Logo Clio
 
Service voyages
Service voyages
Les rois Zagwé, d'Axoum à Lalibela
Marie-Laure Derat
Chercheur au CNRS
 
 
 
 
La période qui s'ouvre avec le règne de la dynastie des Zagwé témoigne, en particulier du point de vue de l'architecture religieuse, d'un âge d'or du christianisme. Les monuments érigés au cours de ces deux siècles rappellent l'attachement de ces souverains à la religion chrétienne et leur implication dans les arts religieux. Pourtant, toutes les questions sans réponse que soulèvent ces monuments ne font qu'accentuer l'énigme entourant celle qu'on appelle la dynastie zagwé, ce terme renvoyant à un nom de famille. En effet, on sait encore très peu de choses sur ces souverains tant les documents font défaut, à tel point qu'on estime parfois que les Zagwé ont fait l'objet d'une véritable censure de la part de ceux qui leur ont succédé. Nous avons demandé à Marie-Laure Derat de nous éclairer sur l'histoire de ces rois zagwé, dont le plus connu reste Lalibela, fondateur des sanctuaires qui portent son nom.

Les héritiers des souverains aksoumites ?

La période comme le contexte dans lesquels émerge la dynastie des Zagwé sont relativement obscurs. Dans le sillage du déclin du royaume aksoumite, qui pâtit de l'essor de l'islam sur les côtes de la mer Rouge, l'Éthiopie traversa une époque troublée aux Xe et XIe siècles. Le patriarcat d'Alexandrie était en contact régulier avec l'Église éthiopienne et seules des informations issues de l'Égypte voisine nous permettent de saisir une partie des événements qui précédèrent l'arrivée au pouvoir des Zagwé.

À la fin du Xe siècle, une femme, appelée Goudit, mena une véritable guerre contre le royaume chrétien, détruisant les églises, persécutant le clergé et éliminant le souverain régnant. Les suites de ces événements nous sont inconnues. Il faut ensuite attendre plus d'un siècle et le patriarcat de Jean V (1146-1167) pour obtenir de nouvelles informations sur l'Éthiopie. Le souverain de l'époque aurait envoyé une lettre au chef de l'Église d'Alexandrie afin qu'il nomme un nouveau métropolite, se plaignant que celui qui était alors présent dans son royaume refusait de le reconnaître comme le roi légitime. Cet épisode pourrait bien faire référence à l'arrivée au pouvoir, avant 1150, du premier roi zagwé, considéré comme un usurpateur par l'évêque d'Éthiopie. Mais il faut reconnaître que ni le nom de ce roi ni la date de son avènement ne sont connus.

Bien que dénoncés comme des usurpateurs par leurs successeurs, les rois Zagwé se sont présentés comme les héritiers des souverains aksoumites, notamment d'un point de vue culturel et religieux. Le règne de Lalibela (1190-1225 environ) est révélateur de cette volonté. Dans sa titulature, tout d'abord, Lalibela emprunte au fond byzantin qui avait inspiré les Aksoumites avant lui, se présentant ainsi : « Moi, le roi Lalibela, dont le nom de règne est Gabra Masqal [serviteur de la Croix], homme courageux qui n'est pas vaincu par les ennemis grâce à la puissance de la croix de Jésus-Christ, fils de Morara, fils de Zanseyum, fils de Asada ». Dans l'architecture aussi, les emprunts à la culture aksoumite sont flagrants. Certains édifices du fameux site rupestre de Lalibela sont des imitations sculptées dans la pierre d'une construction alliant le bois et la pierre typique de l'époque antérieure au Xe siècle. De plus, la basilique monolithique du Sauveur du Monde, toujours à Lalibela, est la copie d'une église particulièrement réputée : l'église de Sion à Aksoum, érigée au VIe siècle. Ainsi, par la fondation de l'ensemble monumental de Lalibela, les Zagwé se désignaient comme les héritiers d'Aksoum, dont ils avaient érigé une réplique.

Enfin, le sort réservé par Lalibela au monastère de Dabra Libanos au Tigré fournit un dernier exemple de volonté de continuité. À deux reprises, en 1205 et en 1225, ce roi fit des donations de terre à une communauté monastique fondée au VIe siècle par un moine originaire de l'empire byzantin, surnommé Libanos. Il dédia l'une des églises de son sanctuaire à ce même saint. Et il confia au supérieur de Dabra Libanos des fonctions importantes dans le royaume. Par ces signes, Lalibela se présentait comme le descendant légitime des souverains aksoumites.


Des caractères originaux

Toutefois, l'historiographie éthiopienne a tendance à présenter la période des XIe et XIIe siècles comme une parenthèse, estimant que les rois Zagwé n'appartenaient pas à la même famille que les souverains aksoumites. Certains aspects distinguent en effet les Zagwé de leurs prédécesseurs.

Premièrement, les Zagwé étaient issus d'un groupe de population que l'on appelle les Agaw. Quelques indices nous permettent en effet d'affirmer qu'ils parlaient une langue différente de celle pratiquée communément par l'élite. L'agaw est une langue couchitique, qui se distingue en particulier du guèze, langue éthiopienne classique, par l'absence de racines sémitiques qui apparentent cette dernière à l'arabe ou à l'hébreu. Aujourd'hui encore, des populations agaw vivent dans la région où au XIIe siècle les Zagwé avaient installé leur pouvoir, le Lasta.

C'est précisément l'ancrage territorial des Zagwé qui fonde le second caractère original de la dynastie. Ces nouveaux souverains choisissent le Lasta, une province située au sud du Tigré, cœur de l'ancien royaume d'Aksoum, comme région-capitale. Les dignitaires du royaume sont ainsi présentés comme étant les « grands du Bugna », un district du Lasta. Les Égyptiens considèrent que la capitale du roi Lalibela est située dans cette même région. Et c'est aussi au Lasta que se trouvent toutes les fondations religieuses des rois Zagwé.

Enfin, le dernier aspect qui caractérise les Zagwé réside dans la reconnaissance par l'Église éthiopienne de leur sainteté. Certes, quelques souverains éthiopiens comme Kaléb (VIe siècle) ou Téwodros (XVe siècle) sont considérés comme saints, mais s'agissant des Zagwé, c'est la dynastie en son entier qui jouit de cette réputation. Si bien que les vies liturgiques de quatre de ces souverains ont été retrouvées. Il s'agit des actes de Yemrehanna Krestos (XIIe siècle), Lalibela (1190-1225 environ), son épouse Masqal Kebra et Na'akoueto La'ab (XIIIe siècle). Cette sainteté tient en partie au fait que les Zagwé furent des rois bâtisseurs d'églises. Ils se firent d'ailleurs enterrer dans leurs sanctuaires qui devinrent, après leur mort, des lieux de culte extrêmement populaires. Si bien qu'au début du XVIe siècle, un chapelain portugais séjournant en Éthiopie peut témoigner de la ferveur de la foule rassemblée autour des tombeaux des rois Yemrehanna Krestos ou Lalibela.


Lalibela

De tous les rois de la dynastie Zagwé, Lalibela est le mieux connu. Cela tient à la documentation que nous possédons à son sujet. Non seulement les actes du roi saint ont été rédigés, probablement deux siècles après sa mort, mais il nous a aussi laissé des témoignages qui lui sont contemporains : un Évangile qu'il donna à l'une des églises qu'il avait fondée, des autels de bois sur lesquels il fit inscrire des dédicaces en son nom, ou encore des actes mentionnant des donations de terres à la communauté monastique de Dabra Libanos au Tigré. Surtout, il fut le fondateur d'un ensemble de sanctuaires qui porte son nom et qui est désormais l'emblème de la dynastie zagwé en son ensemble.

D'après ses actes, Lalibela, à l'image du prophète Isaïe, fut conduit dans les cieux par l'archange Michel afin que les mystères lui soient révélés. À cette occasion, Dieu lui aurait dévoilé la tâche qui lui incomberait lorsqu'il serait roi. Il lui montra dix églises, qu'il devait construire d'une seule pierre. Par cette légende, l'Église éthiopienne expliquait la prouesse technique des ouvriers et concepteurs de ces églises, sans toutefois satisfaire notre curiosité. Il reste que Lalibela fit édifier le plus vaste ensemble architectural attribué aux Zagwé. Composé de douze églises, réparties dans la montagne en trois groupes inégaux, l'ensemble de Lalibela donne à voir des bâtiments entièrement creusés dans la roche, un tuf de couleur rouge, et façonnés comme de véritables églises construites en pierres de taille avec piliers, voûtes, nefs, fenêtres…

La toponymie des lieux qui renvoie à une géographie des Lieux saints avec le Golgotha, le Jourdain ou encore l'église de la Croix laisse à penser que le roi Lalibela aspirait à fonder en Éthiopie une nouvelle Jérusalem. Cette volonté était liée tout d'abord aux événements qui se déroulaient en Terre sainte. Les armées de Saladin reprirent la ville d'Édesse, – Al-Ruha en arabe, que l'on peut rapprocher du nom éthiopien de Roha, donné parfois pour Lalibela – aux Croisés en 1144 et Jérusalem en 1187. Ces bouleversements politiques augmentaient les difficultés d'un pèlerinage en Palestine, ce qui peut expliquer le désir d'inscrire en Éthiopie une nouvelle ville sainte.

Par ailleurs, d'après les informations fournies par un membre de la communauté arménienne d'Égypte, Abu Salih, qui, au début du XIIIe siècle, rédige une géographie des églises et monastères d'Éthiopie, les souverains Zagwé prétendaient, comme le firent plus tard leurs successeurs salomoniens, descendre du fils né de l'union du roi Salomon et de la reine de Saba et posséder l'arche d'alliance. Ils se présentaient ainsi comme le nouveau peuple élu. Par conséquent, la fondation de Lalibela comme une nouvelle Jérusalem participait de cette construction idéologique.

En dépit de la renaissance du royaume chrétien au cours du règne des Zagwé, la dynastie eut un destin bref. En 1270, Yekouno Amlak, appuyé par des troupes issues d'une province méridionale, l'Amhara, renversa le roi Yetbarak. Dans le nord du royaume, une résistance au nouveau pouvoir s'organisa autour du roi Delanda qui gardait le soutien de la communauté monastique de Dabra Libanos. Mais elle fut de courte durée. Les responsables de la chute de la dynastie zagwé reprirent à leur compte la construction idéologique d'un nouveau peuple élu et la retournèrent contre leurs fondateurs. Les Salomoniens se posèrent comme les descendants légitimes des rois aksoumites, eux-mêmes issus du fils de Salomon, et présentèrent les Zagwé comme des usurpateurs, n'appartenant pas à la maison d'Israël.
Marie-Laure Derat
Septembre 2002
 
Bibliographie
Vie de Lalibela, roi d’Éthiopie Vie de Lalibela, roi d’Éthiopie
J. Perruchon
Paris, 1892

L’art éthiopien. Églises rupestres. L’art éthiopien. Églises rupestres.
Georg Gerster
Zodiaque, Paris, 1968

Mentions légales Conditions Générales de vente Qui sommes-nous ? Nous contacter