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Les Séfévides, fondateurs de l'Iran moderne (1501-1736)
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009
 
 

À l'aube du XVIe siècle, Ismaïl, chaïkh de l'ordre mystique des Séfévides se proclame chah avec le soutien des tribus turques. C'est avec une main de fer, des moyens souvent sanguinaires et en s'appuyant le clergé, qu'il réalise l'unité du pays. La puissance séfévide, mise à mal par la guerre qui l'oppose aux Ottomans sunnites, sera provisoirement restaurée à la fin du XVIe siècle, par Chah Abbas le Grand. L'Iran, pacifié, retrouve la voie du développement économique et s'ouvre aux relations diplomatiques avec la Chine et les États européens. Ses successeurs, auquel le soutien du clergé chiite fait de plus en plus défaut, précipitent le royaume dans la décadence jusqu'à la disparition des Séfévides en 1736. Jean-Paul Roux nous fait le récit de cette monarchie qui, bien que l'une des plus brillantes d'Orient, fût constamment contestée et ne laissa pas un grand souvenir en Iran.

L'émergence des Séfévides

Après la mort de Tamerlan en 1405, l'immense empire qu'il avait fondé s'effondre d'un coup. Ses successeurs, les Timourides, cantonnés en Transoxiane, ne possèdent plus en Iran que le Khorassan et, pour un temps, le Fars, avec Chiraz et Ispahan. Partout ailleurs les vaincus se relèvent. L'Anatolie orientale et les régions du nord-ouest de l'Iran tombent aux mains de fédérations de Turcs nomades – Türkmen ou Turcomans – qui font bientôt figure de grandes puissances. Celle des Karakoyunlu – « du Mouton noir » – possède la Géorgie, l'Azerbaïdjan avec Tabriz, Sultaniye, Qazvin, l'Anatolie orientale et parvient à enlever au Timouride Abu Saïd (1452-1469) le Fars et le Kirman. Celle des Akkoyunlu – « du Mouton blanc » – cantonnée dans la région de Diyarbakir fait plus modeste figure jusqu'en 1467 où son chef Uzun Hasan défait les Karakoyunlu et prend leur place.

C'est dans ce milieu de Turcs nomades que vivent les Séfévides. Ils se rattachent à un chaïkh, Safi al-Din, devenu en 1311 chef d'un ordre mystique désormais nommé Safayi, et qui se fixe à Ardébil. On a peu de notions sur ce que fut cet ordre – certainement sunnite – et sur son histoire : un immense travail de mythisation – on oserait dire de falsification des faits – s'étant effectué au cours des temps. On sait seulement que pendant un siècle et demi il se tint à son rôle religieux et mystique ; c'est au milieu du XVe siècle qu'il devint politique et révolutionnaire. Alors, il a acquis une immense renommée, notamment parmi les tribus turques qu'il a soumises à une intense propagande. Celles-ci – pratiquant un islam pour le moins hétérodoxe encore imprégné de chamanisme – haïssent les Ottomans en qui elles voient des Européens, des sunnites, les oppresseurs de leur foi. Elles en ont donné la preuve en 1402, à la bataille d'Ankara, où toutes ont déserté les rangs ottomans pour passer à Tamerlan et lui assurer la victoire. Les Safayi, on peut déjà dire les Séfévides, étant subtilement devenus chiites – ou se présentant comme tels – les tribus sont prêtes à les rallier ; ils le feront avec enthousiasme lorsque les Séfévides décideront de passer à l'action. Le chiisme est d'une part opposé au sunnisme ; il est d'autre part plus proche de leurs concepts religieux et permet la dissimulation : ne pas montrer ce que l'on est et ce que l'on croit.

Ismaïl et la fondation de la nation iranienne

Les chaïkh séfévides s'étaient étroitement alliés aux Türkmen et prenaient femmes dans la famille souveraine des Akkoyunlu. Ils n'en tentaient pas moins pour cela, mais en vain, de les renverser. Celui qui va y réussir a tout juste sept ans quand, en 1494, par droit héréditaire, il prend la tête de l'ordre. Sa vie étant menacée, il se réfugie près des rives de la Caspienne où mécontents et fidèles de sa famille viennent en masse le rejoindre. Qui est ce garçon, cet Ismaïl que la ferveur, l'amour, la nécessité de la propagande vont transfigurer, dont elles feront un descendant et du Prophète, et des anciens Sassanides – voire des empereurs byzantins – qui se célébrera lui-même comme une hypostase d'Ali divinisé et que ses fidèles adoreront comme une incarnation divine ? On l'a dit kurde ou turc, ce que je croirais plus volontiers. Du moins est-il turc par les femmes, écrira en turc la majeure partie de son œuvre poétique – sous le pseudonyme de Hatayi –, un divan où figurent aussi des poèmes en arabe et en persan ; cultivé, il a reçu une bonne éducation.

À quatorze ans, en 1500, il sort de l'ombre, entraîne à sa suite des Türkmen fanatisés, ceux que l'on nommera les Têtes rouges – Kizil Bash – parce qu'ils ont adopté la coiffure rouge de l'ordre séfévide. Et aussitôt il vainc les Akkoyunlu près de Nakhitchevan, entre à Tabriz, se fait roi – chah – sous le nom de Chah Ismaïl (1501). Puis, en dix ans, il s'empare de la majeure partie de l'Iran ; un Iran qui ne retrouve pas sous lui et sous ses successeurs les dimensions qu'il eut à l'époque des Achéménides et des Sassanides, qui n'englobe pas la Transoxiane, le Xinjiang, tout l'Afghanistan et les steppes des anciens Scythes et Massagètes, qui est, à peu de choses près, celui que nous connaissons encore. Et il crée la nation iranienne.

Depuis l'invasion arabe du VIIIe siècle, l'Iran n'était qu'un espace géographique tour à tour aux mains des Arabes, des Seldjoukides, des Mongols, où les peuples se trouvaient à divers stades de développement, se différenciaient par les langues, la culture, les religions. Certes, après quelques siècles d'arabisation, il avait retrouvé l'usage de sa langue, lui avait redonné sa noblesse, lui avait fait produire de très grands écrivains. Si l'Iran avait connu parfois des dynasties indigènes – celles des Samanides ou des Bouyides –, elles étaient éphémères et demeuraient vassales.

Désormais, le pays est indépendant, puissant, en voie d'unification. Une des premières mesures prises par Chah Ismaïl est de proclamer le chiisme religion d'État, sans doute pour complaire aux Kizil Bash et unir les forces vives de la nation dans une même idéologie, à la fois religieuse et nationaliste. Cela ne manque pas de susciter des réserves dans un pays qui, malgré son goût pour l'hétérodoxie et une certaine implantation du chiisme – due à des princes tels que les Bouyides ou le Mongol Oldjaitu – demeure encore en partie sunnite : il fallut donc imposer le chiisme par la force. Le chah est un homme cruel qui sait inventer des supplices raffinés contre ceux qui lui résistent. Malgré des bains de sang, le chiisme ne triomphe pas sans mal. On voit même Chah Ismail II (1666-1667), un demi-fou sanguinaire, faire un retour temporaire au sunnisme. Il faut aussi organiser un clergé hiérarchisé de mollah et d'ayatollah pour veiller à la foi, et laisser celui-ci acquérir une grande puissance.

Que les Türkmen – qui se sont emparés des terres, des postes de commande – conservent leurs traditions, parlent turc, comme on parle turc à la cour, ne facilite pas la cohésion nationale, déplaît aux indigènes ; il fallut longtemps pour se débarrasser de leur hégémonie. L'État s'y emploie en cherchant d'autres appuis, en rendant l'iranien obligatoire pour l'administration – comme il l'est pour toute expression culturelle – et en exaltant la guerre sainte menée contre les empires sunnites ottomans, uzbeks, voire moghols. Là aussi les mollahs, par une propagande tenace, jouent leur rôle en extirpant lentement les coutumes pré-islamiques, en faisant pénétrer la foi dans ces âmes frustes.

Chah Ismaïl est aux portes de l'Asie centrale quand il se heurte aux Uzbeks de Muhammad Chaybani – dernière grande vague issue des steppes – qui venaient de déferler sur la Transoxiane. En décembre 1510, près de Merv, il les écrase si complètement que Chaybani va mourir seul dans une ferme abandonnée. La bataille a un retentissement mondial : pour la première fois depuis longtemps l'Iran vainc le Touran, le nomade. Le sédentaire Ismaïl est bien Dieu ou l'élu de Dieu !

Défaites militaires et crise du pouvoir séfévide

Cependant, quatre ans plus tard, il est vaincu par les Ottomans, à Tchaldiran, le 24 août 1514. Le sultan de Constantinople, Selim, avait compris le danger que représentait ce puissant empire chiite qui s'appuyait sur des Turcs, éveillait la sympathie dans les milieux turcs d'Anatolie, voire d'Europe, se livrant auprès d'eux à une intense propagande. S'il l'emporte sans peine grâce à la supériorité de son artillerie, il est inexact de dire que les Iraniens ne possèdent pas alors de canons ; les Anglais leur en avaient fournis vers 1600 mais les Iraniens trouvaient indigne de chevaliers d'en user sur un champ de bataille… À l'issue de la bataille, Selim entre à Tabriz. Une victoire totale lui est possible, mais l'hiver arrive et ses officiers ne veulent pas établir leurs quartiers d'hiver dans ces terres hostiles, froides et lointaines. Qui plus est, l'Iran intéresse peu Selim ; il doit plutôt conquérir la Syrie et l'Égypte pour supplanter les Mamelouks, incapables de barrer la route aux marins portugais dans l'océan Indien. Il se retire donc de la ville avec cependant à son actif au moins un résultat : Chah Ismaïl ne croit plus en lui et demeure cloîtré jusqu'à sa mort en 1524.

Son successeur Chah Tahmasp (1524-1576) a une vie à la fois terne et agitée, que nous connaissons par son autobiographie. Les Séfévides doivent continuer la guerre sur deux fronts contre les sunnites Uzbeks et Ottomans – c'est la grande guerre de religions de l'islam – et c'est miracle qu'ils survivent. Il est vrai que les uns ont maille à partir avec les Grands Moghols et les autres sont engagés dans une lutte qui leur tient bien plus à cœur contre la maison des Habsbourg. On se bat au Khorassan pendant tout le XVIe siècle avant que l'Amou Daria – l'Oxus – ne soit accepté comme frontière entre les deux États.

Les Ottomans sont en guerre contre les Séfévides jusqu'en 1555 et le traité d'Amasya qui consacre l'annexion de la Mésopotamie par les sultans, puis à nouveau de 1576 à 1590, et encore au XVIIe siècle (1603-1612, 1624-1638) – pour ne pas parler des campagnes de 1723-1736 menées alors que les Séfévides sont à l'agonie. Bien que les Turcs occupent plusieurs fois Tabriz, aucun résultat décisif n'est obtenu. Les grandes victimes sont les populations frontalières, Géorgiens et Arméniens – ces derniers commencent une émigration qui ne fera que croître jusqu'au XXe siècle. Aujourd'hui encore les sols ravagés portent témoignage des dévastations et de la politique de la « terre brûlée » qui fut souvent menée. Les Séfévides déportent massivement Circassiens, Géorgiens, Arméniens. Leurs femmes entrent dans leur harem, y jouant souvent un grand rôle. Voilées, cloîtrées, elles n'en sont pas pour autant moins actives : le père de Chah Abbas en vient ainsi à laisser gouverner son épouse, Mahjd-i Ulya – assassinée en 1579 – et qui semble avoir été un monstre. Leurs enfants sont incorporés dans des milices « d'esclaves » – les ghulam – assez semblables à celle des janissaires de Turquie. C'est un moyen pour les chahs de constituer une armée qui dépend entièrement d'eux comme de restreindre la puissance des Türkmen.

Le règne de Chah Abbas le Grand

Chah Abbas le Grand (1588-1629) – monté sur le trône à dix-sept ans – a souffert de la véritable dictature que ceux-ci ont exercée pendant sa prime jeunesse bien qu'ils soient déjà de moins en moins kizil bash et de plus en plus chiites. Il s'appuie plutôt sur les milices d'origine chrétienne dont il grossit considérablement le nombre, leur donnant également la possibilité d'accéder – une fois convertis – aux plus hauts postes ; le premier, le Géorgien Allahverdi Khan devient général en chef en 1598. Il installe également trois mille familles arméniennes – qu'il comble de faveurs – dans un faubourg de la nouvelle capitale Ispahan – moins exposée aux attaques ottomanes que Tabriz ou Qazvin, elle aussi un temps capitale – où il s'établit en 1598. Les Arméniens y élèvent églises et cathédrale que leurs descendants occupent encore.

Chah Abbas le Grand noue d'étroites relations avec la Chine et l'Europe. L'Espagne lui envoie un ambassadeur dès 1608, puis les Portugais et les Anglais – celui de France, arrêté par les Ottomans, n'arrivera jamais. Bientôt, les Occidentaux affluent chez ceux qu'on nomme « les Grands Sophis » : artisans, commerçants, aventuriers, missionnaires, voyageurs, tel Tavernier (1632-1688) qui raconta ses Voyages en Perse ou Chardin (1665-1681) auquel on doit un récit de son long séjour à Ispahan… Dans le cimetière arménien de Djulfa, il est parmi des tombes d'Européens celle d'un Jacob Rousseau, – oncle de Jean-Jacques – « maître insigne, Genevois, horloger », mort en 1753 dans la ville où il s'était fixé. Des Iraniens viennent aussi en Europe, ainsi ce Don Juan de Perse – de son vrai nom Orudj Bey – un Kurde.

Chah Abbas redonne vie à Ispahan où Tamerlan, en 1387, avait fait ériger une pyramide avec soixante-dix mille crânes ; il crée, à côté de l'ancienne capitale des Seldjoukides, une ville nouvelle, considérée comme l'une des plus belles du monde. Elle devient une immense métropole de plusieurs centaines de milliers d'âmes – de plus d'un million dit-on parfois –, jouissant d'une prospérité certaine, où artistes et artisans sont estimés, où il semble qu'il y a peu de misère ; le souverain veille sur les plus démunis, est soucieux de justice et visite lui-même les marchés pour contrôler les prix. Les provinces et les campagnes sont pacifiées, débarrassées des brigands qui les infestaient ; l'on peut ainsi circuler en toute quiétude sur des routes entretenues et équipées pour les haltes vespérales de vastes caravansérails.

Le royaume vit dans une paix qu'il n'a pas connue depuis longtemps. Deux ans après son avènement, le chah a mis fin à la guerre avec les Ottomans. Les conflits avec les Grands Moghols pour la possession de Qandahar en Afghanistan – qui change constamment de mains en 1537, 1590, 1614 et 1648 – demeurent frontaliers et n'affectent guère le royaume. Très habilement, le souverain sait jouer de l'alliance avec l'Angleterre pour réoccuper Ormuzd que les Portugais tiennent depuis le début du XVIe siècle, sans affecter sérieusement ses relations avec le Portugal.

Le déclin des Séfévides

Dès la mort de Chah Abbas et l'avènement de son petit-fils Chah Safi, la décadence commence. Malgré sa grandeur, Abbas en porte en partie la responsabilité : il n'a fait rien fait pour arrêter les tueries dans la famille royale où l'on exécutait ses frères, aveuglait ses enfants – lui-même les a pratiquées. Le clergé, devenu puissant et autoritaire, prend ses distances avec la couronne. Les tribus turques, écartées du pouvoir, sont mécontentes, privant de leur principal soutien des princes qui sombrent dans le vice. On raconte que Chah Sulayman (1666-1694) resta sept ans dansson harem sans en sortir en laissant le pouvoir à ses eunuques. Chah Sultan Husain (1694-1722) est encore plus paresseux, ivrogne et débauché que lui.

La révolte qui prend naissance chez les sunnites, dans les tribus, amène la chute de la dynastie. En 1707, un chef afghan des Ghilzais de Qandahar, Mir Waïs, fait assassiner le gouverneur Gurgin Khan –un Russe – envoyé par le chah et se proclame indépendant. La cour ne réagit pas. Son fils, Mahmud, se rue alors sur l'Iran. Il arrive devant Ispahan au début de l'été 1722, l'assiège tandis que la famine y éclate. On mange chats, chiens et même, dit-on, la chair humaine : plus de quatre vingt mille personnes meurent de faim et de maladie. Le 25 octobre, à bout, la cité se rend.

Si les Afghans, victorieux ne renversent pas les Séfévides, ceux-ci ne sont plus souverains que de nom. Ils disparaissent en 1736 pour laisser la place à un homme des tribus, un Afchar, de ceux qui ont le plus fait pour les Séfévides : Nadir Chah, un Turc sans foi ni loi, qui a été longtemps esclave des Uzbeks mais possède incontestablement du génie. Il sera le dernier grand conquérant de l'histoire de l'Asie.

Tout fut donc paradoxe dans l'histoire des Séfévides. Des Turcs fondèrent la nation iranienne. Des sunnites et des païens firent du chiisme une religion d'État. Des hordes ignares et des souverains cruels ou débauchés créèrent ce qui est peut-être l'art le plus raffiné du monde musulman. Un régime qui se réclama d'un islam pur et dur accorda une grande place aux femmes, aux arts figuratifs, aux chrétiens et entretint des relations étroites avec l'Europe et la Chine. Un gouvernement qui se voulut théocratique mit en place un clergé et lui donna de tels moyens qu'il devait être en mesure, un jour encore lointain, de faire la révolution au nom de Dieu et prendre le pouvoir.

Jean-Paul Roux
Janvier 2003
 
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