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Les seigneurs des sables : splendeur et déclin des Mochica
Carmen Bernand
Membre de l'Institut universitaire de France.
Professeur à l'université de Paris X-Nanterre

Sur la côte nord du Pérou, entre 300 avant J.-C. et 500 de notre ère, s'épanouit une civilisation caractérisée par un développement sans précédent des arts et des techniques. Les archéologues lui donnèrent le nom de Mochica, d'après la langue qui était encore parlée dans la région à l'arrivée des Espagnols – dénomination restée dans les usages bien que beaucoup d'auteurs préfèrent celle de Moche. Carmen Bernand évoque pour nous ce peuple qui nous a laissé des vestiges rares, mais remarquables.

Un peuple conquérant

Les Mochica appartiennent à la période que Luis Lumbreras appelle « le développement régional ancien » – expression commode pour désigner l'éclosion de centres politiques et religieux divers surgis à la suite de l'effondrement de Chavin et balayés, vers 600 après J.-C., par l'expansion panandine de Wari.

Contrairement à l'idée qui dominait jusqu'à une époque récente, les Mochica ne formaient pas un « royaume » monolithique. Il y avait au moins trois entités régionales sur la côte nord du Pérou : Piura, Lambayeque, Moche, auxquelles on pourrait ajouter la vallée de Jequetepeque. Ces centres partageaient les mêmes croyances et les mêmes rituels. Il est vraisemblable que les seigneurs aient été apparentés entre eux et réunis également par des liens de réciprocité et d'échanges. Progressivement, les Mochica du Sud, ceux qui vivaient dans la vallée de Moche et dont la capitale était Cerro Blanco, réussirent à soumettre les autres vallées, exerçant vers 500 une véritable hégémonie.

La domination politique de Moche s'étendait sur six mille kilomètres, depuis le désert de Piura, au nord, jusqu'à la vallée de Huarmey. Pour la première fois dans l'histoire du Pérou, on peut parler de l'existence d'une société guerrière, marquée par un pouvoir centralisé, fortement stratifiée, et cherchant à diffuser et à imposer son style artistique, ses méthodes de construction, ses rites et ses croyances. Comment expliquer cette expansion ? On en a donné plusieurs raisons, dont la plus courante est celle qui voit, dans la volonté d'accroître un territoire limité et passablement aride, le motif principal de la guerre menée contre les autres peuples côtiers. L'archéologue Izumi Shimada avance toutefois une hypothèse plus convaincante : les hommes de Moche auraient cherché à contrôler l'axe côtier nord-sud pour s'assurer l'accès aux pêcheries, aux gisements de guano, cet excellent fertilisant d'origine animale, à la chasse des mammifères marins (phoques, otaries) et surtout au commerce maritime. L'occupation de Piura, région semi-désertique peu apte à l'agriculture, permettait la mainmise sur le littoral septentrional ; en effet, les expéditions maritimes des Mochica cherchaient sur les côtes de l'Équateur des coquillages spondyles, indispensables pour les rituels andins et, dans les placers de Colombie, l'or, indicateur des hiérarchies sociales et de la puissance. En direction du sud, leurs expéditions atteignaient les confins de Nazca, car on sait que les artisans de cette région adoptèrent des conventions stylistiques originaires du Nord. À l'est, la frontière culturelle semble avoir été la zone tropicale contestée par Cajamarca et Recuay.

Une architecture empreinte de gigantisme

La civilisation Mochica a produit une architecture remarquable, dont il ne reste aujourd'hui que quelques vestiges. C'est à Cerro Blanco, dans la vallée de Moche, que l'on trouve les ensembles les plus importants de toute la région côtière, la Huaca del Sol et la Huaca de la Luna. Ces pyramides ont relativement bien résisté au passage du temps, même si la première a été amputée des deux tiers par l'érosion provoquée par le détournement du rio Moche. Cette opération, menée à l'époque coloniale, visait à briser ce tertre compact afin de mettre au jour les trésors qui y avaient été ensevelis. Sur les territoires conquis, des montagnes artificielles, à l'instar de celles de Cerro Blanco, furent dressées. Lieux de résidence des élites guerrières et sacerdotales, elles étaient connectées entre elles et avec la Huaca del Sol par des routes, ancêtres des voies incaïques.

La Huaca del Sol est un bâtiment imposant de plus de quarante mètres de haut et trois cent quarante mètres de longueur. Il semble, d'après les restes importants de nourriture qui ont été trouvés, que des festins rituels y étaient célébrés périodiquement – en revanche, la Huaca de la Luna était une enceinte sacrée. L'échelle de cette pyramide du soleil rappelle les réalisations grandioses de Nazca, à savoir les célèbres lignes et les étoffes de très grandes dimensions. Probablement ce gigantisme, qui impliquait l'existence d'une main-d'œuvre corvéable considérable, était une marque de pouvoir. Comme la Huaca de la Luna qui lui fait face, la Huaca del Sol est construite avec des briques d'adobe. On estime qu'il en a fallu cent quarante-trois millions pour ériger cette dernière, alors que l'ensemble consacré à la lune n'en compte que… cinquante millions. Faut-il rappeler que la préparation de l'adobe requiert une très grande quantité d'eau ? Dans un milieu semi-aride, ce gaspillage est encore un signe de la puissance des élites.

Des aspects de ce travail collectif et corvéable nous sont connus parce que les groupes d'ouvriers ont incisé dans les briques des symboles géométriques distinctifs ; on en compte une centaine. Grâce à ces marques, on peut suivre les assemblages et les montages des pièces constitutives. Mais il est difficile de penser qu'une centaine de groupes tributaires participaient en même temps à la construction, étant donné que celle-ci s'est étalée pendant des décennies, voire des siècles. Les moulages en céramique et les dessins sur les parois des poteries nous aident à reconstituer l'aspect général des bâtiments, pourvus de plates-formes et de palais (ou de temples ?) semi-ouverts. Il est fort probable qu'à l'instar de Pañamarca, l'un des principaux sites des Mochica, des peintures murales aient décoré les parois. Partout, dans les représentations, on trouve des motifs qui rappellent Chavin, notamment la divinité aux yeux exorbités et aux canines saillantes.

Une iconographie réaliste

Tous ceux qui ont visité les musées consacrés aux arts de l'Amérique du Sud ont été frappés par la variété de l'iconographie mochica. L'un de ses aspects les plus originaux est l'attention que les artisans ont portée aux individus, non seulement en retenant leurs traits physiques, mais surtout en exprimant leurs émotions. Les « vases-portraits » réalistes, qui ont été moulés et reproduits à une vaste échelle, représentent des membres des élites, comme le prouvent leur coiffure et leurs ornements. Étaient-ce de véritables portraits individuels ou bien, comme certains l'ont prétendu, expriment-ils les possibilités émotionnelles de l'humain : la terreur, la tendresse, la soumission, la joie, la douleur… ? Cette importance accordée à la nature profonde des hommes apparaît également dans l'illustration des métamorphoses chamaniques. Les potiers ont reproduit aussi des malformations, comme le bec-de-lièvre, ou des états pathologiques comme la paralysie faciale ou la leishmaniose – sorte de lèpre. Nous retrouvons là, mais à une époque bien antérieure, l'intérêt que les Incas portaient à la singularité physique, qui participait du sacré, huaca.

Les scènes qui illustrent l'acte sexuel dans toutes ses combinaisons sont encore une caractéristique distinctive des Mochica. En l'absence d'écriture, nous sommes réduits à spéculer à partir de sources bien plus modernes, celles qui ont été rédigées par les chroniqueurs espagnols au XVIe siècle et qui mentionnent la pratique, dans les sanctuaires, d'une sodomie rituelle. On peut aussi voir dans la sexualité le symbole même de la fertilité et de la force vitale. D'autres thèmes récurrents, avec leurs variantes, tels les combats, les scènes de chasse, les sacrifices humains, les rites funéraires, les cérémonies chamaniques ou la purification rituelle, illustrent les pratiques religieuses des élites ; en revanche, le monde des paysans nous est totalement inconnu.

Un des rituels le plus fréquemment reproduit est celui de la présentation du sang sacrificiel à des prêtres. La peinture murale relevée dans le site de Pañamarca, le plus important avec Cerro Blanco et Sipán, offre une magnifique « scène de la présentation » polychrome – alors que les céramiques utilisent seulement le rouge et le blanc. On y voit à l'extrême gauche de la composition une prêtresse, portant une coiffure singulière et vêtue d'une tunique de plumes ; elle tend une coupe à un personnage qui a été effacé, mais, en recourant à d'autres images, on sait que c'était un prêtre masculin. À droite, des desservants de taille plus petite se dirigent vers elle en portant chacun une coupe à la main. On sait par ailleurs que ces récipients contenaient le sang des guerriers sacrifiés. Sur un autre mur du temple, on peut voir du reste une procession de captifs. Sur une litière, le Prêtre Guerrier observe le cortège, accompagné de cette même prêtresse à la tunique de plumes, et d'un troisième personnage, le Prêtre Oiseau.

Le Seigneur de Sipán et les sacrificateurs

Il y a quelques années, des archéologues italiens découvrirent à Sipán, dans la région de Lambayeque, trois tombes intactes, à l'intérieur de trois pyramides, datant des premières années de l'ère chrétienne, et pleines d'offrandes en or et en turquoise notamment. Découverte sensationnelle quand on sait que pratiquement toute la métallurgie péruvienne disparut à la conquête, transformée en lingots et transférée en Europe par les conquistadors. Le site recèle d'ailleurs d'autres sépultures. Celui qu'on a surnommé le Seigneur de Sipán est couché sur une plate-forme surélevée, accompagné de ses concubines, de ses guerriers et de ses serviteurs. Il porte un collier en or fait de dix disques sur lesquels est gravée une tête humaine sur le dos d'une araignée, qui se fraie un chemin sur sa propre toile. Les deux autres tombes ont été identifiées comme appartenant respectivement au Prêtre Guerrier (n° 1) et au Prêtre Oiseau (n° 2). Les offrandes les plus somptueuses ont été déposées dans la chambre funéraire du Prêtre Guerrier, le « coupeur de têtes », car il tient un couteau d'une main et de l'autre, une tête-trophée. Tout indique que ce personnage détenait le statut le plus élevé. Quant à la prêtresse de la peinture murale, elle a été ensevelie plus loin, à Huaca de la Cruz, avec sa coiffure singulière.

Vers l'an 600, la civilisation mochica s'éteint. Le phénomène connu de nos jours sous le nom d'El Niño lui porta un coup définitif, décimant la population de Cerro Blanco : des orages de sable recouvrirent les pyramides et la capitale dut être abandonnée, entraînant la perte d'autorité de ses gouverneurs. Moche ne pouvait plus résister à l'avancée impérialiste de Wari. Il faudra attendre plusieurs siècles pour que fleurissent, sur la côte nord du Pérou, des chefferies puissantes comme Sicán et Chimor (Chimú), au cours du dernier développement régional avant la formation de l'Empire inca.

Carmen Bernand
Juillet 2001
 
Bibliographie
Discovering the new world’s richest unlooted tomb Discovering the new world’s richest unlooted tomb
Walter Alva
National Geographic, vol 174, n° 4, octobre 1988

Iconografía mochica Iconografía mochica
Anne-Marie Hocquenghem
Lima, 1987

Une interprétation des vases portraits Mochicas Une interprétation des vases portraits Mochicas
Anne-Marie Hocquenghem 
Nawpa Pacha 18, pp. 27-48, Berkeley, 1981.

New tomb of royal splendor New tomb of royal splendor

National Geographic Magazine, 177 (6) : 2-15, 1990.

Evolution of Andean Diversity Evolution of Andean Diversity

In The Cambridge History of the Native peoples of the Americas, Cambridge University Press, T. I, pp. 350-517, 1999.


Art of the Andes Art of the Andes
Rebecca Stone-Miller
Thames and Hudson, 2002

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