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Les sanctuaires panhelléniques,
lieux privilégiés de l'identité grecque
Claude Baurain

Professeur d’histoire grecque à l’université de Liège
Ancien membre étranger de l'École Française d'Athènes


Lorsqu'il est question de la Grèce antique, des paysages évocateurs viennent aussitôt à l'esprit, parsemés de ruines majestueuses, tels ceux de Delphes ou d'Olympie, de Délos ou d'Épidaure. Ce sont à chaque fois des lieux saints pour les Grecs d'autrefois. Mais ces endroits vénérables étaient tout autant des espaces de rencontre placés sous l'autorité divine et le cadre privilégié de compétitions réunissant, à dates fixes en accord avec le calendrier religieux, tous ceux qui partageaient en commun le grec, une langue qui fut – et qui reste – le plus formidable ciment de la culture hellénique, celle-là même qui constitue, avec Rome et Jérusalem, les trois piliers fondamentaux de l'identité européenne. Claude Baurain nous fait découvrir le profil bien distinct de chacun de ces sanctuaires panhelléniques et la place qu'ils tenaient dans l'expression nationale des communautés grecques.

Des petites patries autonomes et solidaires

Pour les Grecs de l'Antiquité, il eût été incongru d'envisager une quelconque séparation entre le « monde des dieux » et le « monde des hommes » : tous les aspects et gestes de la vie, tant privée que collective, baignaient dans une ambiance « religieuse » ; entre ces deux sphères aujourd'hui distinctes que sont le public et le privé régnait une « parfaite confusion », rendant inimaginable toute séparation. Pareil état de chose, contraire aux idées occidentales modernes, s'éclaire pourtant si l'on se rappelle l'existence que menaient les anciens Grecs.

Les Grecs sont nés en Grèce, sans doute à partir du dernier tiers du IIIe millénaire avant J.-C. Tout en témoigne, leur langue, leurs usages sociaux et religieux : ils sont le fruit de rencontres entre des nouveaux venus appartenant à la galaxie indo-européenne et des populations déjà établies dans ce qui constitue les prolongements méridionaux des Balkans. Le pays, comme un coin enfoncé en Méditerranée orientale, est fragmenté par la montagne et la mer en une multitude de terroirs de dimensions variées, que prolongent des chapelets d'îles plus ou moins grandes et hospitalières. C'est dans ce cadre qui conduit à l'isolement et invite au particularisme, que vont s'accrocher des communautés en général de taille modeste, souvent guère plus de quelques milliers d'individus, qui vont défendre, bec et ongles, une petite patrie dont les limites sont à tout coup la mer et la montagne, le monde sauvage, l'inconnu. Pour appliquer avec succès leur stratégie de survie, ces Grecs vont imaginer une multitude de pratiques qui, toutes, visaient, de près ou de loin, à la sauvegarde du groupe, à son intégrité physique et mentale, à son autarcie, à son autonomie, des objectifs perçus comme accessibles seulement au prix d'une solidarité sans faille entre les membres du groupe. Parmi ces gestes posés par tous pour garantir l'avenir de tous, certains nous paraissent très naturels, car leur efficacité n'est plus à démontrer : ainsi ceux relevant de l'élevage, de l'agriculture, de l'artisanat, de la chasse, de la pêche, de la rapine ou de la guerre ; d'autres nous semblent désormais d'une efficacité plus incertaine tels les prières, les sacrifices, les rituels. Il n'empêche, pour les Anciens, chacun était nécessaire et devait être posé au moment opportun. C'était à cette condition expresse que le groupe était en droit d'obtenir la faveur de dieux qui pouvaient aussi bien assurer leur salut que précipiter leur perte.

L'omniprésence du sacré

Mais cet entremêlement absolu des gestes profanes et sacrés n'a pas empêché l'apparition de lieux sacrés, de « sanctuaires », des endroits privilégiés parce que perçus comme hantés par une présence divine, où pouvait s'enraciner, pensait-on, ce dialogue vital entre les dieux et les hommes. Cela dit, la date d'apparition de lieux de communication entre les mondes humain et divin n'est pas des mieux établies : les chercheurs ne s'accordent pas lorsqu'il faut définir ce qu'était un lieu saint avant le Ier millénaire et son riche catalogue d'aires sacrées, temples et autels. Et si certains espaces présentent bien une réunion bizarre d'objets singuliers, peut-être n'a-t-on là que des « sacristies » abritant les objets du culte utilisés ailleurs, lors de cérémonies mêlant rituels, – processions, offrandes, sacrifices, gestuelles variées, – et prières – déclamations formulaires, danses, chants. De fait, l'omniprésence du sacré dans la vie de tous les jours suffirait à expliquer l'absence initiale d'endroits réservés à des activités proprement religieuses. En tout cas, cette réserve s'impose, car la question surgit pour chaque sanctuaire panhellénique dès lors qu'on aborde les circonstances de sa naissance et son aspect primitif.

Des sanctuaires civiques

Une chose est sûre : à dater du VIIIe siècle avant J.-C., parfois plus tôt déjà, parfois seulement plus tard, au delà de leur singularité cultivée, beaucoup de communautés grecques vécurent un tournant majeur dans leur existence déjà longue. Travaillées par divers phénomènes dont le plus décisif doit avoir été une démographie désormais positive, elles vont vouloir davantage occuper, contrôler et exploiter les terroirs dont elles tiraient leur subsistance, voire les accroître au risque d'entrer en conflit avec des voisins animés des mêmes intentions. Ces démarches s'opèrent, comme il se doit dans une société traditionnelle, en écho à une poésie épique perçue comme fondement éthique de leur conduite. Il est vrai qu'il n'y avait pas d'autre voie qui s'offrait aux Grecs, en dehors de l'expatriation au-delà des mers pour ces trop nombreuses bouches à nourrir. Mais, couplé à un vif regain des contacts avec l'Orient, cette sorte de baby-boom, en fournissant aux collectivités des bras supplémentaires, entraîne une forte croissance économique, source de richesses qui vont vite souligner, de façon visible, une hiérarchie sociale déjà bien ancrée. Quoi qu'il en soit, ce retour à une civilisation investissant dans les biens matériels va donner aux communautés les moyens de marquer, de façon spectaculaire et durable, à la fois leur volonté de satisfaire les dieux mais aussi de mettre ces derniers au service de cette domestication, de cette colonisation du paysage, garantie de leur devenir.

C'est ainsi que fleurissent des sanctuaires urbains mais aussi ruraux, souvent établis sur des ruines évocatrices de temps révolus. Les maîtres des lieux étaient, outre des héros et autres divinités locales dotées de récits légendaires, l'un ou l'autre de ces Olympiens constituant le panthéon grec. Les Anciens imaginaient, on le sait, la demeure de leurs grands dieux nationaux tout en haut de l'impressionnant massif de l'Olympe dont le sommet dépasse les 2 900 mètres. Qualifiée parfois de « toit de la Grèce », jusqu'à l'irruption des Macédoniens sur la scène grecque, la montagne était plutôt perçue comme à la marge du pays des Hellènes, qui s'étalait au sud de la ligne virtuelle reliant le golfe d'Ambracie au golfe Thermaïque, plus précisément aux bouches du Pénée thessalien – la vallée du Tempe. Dans leur grande majorité, ces sanctuaires sont restés étroitement civiques et, par crainte du mauvais œil, réservés donc aux seuls membres reconnus de ces collectivités : en certaines occasions dictées par le calendrier religieux local qui égrenait les saisons, les gens se retrouvaient entre eux, dans des panégyries, en ces espaces réservés pour des célébrations, offrandes et sacrifices aux dieux, des festivités qui prenaient souvent la forme de joutes et de repas pris en commun sur la part sacrifiée des animaux.

Les sanctuaires panhelléniques

Cette notion d'exclusivité au profit d'un groupe civique abritant son avenir est capitale chez les Grecs, mais elle souffre quelques exceptions spectaculaires : les sanctuaires panhelléniques. Si l'on cherche à éclairer le pourquoi de ces endroits à part, mieux vaut noter d'abord que chaque communauté disposait d'un nombre fort variable de sanctuaires civiques – fruit du mariage d'un paysage et d'une longue histoire – mais, d'ordinaire, ils se répartissaient en deux groupes majeurs dont on peut souvent se demander lequel l'emportait en prestige pour la communauté qui les fréquentait et les gérait : ceux de la ville et ceux à la campagne.

Aux yeux des Anciens, les sanctuaires panhelléniques n'étaient pas forcément au nombre de sept comme le voudrait la tradition qui parle des Sept contre Thèbes, des Sept sages, des Sept collines de Rome ou encore des Sept merveilles du monde – au risque parfois qu'un nouveau venu ne chasse celui dont l'étoile pâlissait. Car il ne s'agit pas d'une catégorie dûment identifiée et instrumentée déjà par les Anciens mais d'une simple liste, pas toujours identique, dressée par nos contemporains au vu de certains traits qu'ont fini par présenter, chacun à leur rythme, plusieurs espaces de culte, des traits dont le plus notable était une accessibilité étendue d'une communauté donnée à l'ensemble des Grecs. C'est, en effet, ce qui frappe d'abord lorsqu'on observe à la fois Dodone, Delphes, Olympie, Némée, l'Isthme, mais aussi Éleusis ou Épidaure.

Cette hospitalité élargie à tous les hellénophones s'est souvent opérée par étapes, dès l'époque archaïque, autant d'épisodes tombés dans l'oubli, au mieux « confondus » dans les récits mythiques de fondation. Évidemment, aujourd'hui, pour qui veut renouer le fil d'Ariane, cette ouverture réclame d'être décortiquée sur place, débusquée dans l'histoire locale du sanctuaire et de ses fidèles. Mais au-delà des causes ponctuelles, un processus récurrent se dégage : si ces espaces saints sont devenus accessibles à tous les Grecs et se sont vu dotés d'un passé vénérable, c'est qu'ils furent d'abord longtemps l'objet, de la part de leurs voisins immédiats, d'âpres luttes visant à se les approprier, telles des forteresses stratégiques. À défaut de vainqueurs, ces points de fixation de querelles régionales se sont mués, comme par médiation, en des sortes de domaines communs où les Grecs, de plus en plus nombreux, ont fini par venir de partout conforter leur conscience identitaire, fondant l'usage d'y honorer des dieux qu'ils partageaient – voire, le cas échéant, consulter l'oracle – mais aussi celui de s'y mesurer les uns aux autres dans des compétitions rituelles, encore proches souvent des conditions du combat réel, très variées, mettant en exergue tant les qualités du corps que celles de l'esprit. Espaces agonistiques par excellence, ces grands sanctuaires, par les foules qu'ils drainèrent bientôt, devinrent aussi, naturellement, des lieux de publicité, de concertation, de négociation où se scellèrent parfois des décisions lourdes de conséquences pour tous les Grecs. Mais, en pratique, on constate que chacun d'eux présentait une forte personnalité et remplissait un rôle propre dans la vie commune des Grecs.

Le chêne sacré de Zeus à Dodone, le plus vieil oracle de Grèce

Adossée à la section nord de la chaîne du Pinde (2 637 mètres), l'Épire, pays à l'habitat dispersé, était célèbre pour son sanctuaire oraculaire de Dodone, niché à l'abri du majestueux mont Tomaros, au sud-ouest du lac de Ioannina, et dégagé à partir de 1876. Déjà évoqué par les poèmes homériques – Ulysse l'aurait consulté –, il était consacré à Zeus qui s'y manifestait dans le bruissement du feuillage d'un chêne sacré. Pour Hérodote, c'était le siège du plus vieil oracle de la Grèce tandis qu'Aristote plaçait là l'Hellade primitive. Ainsi s'expliquerait son caractère panhellénique mais il pourrait tout aussi bien avoir dû s'ouvrir face aux prétentions des diverses colonies éléennes et corinthiennes venues renforcer l'hellénisme des tribus grecques locales. Quoi qu'il en soit, les objets dédiés illustrent la variété des contacts qu'il entretient dès le VIIe siècle avant J.-C. Et son prestige ne pâlira pas : l'attestent les superbes édifices qui, au fil du temps, complétèrent l'ensemble, tel le vaste théâtre bâti par le plus célèbre des Épirotes, Pyrrhus.

Delphes, l'oracle d'Apollon Pythien

Plus au sud, en Phocide, sur le versant méridional du Parnasse, à un jet de pierre du golfe de Corinthe, est accroché à mi-pente celui qui est sans doute un des plus célèbres sanctuaires panhelléniques grecs, l'oracle de Delphes. Ce qui devait être au départ l'aire sacrée des seuls Delphiens, petite communauté vivant de la vallée du Pleistos et du haut plateau situé en arrière, a été exploré, à partir de 1891, par l'École française d'Athènes, après le vote par l'Assemblée nationale d'un budget spécial permettant de déplacer le village de Kastri installé sur ses ruines. Mais le sanctuaire consacré à Apollon « Pythien » devint panhellénique. La tradition voulait que le lieu ait d'abord été l'antre du serpent Python et qu'Apollon, venu de Crète, l'ait investi après avoir tué le monstre et s'être rendu dans le Tempe pour s'y purifier de son meurtre et en ramener un rameau d'olivier. Quoi qu'il en ait été, il est certain que l'histoire de l'endroit est complexe et implique de nombreux acteurs, aux premiers rangs desquels les Thessaliens. Aux VIe et Ve siècles avant J.-C., faisant montre d'une puissance accrue, née d'une intégration politique, ces derniers s'imposèrent comme une puissance majeure du monde grec, affirmant leurs prétentions sur la Phocide voisine. Maîtres des Thermopyles et du sanctuaire de Déméter à Anthéla, juste à l'entrée de ce passage obligé vers le sud que constituait le « grand corridor de l'Isthme » se faufilant aux pieds du Kallidromo, ils furent bientôt en mesure d'exercer des pressions, à son débouché, sur Delphes où ils arrachèrent un siège à l'amphictionie… pylaeo-delphique chargée de gérer conjointement les deux sanctuaires.

Installé dans un des paysages les plus saisissants du monde grec, le téménos d'Apollon est construit en terrasses et jouxte celui, plus modeste, consacré à Athéna Pronaia. Sous la menace constante des Roches Phaedriades, masse abrupte et instable, il domine la « plaine sacrée », cette « vallée des oliviers » qui compte parmi les grandes oliveraies de Grèce, prolongement de la gorge d'un torrent, le Pleistos, avant que ce dernier ne se jette dans le golfe d'Itéa. Pour les Grecs de Grèce centrale et méridionale, le port antique de Delphes resta le seul accès au sanctuaire avant le percement – par le col d'Arakhova – de la route moderne venant de Thèbes. À Delphes, le dieu rendait des oracles, secondé par la Pythie, une femme juchée sur un trépied placé sur un gouffre ou une faille dans le sol, qui « vaticinait » après avoir bu à la fontaine de Cassotis, située en arrière du théâtre, et avoir mâché des feuilles de laurier, l'arbre sacré d'Apollon. Ce lieu sacré, très tôt honoré, tomba donc entre les mains d'une ligue amphictyonique, « ceux qui résident autour », groupant douze communautés – pas toujours toutes les mêmes – en charge aussi du temple de Déméter à Anthéla près des Thermopyles. Le processus reste obscur, mais Delphes joua un rôle majeur dans l'expansion coloniale grecque de l'époque archaïque comme centre d'information, voire davantage quand il devint, tous les quatre ans, le cadre de divers concours bien fréquentés, les Pythia, et se couvrit d'édifices somptueux qui débordèrent d'offrandes dont le musée témoigne de la richesse passée.

Sur le terrain, les premiers temps du sanctuaire sont insaisissables et les récits qui évoquent la « première guerre sacrée » font l'objet de lectures diverses. La fontaine aux eaux purifiantes de Castalie, juste à l'est du sanctuaire, fut peut-être le premier centre du culte. La tradition y plaçait le gîte de Python, serpent qui passait pour le fils de Gê, la Terre Mère. C'est là qu'Apollon aurait planté la bouture de laurier rapportée du Tempe. Une chose est sûre : le site était déjà occupé à l'ère mycénienne (environ 1600-1200 avant J.-C.) par un établissement de nature controversée mais assez singulier si l'on en juge par certains objets retrouvés. Malheureusement, les constructions ultérieures, qui ont consacré la gloire du site, ont gommé cette « Delphes mycénienne ».

Le sanctuaire de Poséidon sur l'isthme de Corinthe

Autre lieu qui s'ouvrit à l'ensemble des Hellènes, le sanctuaire de Poséidon sur l'Isthme, dégagé depuis les années cinquante. Installé sur une terrasse naturelle, il contrôlait la langue de terre qui réunissait la Grèce continentale et le Péloponnèse, avant le creusement, en 1893, par une compagnie française, du célèbre canal. Comme la Palaia Korinthos, l'ancienne Corinthe bâtie seize kilomètres plus à l'ouest, il est étudié par les Américains qui ont ouvert là un musée très attrayant. Peut-être était-ce au départ un sanctuaire frontalier, établi en ce point névralgique par Mégare ou par la voisine Krommyon avant qu'elle ne soit rejetée par les Corinthiens à l'est des monts Géraniens. Placé à courte distance du diolcos, un chemin de halage dallé, voulu vers 600 par le tyran Périandre, fils de Cypsélos, pour faire passer les bateaux du golfe Saronique au golfe de Corinthe, il tenait dès lors un secteur où défilaient des Grecs venus de partout. En tout cas, des compétitions panhelléniques y furent organisées à l'initiative des Corinthiens, un an sur deux, à partir de 582 environ : jeux funèbres en l'honneur d'une figure héroïque mal assurée, peut-être Mélicerte-Palaemon, épreuves musicales, mais surtout courses de chars et de chevaux.

Némée, le bois de cyprès de Zeus et l'exploit d'Héraclès

En suivant la route sinueuse qui relie l'antique Corinthe à Argos, avant de franchir la trouée de Dervénakia où s'illustra en 1822 le héros de l'indépendance grecque Kolokotronis, on peut accéder au sanctuaire panhellénique de Némée. Consacrée à Zeus, l'aire sacrée, complétée d'installations sportives, était jadis installée à l'abri d'un bois de cyprès aux confins des pays de Sicyone et d'Argos. L'endroit, aujourd'hui encore dominé par trois colonnes du grand temple du IVe siècle, était célèbre chez les Anciens qui y commémoraient, tous les deux ans, le premier exploit d'Héraclès : à proximité, il avait étouffé un lion et s'était ensuite revêtu de sa peau en guise de grand bouclier. Mais, au départ, le sanctuaire était entre les mains des gens de Cléones, petite cité limitrophe, incapable d'en assurer seule la protection face aux prétentions de ses voisines, les grandes rivales Sicyone et Argos. En tout cas, les Argiens s'approprièrent de fait des concours fondés en 573 environ, attribuant leur institution à leur héros Adraste. Identifié d'abord par l'École française d'Athènes, après la première guerre mondiale, il a été exploré par l'École américaine qui a installé sur le site un musée plein d'intérêt.

Olympie, source des Jeux modernes

Avec Olympie, « l'île de Pélops » possédait, de longue date, un sanctuaire panhellénique digne de rivaliser avec Delphes, tant par ses édifices que par ses offrandes, comme l'illustre la richesse de son musée. Il est la source d'inspiration des Jeux modernes fondés par Pierre de Coubertin en 1896 à Athènes, où ils seront de retour à l'été 2004. Installé au milieu de petites plaines et de forêts de chênes disparues, il est dominé par le mamelon de Kronos (126 mètres). L'ensemble, fouillé à partir de 1874 par des Allemands, est au confluent de l'Alphée et du Cladéos, qui avaient recouvert les ruines de leurs sédiments à la fin de l'Antiquité. C'est, comme à Némée, un bosquet sacré, l'Altis, où, avant les guerres médiques, Héra et Pélops n'ont pas encore été supplantés par un Zeus épaulé par la gloire de Dodone. Son temple, terminé en 456, abritait, comme le Parthénon, une statue chryséléphantine du dieu, œuvre de Phidias. Pour l'essentiel, ces lieux vénérables tirent donc leur célébrité des tournois olympiques qui, tous les quatre ans, se doublaient, comme il se doit, de cérémonies religieuses, le tout annoncé au monde grec par des théores proclamant la « trêve sacrée ». L'Altis a livré, ça et là, des restes de l'âge du bronze, qui, ici aussi, ont suscité diverses lectures quant à l'antiquité du culte et des jeux. Ceux qui avaient en charge la gestion du sanctuaire furent d'abord les Pisates voisins, si on suit la légende de leur roi Œnomaos, père d'Hippodamie ; Pélops aurait gagné la main de la jeune fille à la suite d'une course de chars. Mais les gens d'Élis contestèrent très tôt ce contrôle. C'est un Éléen savant, le sophiste Hippias, qui s'attacha à retrouver les noms des vainqueurs à la course du stade – l'épreuve reine – une liste remontant, pour nous, à 776 avant J.-C.

Pour clore ce bref inventaire, il reste à dire quelques mots de deux sanctuaires de moindre influence mais qui eux aussi se sont ouverts à l'ensemble des Grecs : Éleusis et Épidaure.

Éleusis et les cultes à mystères

Les gens d'Éleusis ne furent pas en mesure de garder leur liberté, contestée qu'elle fut tant par les Mégariens que par les Athéniens. Ces rivalités sans fin contribuèrent sans doute à l'ouverture du grand sanctuaire d'Éleusis à l'ensemble des hellénophones. Il est vrai que les divinités honorées touchaient tous les Grecs au premier chef : la Cité subjuguée s'appuyait sur la riche « plaine Thriasienne » qui passait pour le premier champ jamais ensemencé, placé sous la protection de Déméter et Perséphone. Le mystérieux cycle de la végétation fit l'objet de cultes à mystères qui se fixèrent dans un complexe édifié sur des restes mycéniens de nature controversée, le Télesterion, qui accueillit encore l'empereur Hadrien.

Épidaure, le sanctuaire du dieu guérisseur

Enfin, à l'intérieur des terres, à mi-distance entre le golfe Saronique et l'Argolique, se dressait un asklépeion dépendant de la cité d'Épidaure, installée à Palaia Epidavros, une presqu'île en face d'Égine : ce sanctuaire, bâti telle une borne frontière, acquit, sous la menace des Argiens, un caractère panhellénique et connut ses plus riches heures au IVe siècle avant J.-C., époque où il s'orna d'édifices au décor somptueux, dont le musée porte témoignage ; d'alors date aussi un théâtre de quatorze mille places, à l'acoustique parfaite et restauré de façon magique. Tous les quatre ans, il était le cadre de concours gymniques et dramatiques en l'honneur du maître des lieux, Asclépios, une figure guérisseuse, présentée comme le fils d'Apollon, qui, disait-on, tenait sa science du centaure Chiron.

 

Claude Baurain
Mai 2002
 
Bibliographie
La Civilisation Grecque La Civilisation Grecque
François Chamoux
Les grandes civilisations
Arthaud, Paris, 1997

Les Grecs et la Méditerranée orientale : Des « siècles obscurs » à la fin de l'époque archaïque Les Grecs et la Méditerranée orientale : Des « siècles obscurs » à la fin de l'époque archaïque
Claude Baurain
Presses Universitaires de France, Paris, 1997

L'Art grec L'Art grec
Kostas Papaioannou
Citadelles & Mazenod, Paris, 1993

La naissance de la cité grecque. Cultes, espaces et société, VIIIe-VIIe siècle av. J.-C. La naissance de la cité grecque. Cultes, espaces et société, VIIIe-VIIe siècle av. J.-C.
François Polignac
La Découverte, Paris, 1996

La Religion grecque La Religion grecque
Fernand Robert
Que sais-je?
PUF, Paris, 1996

L'Olympisme dans l'antiquité L'Olympisme dans l'antiquité
Comité Olympique International
Musée olympique de Lausanne, 1998

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