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Les religions anciennes du Pacifique, hier et aujourd'hui
Frédéric Angleviel
Historien du monde mélanésien

Etonnamment, le plus grand nombre des ouvrages d'histoire des religions portant sur l'Océanie s'intéressent au phénomène de la conversion ou à l'évolution des Eglises chrétiennes, les religions traditionnelles étant plutôt étudiées à travers le prisme de l'histoire de l'art. La description régionale des différents systèmes religieux anciens du Pacifique nous permettra d'étudier leurs permanences et leurs apports à la réflexion générale sur la place et le rôle des religions. Nous privilégierons une approche pragmatique du phénomène religieux, comme réponse de l'ingéniosité humaine aux questions sans réponse que les Océaniens se posaient sur leur environnement. Au vu de l'ampleur du sujet, nous ne présenterons pas les étapes de l'évangélisation du Pacifique ni la répartition et le dynamisme actuel des confessions chrétiennes, mais nous nous intéresserons à la présentation des religions anciennes du Pacifique, leur persistance aujourd'hui dans certaines régions et leur influence sur un christianisme plus ou moins inculturé. Les mouvements messianiques d'hier et d'aujourd'hui, par leur synthèse entre les religions préeuropéennes et la Bible, nous montrent enfin que si les grandes Eglises sont en perte de vitesse, les Océaniens participent pleinement à la quête spirituelle universelle.

Des religions premières liées à un environnement contraignant

Il n'est pas inutile de rappeler que notre vision de l'Océanie lors des premiers contacts – découverte mutuelle puis premiers échanges commerciaux et, enfin, débuts de l'évangélisation – dépend des Occidentaux, comme notre vision de la Gaule pré-romaine dépend des Commentaires sur la guerre des Gaules de Jules César. Aussi, les descriptions les plus anciennes concernant les religions traditionnelles sont-elles souvent partielles ou partiales, et l'historien des religions se doit de prendre du recul par rapport aux sources dont il dispose.

De même, il est utile de présenter en quelques phrases le décor général. D'une part, tout chercheur s'intéressant à l'Océanie est confronté à son immensité et à la très faible superficie des terres émergées. Aussi, il n'existe pas une civilisation océanienne, ni même de Pacific Way permettant de régler les problèmes socio-politiques régionaux, mais une multitude d'isolats qui a abouti à une grande diversité de civilisations « endémiques ». Cela explique en partie le fait que le Pacifique insulaire fut la dernière partie du monde habité à être « découverte » par les Européens. En effet, si Magellan prouve, en 1521, qu'il existe un océan « Pacifique » aux antipodes de l'Europe, il faudra trois siècles aux navigateurs espagnols, hollandais puis français et anglais pour placer sur leurs mappemondes ces milliers d'îles aux pratiques sociales si diverses. D'autre part, les Océaniens possèdent tous des traits communs ad minima qui sont : une origine première en Asie ; l'absence d'écriture, de métaux et de pratiques d'accumulation des produits agricoles ; l'existence d'économies vivrières complètement autarciques peu stratifiées et de modèles culturels complexes.

Sur le plan démographique, l'Océanie représentait, avant l'arrivée des Européens, non pas « un » monde plein, mais une infinité de mondes insulaires, où la densification progressive de la population avait entraîné la mise en place de pratiques horticoles intensives basées sur la culture des tubercules – ignames, taros. La rencontre de l'Ancien et du Nouveau Monde se solda par un choc épidémiologique inouï qui entraîna la disparition de 40 à 90 % des îliens. Les anciens, détenteurs d'un savoir coutumier et religieux souvent plus ou moins secret, décédèrent en grand nombre et l'on constate dès lors une très nette déperdition culturelle et cultuelle. Secondairement, nombre d'insulaires acceptèrent au XIXe siècle de se convertir au christianisme dans l'espoir de calmer un Dieu qui leur paraissait plus puissant que les divinités traditionnelles, puisqu'il protégeait les marins et aventuriers occidentaux qui propageaient à leur corps défendant nombre de maladies mortelles pour les Océaniens. En effet, ces derniers ne considèrent point la mort comme naturelle. On décède parce que l'on a enfreint un tabou ou parce qu'une personne désire votre disparition, par la malédiction, l'empoisonnement ou l'usage d'un objet maléfique.

Comme partout dans le monde, le mode de vie des Océaniens influençait énormément leur perception de la religion. C'est ainsi que l'existence d'une démographie de type d'Ancien Régime – 40 % de décès avant 20 ans et une progression lente coupée par des crises démographiques brutales entraînées par une succession de mauvaises récoltes – faisait que l'espérance de vie des insulaires était d'environ 35 ans. Non seulement les prêtres traditionnels polynésiens ou micronésiens et les sorciers mélanésiens étaient incapables de guérir la plupart des maladies aujourd'hui considérées comme bénignes, mais un simple abcès dentaire ou l'infection d'une blessure pouvait causer en quelques jours le décès d'un parent à la santé jusqu'alors irréprochable. L'homme était donc sans défense devant le grand mystère de la mort et ses dieux avaient hérité de cette puissance. Ils donnaient la mort et les plus cruels étaient aussi les plus craints, les plus respectés et les plus vénérés.

L'Océanien avait donc une perception tout à fait particulière de la mort, considérant qu'elle était au centre du fait religieux. On notera à ce propos que certaines sociétés océaniennes pratiquaient l'abandon des vieillards et des impotents (Australie) ou leur exécution (Nouvelle-Calédonie) du fait qu'ils ne pouvaient plus assurer leur part du travail commun. Paradoxalement, la proximité de la mort entraîna l'institutionnalisation de l'adoption, cette pratique permettant la perpétuation de familles nobles (Polynésie) ou de connaissances secrètes (Mélanésie).

La dualité de l'environnement physique a participé à l'élaboration des religions anciennes. D'une part, les Océaniens avaient colonisé progressivement le Pacifique d'ouest en est, pratiquant le saut de puce d'île en île et une implantation partant des littoraux vers les vallées intérieures. Il s'en était suivi la mise en place de sociétés d'agriculteurs sédentaires, souvent xénophobes, privilégiant des forces naturelles devenues divinités dans les îles hautes de l'Ouest et la mise en place de sociétés de pêcheurs-explorateurs hospitaliers mettant en valeur des héros devenus des dieux dans les atolls de Micronésie et de Polynésie orientale. D'autre part, la théorie du déterminisme géographique chère aux savants du XIXe siècle, si elle doit, bien évidemment, être tempérée par l'ingéniosité et le libre arbitre humains, constitue un cadre précieux pour comprendre le Pacifique.

En effet, l'importance des richesses naturelles du Pacifique ouest a facilité la conservation des systèmes politiques « anarchiques » originels, le moindre groupe humain étant capable de subvenir à tous ses besoins matériels grâce à son environnement proche. Pourquoi créer des ensembles politico-religieux regroupant plusieurs vallées, une île, voire un archipel, lorsque chacune des communautés de base produit à peu de choses près durant l'année entière les mêmes produits alimentaires, en quantité suffisante pour tous ? Aussi, la valeur d'un objet n'est pas liée à sa rareté intrinsèque ni à la difficulté réelle de se procurer les matériaux permettant de le réaliser, mais elle dépend du temps passé à le fabriquer – monnaies kanakes en coquillages et poils de roussette, manteaux cérémoniels hawaiiens ornés de plumes d'oiseaux, pectoraux en nacre. On ne se bat donc pas pour subjuguer la communauté voisine, puisqu'elle produit les mêmes biens matériels, mais pour régler des griefs de proximité ainsi que des cas d'emboucanement réels ou supposés.

En revanche, les milieux insulaires de Micronésie et de Polynésie recèlent beaucoup moins de potentialités économiques, la terre arable y étant rare. Marshall Sahlins a montré qu'une hiérarchisation y apparaît, des chefs guerriers souhaitant conquérir les îles voisines afin de s'accaparer leurs surplus agricoles ainsi que des biens matériels spécifiques : bois de qualité ici, nacres de grande taille là… Et ce n'est pas un hasard si l'Océanie orientale a dû élaborer des méthodes de préservation des surplus saisonniers afin de pallier les périodes de pénurie alimentaire. Ces contraintes participaient au renforcement du pouvoir des chefs puisqu'ils étaient chargés de la répartition de la pâte fermentée ou masi conservée dans des silos de terre. L'apparition d'un clergé hiérarchisé semble concomitante à la hiérarchisation progressive de la société civile qui, selon les archipels, passa d'un régime communautaire, dit archaïque, à une société aristocratique basée sur l'existence d'une noblesse guerrière querelleuse, voire à une société monarchique à structure pyramidale comprenant des roturiers, des nobles et, enfin, des familles royales.

Partout, la grande majorité des prêtres était choisie parmi les enfants de la noblesse et, souvent, les premiers rois furent aussi les barques des dieux protégeant leurs dynasties. Dans le même esprit, les monarques tongiens considéraient qu'ils descendaient en droite ligne de Tangaloa. Avec le temps, une différentiation apparaît entre le pouvoir temporel des Pomaré (Tahiti) ou des Kamehameha (Hawaii) et le pouvoir spirituel détenu par des prêtres-devins parlant avec les dieux par l'intermédiaire de transes et de libations de kava (ava en Polynésie). Ces rois de droit divin étaient tabous ce qui impliquait, par exemple, qu'il fallait les porter les rares fois où ils quittaient leurs vastes fale, ces maisons d'une seule pièce de forme ovale, afin d'éviter que le sol qu'ils étaient en train de fouler ne devînt interdit à l'ensemble de la population.

Le tabou est un interdit religieux qui frappe un être humain, un animal, un lieu… La transgression de cet interdit entraîne la punition du coupable, soit par les autorités villageoises, soit par une malédiction divine. Certains de ces tabous sont liés au totémisme, d'autres aux parentés évitatives, d'autres enfin permettent une meilleure gestion d'un environnement souvent difficile.

L'île de Pâques présentait un cas particulier. Chaque année, les jeunes gens les plus courageux participaient au concours du saut. Il s'agissait de plonger dans l'océan du haut d'une falaise impressionnante pour, ensuite, être le premier à récupérer l'œuf d'un oiseau de mer nichant dans les anfractuosités de cette même falaise. Le gagnant, le tangata manu ou homme-oiseau, représentait durant une année complète le dieu Make-Make et dirigeait l'île.

Une cosmogonie polynésienne complexe

Elle repose sur la division de l'univers en deux sphères, celle de droite étant habitée par les humains et l'autre par le monde des esprits. Ces derniers sont les âmes des morts, les esprits du ciel ou Atua i te rai que les textes anciens traduisent par dieux, ou encore des hommes-dieux ou demi-dieux ou Atua ta OEata qui sont des héros culturels. Comme la société humaine, le panthéon polynésien était hiérarchisé et la place des principaux dieux variait en fonction des lieux et des dynasties dominantes. Petits ou grands, tous ces dieux ont en commun une nature à la fois non-humaine et pré-humaine. L'apparition de l'humanité était la phase ultime de ce qui était conçu comme un procès de croissance universelle. Comme le constate A. Babadzan : « Dans cette vaste généalogie du monde, l'humain, dernier-né des dieux, est exclu de l'immortalité. Son domaine est le ao, monde de la lumière, monde profane, par opposition au po, à la fois temps des origines, monde de la nuit et séjour des dieux. »

Parmi les divinités majeures, se trouvent le dieu de la mer Tagaroa (prononcez Tangaroa), le dieu de la guerre Tu (prononcez Tou) ou le dieu de l'agriculture Rogo. Parfois, l'importance des dieux variait selon les périodes de l'année afin de satisfaire les différentes chefferies et d'éviter des conflits de prééminence. C'est à partir de cette pratique que J.-M. Baré explique l'assassinat de J. Cook aux îles Hawaii. « L'arrivée sur l'île de Hawaii elle-même de l'escadre, de retour d'Alaska, en janvier 1779, fut explicitement considérée comme une apparition du dieu Lono, à qui Cook fut tout aussi explicitement identifié. Mais, quelques jours après son départ, le Résolution casse son mât de misaine ; il réapparaît à Kealakekua le 11 février 1779, alors que les rituels de Ku battent leur plein. La baie, noire de pirogues et de gens un mois auparavant, est vide, et les gestes hostiles se multiplient bientôt à l'égard des Anglais. Le cotre du Discovery est ainsi dérobé, et la tension monte ; Cook bloque la baie pour retrouver le cotre, puis tente de prendre Kalaniopu'u en otage. C'est lors de ce débarquement, où l'action de représailles est négociée avec le chef régnant lui-même et ses proches, qu'un incident éclate entre Cook et l'un des spectateurs de la scène et que, très vite, une centaine d'Hawaïens plongent dagues et couteaux, obtenus auparavant du dieu dispensateur, dans le corps de Cook-Lono : le cycle rituel d'équilibre entre la fertilité et la guerre, l'usurpation et l'autochtonie, le ciel et la terre, avait été brisé. »

L'origine du monde serait un œuf qui, en éclatant, aurait rendu possible la création de l'univers. Cet univers se serait organisé en plates-formes empilées les unes sur les autres, un trou percé dans chaque terrasse permettant aux plus courageux de progresser dans le savoir. A l'issue de la création, le puissant Tagaloa (graphie tongienne) enflamma le ciel supérieur dans sa volonté de puissance, au risque d'anéantir le fragile échafaudage de la création. L'intervention d'autres divinités secondées par les premiers hommes permit d'éviter le désastre mais, en châtiment, Tagaroa (graphie tahitienne) fut précipité sous terre où il devint le dieu des ténèbres et de la mort. En Nouvelle-Zélande, dernier pays peuplé par les Polynésiens vers 800 ans après J.-C., les Maoris considéraient que du chaos primordial sortirent le ciel, Rangi, et la terre, Papa-tuanuku. Ils s'unirent et donnèrent naissance à la tétrade des quatre grands dieux polynésiens : Tu, dieu de la destruction ; Tangaroa, dieu des poissons ; Rongo, dieu des plantes cultivées, et Tane, dieu des forêts. Les trois premiers sortirent et créèrent la terre actuelle. Le dernier, ayant des bras trop petits pour s'extirper de ses parents enlacés, s'arc-bouta contre sa mère et finit par arriver à pousser son père vers le haut, séparant la terre du ciel. Tous deux ne se résignèrent jamais à leur séparation d'où les soupirs de Papa, la brume, et les pleurs de Rangi, la rosée. Cette cosmogonie maorie est souvent évoquée dans les sculptures ornant les maisons communes. Bien d'autres mythes d'origine existent en Polynésie, la plupart commençant par une obscurité originelle. Ils expliquent comment l'un des dieux créa les autres et comment ceux-ci s'émancipèrent. Aux îles Cook, ce scénario se déroulait à partir d'une énorme noix de coco représentant l'univers et comportant de bas en haut une série de strates permettant de rappeler les hiérarchies divines et sociales.

Les lieux de culte ont été concrétisés par des structures lithiques dénommées ahu s'il s'agit de plates-formes situées au centre d'une cour (Marquises) ou marae s'il s'agit d'un espace plat entouré de murs. Une cache y recelait les objets du culte. Les marae apparaissent vers 1200 après J.-C. aux îles de la Société avant de se répandre dans toute la Polynésie. C'est dans cette aire que le nouveau-né était présenté à sa famille afin d'être officiellement accepté comme l'un de ses membres. Dans certains cas, des sacrifices humains avaient lieu. Généralement, le sacrifié avait été étranglé avant le sacrifice. J. Cook assista, le 1er septembre 1777, à une telle scène de sacrifice lors de son troisième voyage à Tahiti. J.-F. Baré considère que, si les Tahitiens en particulier et les Polynésiens en général abandonnèrent si facilement leur religion ancestrale, « l'abolition prêchée du sacrifice humain et de ces autres sacrifices moins ritualisés qu'étaient les exécutions des guerriers vaincus renverse, en un écho significatif, les conceptions ma'ohi relatives aux terribles violences qui viennent d'occuper la scène et qui, bien avant que Jéhovah ne se propage dans les consciences, suscitaient la rébellion ; au lieu que le sacrifice vise indéfiniment les hommes, la mort de Jésus-Christ rend, pour toujours, les grands lieux de culte au silence ».

Le marae « royal » était le cœur spirituel de chaque grande chefferie. Il était interdit au public et se présentait comme une véritable pyramide à degrés au sommet de laquelle un enclos dissimulait aux yeux des spectateurs le dernier gradin. A l'origine, sa fondation exigeait un sacrifice humain. Aux Hawaii, les marae furent complétés par des bâtiments, et ces ensembles étaient dénommés heiau. Ils étaient érigés en hauteur, perpendiculairement au rivage. Les figures divines, de grande dimension, formaient un croissant et on trouvait un autel pour les offrandes ou lele, une tour des oracles pour les transes ou anu'u, le fale destiné aux tambours ou hale pahu et la maison du mana dans laquelle était conservée l'image la plus importante.

Le mana désigne une force surnaturelle dont bénéficie un individu dans l'exercice d'une fonction. Le mana peut s'acquérir par achat ou par des pratiques religieuses. Il peut aussi être lié à des lignées considérées comme favorisées par les dieux. Le mariage entre frères et sœurs dans la monarchie tongienne avait, entre autres, pour objectif d'accroître le mana des porteurs des principaux titres.

Ces édifices furent abandonnés en 1819 quand les Hawaïens cessèrent de pratiquer le système religieux d'Etat et ils furent souvent démantelés dans les décennies qui suivirent quand le christianisme s'imposa à tous. Il est à noter que les marae maoris (Nouvelle-Zélande) existent toujours, après avoir perdu toute connotation religieuse directe, en tant que centre de la vie communautaire. Leur originalité provenait de l'immense maison commune sculptée de haut en bas qui s'y trouvait afin que les officiants pussent célébrer les dieux malgré un climat froid et humide. Aujourd'hui, cette maison reste une figuration symbolique du cosmos et une représentation métaphorique de l'histoire du groupe. Elle est censée reproduire le corps prostré d'un lointain ancêtre, peut-être le capitaine d'une des pirogues qui amenèrent les maoris de Polynésie orientale. La tête est au sommet, les poutres sont les bras, la poutre faîtière figure son épine dorsale, les chevrons sont ses côtes.

Il existe aussi de nombreuses représentations des dieux polynésiens à travers des statues ou tiki, ou de simples objets. Comme, parfois, les dieux descendaient dans ces objets, ceux-ci acquéraient un mana résiduel. Et l'archéologue J. Garanger de noter : « Nul ne doit plus voir ce qui fut, un temps, le réceptacle de la divinité. On ne peut regarder un dieu sans en mourir. Les prêtres du roi Tu (Pomare Ier) ne permirent pas au capitaine Cook et à sa suite de regarder à l'intérieur du tabernacle contenant les images du dieu Oro ». Partout, les chefs et les prêtres utilisaient le système des tabous pour faire respecter leurs lois et les interdits religieux. L'arrivée des Européens et l'action des missionnaires entraînant l'effondrement des religions anciennes, le tabou persista en devenant une arme sécularisée des chefs-rois.

Chaque fois qu'une caste de prêtres se mit en place, on constate l'ordonnancement progressif des récits mythologiques et cosmogoniques. Ces derniers s'arrogeaient en effet le monopole de la récitation de ces mythes, ce qui en faisait des intermédiaires idéaux, voire obligés. Les prêtres, ou Avai, devaient passer par une longue initiation comportant plusieurs périodes de jeûne rigoureux et ils étaient choisis parmi les initiés nobles ayant une bonne mémoire et des facilités oratoires. Ils étaient nourris par la population et avaient le monopole de l'exploitation des terres entourant le marae. En plus de leurs connaissances religieuses et généalogiques, ils étaient consultés en tant qu'augure et astrologues au service des monarques traditionnels. Ils prirent donc une place de choix dans l'évolution historico-politique de la Polynésie, due surtout au fait qu'ils pouvaient faire exécuter, lors des cérémonies majeures du culte, les individus qu'ils considéraient susceptibles de perturber l'ordre divin.

Comme partout dans les civilisations premières, l'art est avant tout destiné à représenter ou à honorer les divinités. Secondairement, il sert à protéger, par des peintures, ceux qui vont aller à la guerre ou à protéger les individus contre les risques de la vie quotidienne par des tatouages. L'art pour l'art était inconnu et un vieux tatoueur des Marquises en donna l'explication « utilitaire » suivante à l'anthropologue W. Handy : « Dans l'ancien temps, les gens connaissaient les vraies images. Il y avait des images pour la peau et des images pour le bois. Elles étaient différentes. C'est folie de placer sur un bol pour la nourriture des motifs destinés à orner le corps. » Généralement, les objets sacrés étaient en bois peints de couleurs très vives. Néanmoins, la rareté du bois en Micronésie et dans certains atolls de Polynésie donna lieu, dans ces régions, à une statuaire en pierre. L'exemple le plus extrême est celui de l'île de Pâques où, toutes les forêts ayant été détruites dès le XVIe siècle par l'activité humaine, les Pascuans utilisaient de manière systématique la pierre. Quant aux quelques petites statuettes pascuanes en bois, il s'avère que ces objets rituels sont en bois flotté. En ce qui concerne les mégalithes, on trouve, à côté des moai de l'île de Pâques, les grandes statues des Marquises ou de Pitcairn. Lorsque les artisans dépêchés par les prêtres travaillaient sur une seule pierre, la fonction de celle-ci était généralement d'essence protectrice. Lorsqu'ils bâtissaient des structures plus complexes, il s'agissait souvent de sépultures comme les deux grands lagi de Tongatapu ou les tombes royales de Futuna.

A côté des représentations des divinités, d'autres objets rituels correspondent aux cérémonies scandant les cycles de la vie et de la mort. Ces tambours rituels, ces figurines représentant des ancêtres divinisés ou encore ces herminettes cérémonielles, étaient parfois détruits après usage, en raison de leur charge spirituelle. Généralement, ces objets sacrés étaient conservés en Polynésie du fait que beaucoup d'entre eux appartenaient aux dynasties régnantes ou qu'ils participaient à des cultes faisant le lien entre plusieurs îles. C'est ainsi que le roi Pomare II, comme son père avant lui, conservait une effigie du « défunt » dieu Oro comme pilier de sa véranda. Ce rejet possible des dieux anciens, systématisé lors de la conversion au christianisme, existait déjà ponctuellement dans les temps anciens à Tahiti sous le nom de fa'anoa, c'est-à-dire rendre noa, ce qui signifiait « dépourvu d'interdits » et donc de rituels. De manière identique, la « révolution culturelle » des Hawaii en 1800 fut dénommée « le temps où ils ont fait tapu [interdit] les temples [anciens] ». En effet, la famille royale viola volontairement les tabous et fit détruire les statues et les temples afin de briser le pouvoir concurrent des grands prêtres. Et, de même, si les missionnaires imposèrent plus tard la destruction de nombreuses « idoles » – statues, mais aussi paniers remplis de « reliques » et ossements d'ancêtres divinisés –, les Polynésiens eux-mêmes brûlèrent ou enterrèrent nombre d'effigies afin de les punir de leur « inefficacité ».

Une religion micronésienne très hiérarchisée

Cette partie du Pacifique reste encore aujourd'hui très peu connue, du fait que les aventuriers européens n'y trouvèrent aucun attrait, que la dispersion des deux mille cinq cents îles qui la composent ne facilita pas la découverte de ces différentes cultures et que les zones habitables durablement restent limitées. Enfin, ces îles possèdent peu de monuments en dur, qu'ils soient religieux ou civils, alors que les nombreux cyclones qui dévastent ces îles posées comme des radeaux de quelques mètres de hauteur sur l'océan ont laissé peu de traces des temps anciens.

Ces îles ont été fortement influencées par les religions anciennes des littoraux philippin et indonésien, mais elles ne furent jamais touchées par l'islam. La mythologie locale prend une grande partie de son inspiration dans le milieu marin et les pirogues y ont une place importante, comme barque des dieux mais aussi comme temples provisoires lors des migrations. Les grands abris destinés aux pirogues étaient aussi souvent employés comme lieux de réunion pour les hommes du village et on y conservait des objets sacrés tels que les charmes destinés à procurer des temps cléments ou à renforcer tel ou tel vent. Paradoxalement, alors que les Micronésiens dépendaient de la mer pour la majeure partie de leur alimentation, ils se refusaient à pêcher les tortues car celles-ci étaient devenues leur principal animal totémique.

En raison d'un milieu écologique particulièrement fragile, puisque la Micronésie est essentiellement constituée d'atolls, les surplus permettent de faire face aux catastrophes naturelles et, donc, les îles les plus riches ont généré des castes capables de fédérer plusieurs archipels. Souvent, les dynasties régnantes faisaient remonter leur origine aux premiers humains engendrés par les dieux. Les religions anciennes s'étant calquées peu à peu sur ces réalités sociales, elles accentuèrent la hiérarchisation entre divinités. Les cultes anciens concernaient les dieux prééminents localement et certains ancêtres divinisés considérés souvent comme apparentés aux dieux les plus vénérés. Donald Rubinstein note que « les thèmes récurrents de la pensée religieuse micronésienne sont la fertilité du sol et la productivité de la mer. La pratique religieuse fait usage d'un grand nombre de charmes magiques, d'élixirs d'amour et d'autres substances censées attirer la bonne fortune. La religion micronésienne a le souci de maîtriser les forces précaires et imprévisibles du monde physique ainsi que l'incertitude du monde social. » C'est ainsi que les masques de l'archipel de Mortlock et des Carolines étaient utilisés afin d'écarter les cyclones. Du fait qu'ils étaient sculptés dans du bois d'arbre à pain, ils avaient aussi la réputation de hâter la maturation des fruits de cet arbre.

On ne connaît quasiment rien de la religion ancienne de Guam, dont le panthéon était « présidé » par Puntan, le dieu primordial, en raison de la conversion des Chamorros par les jésuites dès la fin du XVIIe siècle. A Kiribati (anciennement Gilbert) et à Nauru, la création fut le fait de deux divinités : une vieille et une jeune araignée. Dans les Mariannes, le dieu Lowa fit sortir les îles de l'océan grâce à une onomatopée magique : « Mmmmm ». Partout, des cultes solaires s'étaient développés et l'influence des cieux était grande dans les mythes de création.

L'Australie au temps des rêves

La tradition veut qu'aux origines de la création, une « vieille mère », sorte de déesse de la fécondité, parcourut le pays en semant des esprits-enfants qui, plus tard, furent à l'origine des différentes tribus. Ces entités divines, devenues totems des tribus originelles, leur donnèrent alors des pouvoirs spécifiques sur tel ou tel élément naturel. Hier, et parfois encore aujourd'hui, lorsqu'un groupe aborigène a besoin de mettre en œuvre un pouvoir qui lui est étranger, un célébrant se rend dans un site approprié afin de troubler la tranquillité des lieux. Dès qu'il a réveillé l'esprit qui l'habite, ce qu'il constate grâce à un signe quelconque, l'ancien prie afin que l'esprit du totem accorde la multiplication de l'espèce qui dépend de lui.

Le totem consiste en un élément naturel vivant ou inanimé, lié à un individu ou à un groupe humain par une relation privilégiée. Il implique un jeu d'interdictions, mais le totem peut aussi aider ou protéger celui qui lui est rattaché. Le totémisme de clan correspond à un groupe de parenté possédant le même totem. Pour J. Guiart, « avant d'avoir inventé l'écriture ou les symboles mathématiques, l'homme ne pouvait guère avoir recours à autre chose qu'à son environnement pour y trouver les images dont les noms lui permettraient une classification se modelant sur sa dépendance d'avec la réalité matérielle où il baignait ».

Les rites d'initiation sont nombreux et ils se doivent d'être douloureux et angoissants. Chez les Wiradjuri des Nouvelles-Galles du Sud, les non-initiés croyaient – ou faisaient semblant de croire – en l'existence d'un dieu terrifiant et anthropophage dont la voix était censée les glacer d'horreur. Pour étayer ce mythe, des initiés cachés près du lieu d'initiation jouaient du rhombe, petite plaque de bois que l'on fait tournoyer au bout d'une corde et qui produit un son étrange. Pendant plusieurs jours, les impétrants étaient victimes d'attaques fictives du dieu, afin de les conduire aux limites de l'épouvante. On leur apprenait ensuite ce qu'était cette voix redoutable, dont ils ne devaient point révéler le secret aux femmes sous peine de mort.

En ce qui concerne le destin posthume des morts, on considérait, dans la partie orientale de l'Australie, que l'esprit préexistant montait au ciel où il rejoignait ses ancêtres illustres. Dans le Nord-Ouest, on pensait que le mort restait à proximité de l'endroit où il avait disparu, ce qui permettait son culte totémique. Parfois, l'essence de l'individu se rendait dans une île alors que son double spirituel continuait à rôder là où il avait toujours vécu, en importunant ses descendants s'ils l'oubliaient ou bien les ennemis de ses descendants si ces derniers l'invoquaient, grâce au germe de vie qui avait permis la fécondation de leur mère. Ce principe, appelé kuruna chez les Arunta, restait à proximité du mort et attendait dans une cache le moment de féconder une femme de sa parenté ayant les affiliations adéquates.

Aujourd'hui, un christianisme omniprésent en cours d'inculturation

Autant l'île de Guam fut évangélisée à partir de 1668, autant il fallut attendre 1797 pour qu'une conversion globale de l'Océanie soit mise progressivement en route, d'est en ouest. Il apparaît que la christianisation ne visait pas simplement à remplacer une culture par une autre, mais à « améliorer la qualité » de la culture en place selon une hiérarchie de valeurs implicite. Dans les lineamenta du synode consacré par le pape Jean-Paul II à l'Océanie, le processus d'inculturation est décrit comme la « dynamique dualiste » du missionnaire qui se sert de sa culture d'origine pour formuler l'enseignement religieux des évangiles à sa façon, adapté par la suite par les autochtones. Dans ce texte, la notion clé d'inculturation est laissée à l'appréciation des évangélisateurs. La « compatibilité avec les éléments fondamentaux de l'Evangile », ce souci primordial des missionnaires de toutes les confessions, se révèle une question de point de vue dans la pratique. Le texte exprime également que des éléments culturels autochtones choisis par les missionnaires sont « purifiés », c'est-à-dire dépouillés de leur caractère « négatif », par assimilation à la pratique chrétienne. En ce sens, cette dernière se voit confier un rôle de « filtre culturel » dans le processus d'inculturation défendu par l'Eglise.

D'après les descriptions de Peelman, l'inculturation est une rencontre entre trois acteurs : l'évangélisateur, l'évangile et la société évangélisée. Il s'agit de l'inculturation de l'évangile, et non de l'Eglise, vu comme un facteur endogène de transformation globale, ou « transculturation », de la culture évangélisée, dans le but d'y créer une réponse de foi qui soit évangélique. Peelman écrit « qu'il n'y a pas d'inculturation de l'évangile sans l'évangélisation de la dimension religieuse de la culture ». Ce terme est à distinguer des termes anthropologiques d'enculturation, « processus par lequel un individu est intégré, dès sa naissance, à la culture de sa communauté humaine », et d'acculturation, « processus dynamique dans lequel s'engage une culture évoluant sous l'influence d'une autre culture avec des conséquences variées pour l'une et l'autre. »

A l'aube du XXIe siècle, le christianisme est devenu la religion de la quasi-totalité des Océaniens, seules les communautés de l'intérieur de la Papouasie et des vallées les plus isolées des Salomon et du Vanuatu pratiquant encore les religions anciennes. Cet abandon extrêmement rapide a été rendu possible par la faible superficie des autres archipels et il s'explique par différents facteurs : des religions anciennes contraignantes ; un mana supérieur attribué au nouveau Dieu ; le fait que les missionnaires représentaient le meilleur rempart contre les excès de la colonisation ; ou encore le fait que les anciennes religions disposaient rarement d'un « clergé » organisé.

Par ailleurs, dans les régions éloignées des centres urbains, il apparaît que se déclarer chrétien inscrit la personne dans un rapport de sens qui va au-delà de la pratique religieuse. C'est ainsi qu'en pays Asmat, même si certains ne pratiquent pas la religion chrétienne, ils se présentent comme étant chrétiens, ce qui semble un des critères requis pour être reconnu comme être humain ou manusia par les Indonésiens – habiter dans un village, s'habiller « décemment » et, plus tardivement, que le village soit pourvu d'un magasin vendant des nouilles et du riz – et non comme « homme de la forêt » ou orang hutan, assimilable à l'animal. Cela peut être comparé à l'analyse de Kempf pour les aborigènes Yawing où le mode de vie autochtone était dénoncé par le pouvoir colonial et par les missionnaires comme « noir », immoral, arriéré et criminel, et le corps indigène comme crasseux, sujet aux maladies et indiscipliné. Omniprésente, l'armée soutient, en pays Asmat, une forme de christianisation particulière qui vise à éradiquer les aspects de la culture perçus comme démoniaques en « indonésianisant » la population, selon une politique de culture unique ou reformasi imposée depuis l'annexion contestée de la province. La suppression de la culture anté-missionnaire à l'aide de moyens radicaux trouve actuellement écho auprès de certains ministres du culte protestant. Opposé à « l'homme de la forêt » relégué au rang d'animal, le citoyen indonésien constitue un idéal d'humanité et il s'agit de lui ressembler. Le christianisme est donc inclus dans une démarche globale d'humanisation dont l'indonésianisation est synonyme et justifie la présence massive des colons sur cette partie de l'île. Par ailleurs, l'avancée des missionnaires sert quelquefois de « bouclier » à l'armée qui voit son travail de contrôle facilité en suivant leurs traces.

Non seulement le christianisme a pratiquement éradiqué les cultes originels, mais partout où les missionnaires ont été accueillis, ils ont détruit ou envoyé en Europe les objets des cultes anciens. De plus, le mana des anciens lieux de culte a généralement été définitivement perdu lorsque les missionnaires ont installé, sur ces lieux vénérés, des calvaires ou des chapelles alors que les pierres sacrées ont souvent été abattues, voire intégrées dans les murs des nouveaux édifices divins. Tout retour en arrière s'avère donc impossible, bien que certains auteurs romantiques imaginent parfois l'existence de religions cachées ayant survécu à plus de cent ans de christianisme rural. En revanche, partout en Océanie, certains endroits sont encore aujourd'hui considérés comme tabou ou, pour le moins, néfastes alors que des vestiges des religions anciennes – lieux tabous, temonio –, comparables aux superstitions intégrées dans la religion populaire chrétienne de l'époque moderne, coexistent avec un christianisme où la pratique rituelle reste fondamentale.

Dans les rares endroits de Mélanésie du Nord où les cultes anciens survivent, un syncrétisme teinté de christianisme les a profondément modifiés. C'est ainsi que les mythes d'origine ont été « réactualisés » par les anciens afin qu'ils correspondent à l'évolution des mentalités provoquée par un contact plus ou moins important depuis les cent dernières années avec les missionnaires, les commerçants, les colons ou encore les fonctionnaires installés sur les littoraux.

Par ailleurs, le XXe siècle a vu l'apparition de plusieurs cultes millénaristes créés par des Océaniens cherchant à acquérir le mana de ces étrangers bien envahissants en remodelant le christianisme selon leurs propres aspirations. Le Cargo cult fut ainsi une tentative des Océaniens pour se réapproprier les richesses amenées par les Occidentaux en imitant certaines pratiques chrétiennes ; dans certaines régions de Papouasie, après le départ des Américains, des avions de bois furent construits afin de les faire revenir avec les richesses inimaginables qu'ils avaient apportées. Généralement, le souhait des Océaniens était de bénéficier ici-bas des richesses matérielles des nouveaux arrivants, et certains n'hésitèrent pas, durant la période coloniale, à favoriser une contestation violente à l'encontre des autorités coloniales. Cela explique que ces mouvements messianiques furent généralement démantelés et qu'ils ne soient pas transformés en sectes organisées et durables. Enfin, il est à noter que dans les trois pays de la Mélanésie du Nord non entièrement christianisés (Papouasie, Salomon, Vanuatu), les difficultés de circulation et de travail des « derniers » missionnaires deviennent préoccupantes en raison d'une instabilité, voire d'une désagrégation du pouvoir politique central. C'est ainsi que le 18 mai 2003, un pasteur de l'Eglise adventiste du Septième Jour a été assassiné. Cet Australien de 60 ans, Lance Gerbach, a été décapité au sabre d'abattis dans la localité d'Atoifi (province de Malaïta). Il semblerait que ce crime soit le résultat d'une querelle entre la mission et des propriétaires fonciers salomonais, au sujet de la parcelle sur laquelle se trouve l'hôpital de la mission. Au même moment, dans la province de Guadalcanal, le chef d'une milice rebelle, Harold Keke, confirmait, pour sa part, avoir pris en otage, voire comme « prisonniers de guerre », six missionnaires d'un ordre religieux anglican, la Fraternité mélanésienne.

Pour conclure, comme l'écrivait A.C. Dero, la diversité religieuse de l'Océanie nous donne le sentiment « de la vacuité d'un effort de synthèse dans un domaine aussi prodigieusement polymorphe ». Néanmoins, il apparaît évident que l'Ouest mélanésien a connu des pratiques religieuses s'apparentant, à travers le totémisme, à l'animisme africain alors que le Pacifique oriental pratiquait plutôt des cultes mettant en concurrence des divinités participant à la vie quotidienne des hommes. Et sans faire de darwinisme social, il est patent que, chaque fois qu'une région de l'Océanie a connu une hiérarchisation sociale et politique, on vit apparaître un panthéon hiérarchisé de divinités. En revanche, la vieille distinction entre des sorciers pratiquant la magie à l'ouest et des prêtres célébrant des religions à l'est est typique des préjugés occidentaux du XIXe siècle. Il est vrai que les hautes terres de l'Ouest virent se créer des plantations voire des tentatives de colonisation de peuplement alors que les minuscules atolls de Micronésie et de Polynésie orientale ne connurent qu'une colonisation de traite.

Par ailleurs, notre connaissance des religions anciennes de l'Océanie reste fragmentée, même pour la Polynésie. Et J. Guiart de constater : « Les dieux ne sauraient faire l'objet d'un recensement, puisque les plus humbles voient leurs sectateurs conserver leurs noms par-devers eux ; aussi les tableaux et les hiérarchies présentés, sur le monde antique, par certains auteurs sont-ils en grande partie imaginaires. Il n'y a pas une cosmogonie, mais autant que de centres cultuels de premier plan, possédant des écoles de formation à la prêtrise. Non seulement il est loisible de changer de dieux, mais chaque groupe local peut, dans la mesure de ses moyens, affirmer son prestige en prétendant à une variante particulière. » Enfin, nous aurions pu aborder bien d'autres aspects de la vie quotidienne des Océaniens, celle-là étant imprégnée de religiosité. C'est ainsi que la danse était partout liée aux mythes ou encore à l'invocation de certains esprits. L'alimentation était, elle aussi, liée aux religions anciennes : tapu ou restrictions sur les tortues ; consommation des porcs uniquement lors des cérémonies religieuses. Et nous aurions aussi pu évoquer l'ingestion du kava (en Mélanésie) dénommé ava en Polynésie, qui permettait d'entrer en relation avec certaines divinités.


Annexes

Les Arioi tahitiens, assurance annuelle de fertilité-fécondité


« Les définitions les plus variées de la confrérie des Arioi ont couru sous la plume des différents auteurs : une secte, une franc-maçonnerie (avec des loges), une société de guerriers, une bande de comédiens ambulants. On sait que les Arioi se déplaçaient par centaines d'île en île, mais le nombre des détenteurs des plus hauts grades de la société devait être rigoureusement limité. On y accédait à grands frais par une lente succession d'initiations. Dans chaque district, la confrérie avait une maison permanente (fare ‘arioi) une loge selon Osmond. La société comprenait huit grades, dont les membres se distinguaient par des ornements végétaux et des tatouages. Si l'activité principale des Arioi est bien de se livrer à la danse et à l'errance ori ori, cette activité a donc pour arrière-plan la constellation de représentations concernant la création et la renaissance, ici associée aux pouvoirs surnaturels féminins symbolisés par Hina. A l'exception de la confection des tissus dont ils font grande consommation et de l'élevage des porcs, les Arioi ne travaillent pas de leurs mains. Les fêtes arioi donnent lieu à une ponction économique particulièrement lourde pour la population des districts visités », A. Babadzan, La Dépouille des dieux.

Un exemple de front missionnaire : les croisières en pays Asmat (Irian Jaya)

« L'approche des chanoines réguliers de l'ordre de la Sainte-Croix en Asmat est remarquable pour son caractère "social", comme si le bien-être de la population passait avant la christianisation. Même s'ils ne luttent pas ouvertement contre des pratiques comme la polygamie et la magie noire, les missionnaires espèrent par le prêche aboutir à un changement durable de la société et à la désuétude progressive des pratiques en question. Par contre, ils approuvent la "magie blanche" parce qu'elle sert à guérir, et la sortie des masques parce qu'elle aide au travail de deuil, sans condamner son lien direct avec des entités non humaines. Avoir plusieurs épouses n'exclut pas d'être considéré comme bon chrétien par les prêtres, et la plupart des gens – missionnaires compris – racontent des anecdotes d'esprits, d'humains métamorphosés en bêtes et de lieux craints. Persuadés de bonne foi de mettre tout en œuvre pour préserver la culture tout en instillant quelques bribes de message chrétien, les missionnaires qui avaient entrepris ces croisières reconnaissent avoir lutté contre la guerre et la chasse aux têtes, mais omettent de citer les pratiques sexuelles « hors mariage », telles que le papisj (échange rituel d'épouses entre amis d'enfance) contre lesquelles ils se sont pourtant insurgés avec plus ou moins d'ardeur. Comme dans d'autres régions du monde, un hiatus existe entre le discours missionnaire et la pratique, les missionnaires ignorant (ou voulant ignorer) la persistance de ces usages alors que la population assure qu'ils ont lieu régulièrement. Ainsi, la cohabitation des missionnaires occidentaux et des Asmat semble avoir abouti à un compromis, aux termes duquel d'une part les Asmat cultivent l'illusion dans l'esprit des prêtres que les pratiques condamnées ont disparu, et, d'autre part, les missionnaires ne s'opposent pas à des conceptions proscrites par l'Eglise, comme la communication avec les ancêtres. […] "l'acéphalité" de la société asmat (il n'y a pas de "chef" à proprement parler, et les élus des ancêtres dans la jeuw ou "maison des hommes" le sont plus ou moins à tour de rôle) fait difficilement accepter l'autorité du prêtre et lui accorder sa confiance comme guide spirituel. Il en résulte un refus du christianisme comme religion représentée par un clergé détenteur du monopole des rites et une faible probabilité que les prêtres trouveront des successeurs à leur départ de Papouasie. Pour cette même raison "d'acéphalité", les missionnaires n'ont pas pu s'appuyer sur la conversion des chefs pour assurer celle de ces administrés comme ailleurs dans le Pacifique... A cet égard, se basant sur la non-pénétration du christianisme chez plusieurs populations nomades, Pirotte émet l'hypothèse que l'adoption d'une religion nouvelle – dont le christianisme – implique inévitablement "l'imposition d'un mode de vie, forme d'impérialisme culturel". Seuls des changements fondamentaux sur le plan social et culturel dans des sociétés très différentes de la nôtre permettraient donc le succès du christianisme. » Astrid de Hontheim, Anthropos, 2003.

Frédéric Angleviel
Mai 2003
 
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Le malentendu Pacifique Le malentendu Pacifique
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Pierres et rites sacrés de Tahiti d'autrefois Pierres et rites sacrés de Tahiti d'autrefois
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Introduction aux religions d'Océanie Introduction aux religions d'Océanie
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Les religions du Pacifique et d'Australie Les religions du Pacifique et d'Australie
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The religions of Oceania The religions of Oceania
Garry Trumpf & Tony Sawain
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