lui donnant la structure d'une fraternité guerrière, d'un khalsâ, un groupe de « Purs ».

Au cours d'une séance dramatique, brandissant son épée, il réclama des volontaires prêts à se sacrifier. Un homme se présenta et pénétra dans la tente de Gobond Singh. Quelques instants après, ce dernier ressorti, brandissant son épée ensanglantée et réclama un autre volontaire. C'est ainsi que cinq hommes se dévouèrent successivement… avant de réapparaître bien vivants puisque seules des chèvres avaient été égorgées. Issus de castes différentes – un commerçant, un agriculteur, et trois sudra, ou hommes de basse caste – ces cinq hommes, ainsi soudés par la fraternité du sang, furent alors « baptisés » avec le nectar d'ambroisie remué au moyen de l'épée à double tranchant. Ils furent dotés d'un code de discipline et leur comportement devint exemplaire. À partir de leur initiation ou « baptême », tous les Sikhs aujourd'hui doivent fonder leur conduite sur l'exemple des cinq « Purs ». Ils portent cinq symboles, dont les noms en panjali commencent tous par K : kesha : les cheveux et la barbe non coupés ; kangha : le peigne retenant les cheveux ; kirpan : une épée (ou un poignard) ; kara : un bracelet en métal ; kaccha : une culotte courte. Tous les membres de cette fraternité portent dès lors le nom de Singh, « Lion ». Les femmes admises dans le khalsâ s'appellent Kaur, c'est-à-dire « Princesse ». Fondateur de l'organisation du sikhisme, le dixième guru décida également qu'il n'y aurait plus désormais d'autre guru, mais que l'autorité émanerait de l'assemblée du khalsâ – le Guru Panth ou « Voie des gurus » et surtout du livre saint, – le Guru Granth Sahib.


Le Guru Granth Sâhib

Le motgranth signifie livre, sâhib est un mot arabe pour dire maître, noble, et il est utilisé ici comme titre honorifique. Guru indique son statut de successeur à la lignée des gurus vivants, après Guru Gobind Singh, le dixième et dernier maître et prophète de la foi sikhe. Le Guru Granth Sâhib contient les compositions poétiques des gurus eux-mêmes, mais aussi de quelques poètes comme Kabir, qui, sans être disciples des gurus, ont chanté et loué Dieu dans le même esprit. C'est donc l'ensemble des textes figurant déjà dans l'Adi Granth, auxquels s'ajoutent ceux des derniers gurus. Déposé et vénéré dans chaque temple ou Gurdwâra, ce gros recueil de chants de louanges et de prières dispose également d'un espace spécialement aménagé pour l'abriter dans chaque maison où il sert dans tous les grands moments qui rythment la vie d'un Sikh : le choix d'un nom pour l'enfant qui vient de naître, l'initiation, le mariage et la crémation. Ce volumineux ouvrage est actuellement en cours de traduction à l'Université du Québec, mais, pour pouvoir en saisir toute la saveur, il faudrait qu'elle soit le travail commun d'un traducteur fidèle connaissant bien le panjabi et les langues utilisées dans le Livre, et d'un poète de langue française en profonde résonance avec la spiritualité sikhe.


Le Mul Mantra

Le Mul Mantra – la formule de base – est le premier texte que l'on trouve dans le Guru Granth Sâhib. II résume très bien la foi d'un Sikh. En voici une traduction, tirée d'un fascicule vendu au Gurdwâra de Bobigny en Seine-Saint-Denis :

    Il y a un seul Dieu.
    Toute vérité émane de Lui
    Il est le créateur
    Il est sans aucune peur
    Il est sans haine
    Éternel et omniprésent
    Il n'est pas né (ou : Il existe de lui-même)
    Il est illuminé par lui-même (ou : Il se manifeste par lui-même)
    Il est connu (c'est-à-dire peut être connu) par la grâce du guru (c'est-à-dire par son intermédiaire).


Le sikhisme après Gobind Singh

Le sikhisme maintenant structuré sur le plan religieux avec la vénération du Livre et sur le plan social avec l'autorité du Panth – la « Voie » représentée par l'assemblée délibérative – put subsister après la disparition du dixième guru. Au XVIIIe siècle les sikhs étaient en fait constitués d'une douzaine de bandes armées autonomes – les misls – en lutte contre les persécutions du grand Moghol. À la fin de ce siècle, elles contrôlaient l'essentiel du Pendjab et furent fédérées sous la houlette de Ranjeet Singh, qui fonda en 1799 un royaume sikh indépendant au Pendjab. Il fit victorieusement face à la pression britannique. Mais après sa mort, les Anglais s'emparèrent du Pendjab et son souverain, le tout jeune roi Dunlep Singh, fut détrôné et exilé en Angleterre. Choyé par la Reine Victoria, il mena une vie princière à la cour britannique avant de se fixer à Paris où, après avoir mené grand train, il mourut le 22 octobre 1893, dans sa résidence de l'hôtel de la Trémoille.

Peut-être peut-on voir là le début des liens qui relient la France au monde sikh, mais ce fut surtout la première guerre mondiale qui fit connaître les sikhs en France. Ils étaient en effet nombreux parmi les soldats indiens qui débarquèrent en France en 1914 et jouèrent un rôle décisif le 28 octobre 1914 pour colmater les brèches opérées par les Allemands sur le front des Alliés. En 1927, un monument à leur mémoire fut édifié dans le Pas-de-Calais, à Neuve Chapelle. Inspiré par les balustrades des stupas de Sanchi, il est l'un des rares monuments en France de style indien.


Le sikhisme aujourd'hui

La communauté sikh est toujours présente en France. Après avoir, pendant plusieurs années, célébré leur liturgie dans une salle de la commune de Montreuil près de Paris, les Sikhs de France peuvent désormais le faire dans un gurdwâra aménagé dans un immeuble situé à Bobigny, rue de la Ferme, en attendant sans doute le temps où ils pourront célébrer le Guru Granth Sâhib dans un édifice spécialement construit à leur intention sur un terrain qu'ils ont déjà acquis.

Bien intégrés dans de nombreux pays d'Occident, c'est bien sûr au sein de la république indienne que les Sikhs affirment leur présence et défendent farouchement leur identité. Face aux tentatives menées par les mouvements nationalistes extrémistes hindous pour intégrer les sikhs dans une vaste coalition qui s'opposerait aux musulmans et aux chrétiens, la grande majorité des sikhs gardent de prudentes distances et rappellent, comme dans le livre célèbre de Kahn Singh, Ham Hindu Nahim, paru en 1898 : « Nous ne sommes pas Hindous ». Comme toutes les religions du monde aujourd'hui, le sikhisme se trouve devant un dilemme : s'affirmer en restant centré sur lui-même pour profiter de ses richesses, il s'exclut alors de participer au concert du monde, c'est ce que la Vishva Hindu Parishat essaie de faire avec les hindous – ou bien s'ouvrir et faire profiter les hommes de ses trésors. Le sikhisme repose sur une base religieuse et l'on sait que dans le domaine spirituel les trésors ne croissent que si on en fait profiter d'autres. Le sikhisme est sans doute prêt à s'ouvrir, comme il l'a souvent prouvé.

En 1969, s'associant à la célébration du cinquième centenaire de la naissance du guru Nânak, le Premier ministre de l'Union indienne, Indira Gandhi, souligna qu'elle avait fait, depuis longtemps, sienne la devise du Grand Guru : « L'homme n'est pas né libre. Il est né pour se libérer ». Ironie du sort, c'est en voulant libérer le Temple d'or de la présence d'un Sikh réputé terroriste, qu'elle s'attira l'animosité de certains de ses propres gardes sikhs en qui elle avait toute confiance… et mourut assassinée. Les choses ne sont jamais simples et en cherchant à les réduire à son propre point de vue, on finit par sortir de la vérité et laisser ouvertes les portes de la violence.

Michel Delahoutre
Février 2002
 
Bibliographie
Le Sikhisme. Anthologie de la poésie religieuse sikhe Le Sikhisme. Anthologie de la poésie religieuse sikhe
Harbans Singh et Michel Delahoutre
coll. Homo Religiosus
Centre d’histoire des Religions, Louvain la Neuve, 1985

Les Sikhs Les Sikhs
Michel Delahoutre
Fils d’Abraham
Brepols, Belgique, 1996

Le Temple d’or d’Amristar Le Temple d’or d’Amristar
Michel Delahoutre
In Actualité des Religions - Religions et leurs chef-d’œuvre hors-série n° 4 ,p. 48 à 51


Qui sont les Sikhs ? Qui sont les Sikhs ?

Association Gurdwara Singh Sabha, 16-18, rue de la Ferme. 93 000 Bobigny, Paris

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter