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Les religions anciennes de Mélanésie
Odon Abbal
Docteur en Histoire

L'aire mélanésienne couvre la partie ouest du Pacifique. Elle rassemble la Papouasie-Nouvelle-Guinée et les îles qui en dépendent – Nouvelle-Bretagne, Nouvelle-Irlande, Bougainville – la Nouvelle-Calédonie et ses dépendances, l'archipel des Fiji, les îles Salomon et le Vanuatu. L'isolement dans lequel cet ensemble géographique a longtemps été maintenu, a permis le développement d'une civilisation originale dont les chercheurs occidentaux commencent à mieux comprendre les rites et les croyances.


 Regards occidentaux


Les premiers chercheurs occidentaux qui ont abordé la Nouvelle-Guinée étaient profondément influencés par la conception darwiniste de l'évolution. Selon cette théorie, toutes les religions débuteraient par un culte des ancêtres plus ou moins structuré, avant d'élaborer un panthéon et une cosmogonie plus complexes. La Mélanésie était d'emblée placée au commencement de l'évolution et jugée selon des critères occidentaux. Mais, comme le souligne Garry Trumpf, il ne faut pas ramener les premiers habitants des îles au niveau de « simples sauvages ». L'image de la primitivité est trop simplificatrice et très réductrice, les travaux de Maurice Leenhardt ont montré combien la perception du monde par les insulaires est complexe et bien différente de notre logique.


La conception mélanésienne du cycle de la vie peut surprendre mais George Gusdorf rappelle que « la majeure partie des hommes sur la plus grande surface de la terre ont toujours ignoré le système idéologique de l'Occident moderne ». En effet, les Mélanésiens n'opposent pas la vie et la mort, ils ne conçoivent pas l'existence suivant le dualisme cher aux Occidentaux.


Le cycle de la vie et les rites mortuaires


C'est ainsi que pour le Kanak de Nouvelle-Calédonie, la vie est continue : si le kamo est le vivant et bao le défunt, ce dernier continue une vie invisible. Il n'y a pas de discontinuité entre le vivant et le mort. La mort se manifeste par un changement de support, l'être étant toujours vivant. Le support est indifférencié et peut être lézard, poisson ou plante. Le kamo habite ces éléments reconnus et respectés par les hommes. Le corps n'étant qu'un soutien, la mort est perçue comme une mue qui laisse une enveloppe désaffectée. Le Kanak se compare souvent à l'arbre dont la souche creuse peut donner de jeunes pousses. C'est là la base du cosmomorphisme établi par Maurice Leenhardt.


Les rites mortuaires s'inscrivent dans cette conception qui associe étroitement l'homme et la nature. Les techniques sont multiples ; conservation – sépultures terrestres, aériennes voire marines – en Nouvelle-Calédonie, au Vanuatu ; mandication – anthropophagie rituelle – en Nouvelle-Guinée ; incinération aux Salomon. Les cérémonies sont accompagnées de libations, d'offrandes, de repas communautaires, d'oraisons, mais la finalité de ces rites est la même : occulter au plus vite la présence du cadavre pour établir un meilleur lien avec le défunt qui est toujours là.


Les ancêtres


En Nouvelle-Calédonie, le paysage qui entoure le Kanak offre autant de demeures pour le bao ou cadavre dieu, toujours vivant. Les ancêtres se fondent dans cet ensemble qui comprend l'habitat, les terres, les cultures, les montagnes. Ils continuent d'agir mais ne forment pas de panthéons polythéistes. En Nouvelle-Guinée, les ancêtres sont considérés comme des entités qui vivent, pensent, ont plus d'intelligence que les hommes, ont des pouvoirs surnaturels, le mana, mais n'ont pas de forme précise. Le monde cosmogonique semble se partager en deux parties : d'un côté l'environnement naturel et ses ressources économiques, de l'autre, le monde irréel, celui des esprits et des forces occultes. Mais la frontière entre les deux n'est pas vraiment nette et, dans toute la Mélanésie, chaque individu vit en subtile osmose avec cet invisible qui l'entoure. C'est pourquoi les humains continuent de communiquer avec le monde de l'au-delà par des libations, des offrandes, des chants afin que les ancêtres aident à assurer l'abondance des récoltes et la pérennité du clan. Les pilous calédoniens en sont la manifestation la plus spectaculaire.


Le totem et la maîtrise de l'environnement naturel


En Nouvelle-Calédonie, chaque clan préserve ses lieux cultuels totémiques. Le totem possède un attribut qui peut être une espèce végétale – igname, taro – un animal – lézard, requin – un phénomène atmosphérique – pluie, soleil, tempête – une maladie ou même un parasite. Le totem peut détenir une puissance maléfique qui fait la force du clan contre ses ennemis, il en favorise les actions et peut intervenir dans des domaines particuliers par le rhé. Un homme du clan est le prêtre du totem, il en détient la puissance et peut l'utiliser au profit de son clan et de ses alliés. Appelé kavu, il est le seul qui puisse intervenir pour assurer la guérison de ceux qui sont possédés par le rhé du totem. Il peut déchaîner la puissance maléfique du totem contre les récoltes des groupes ennemis, répandre une maladie comme l'éléphantiasis. Chaque totem a son autel sur lequel sont déposées des offrandes précises présentées crues, bouillies ou grillées. Tout doit être fait pour que le rhé se plaise dans son habitat et ne vienne à le quitter. Tous ces procédés permettent de maîtriser l'environnement naturel occupé à la fois par les clans rivaux et les défunts.


De tels rites, de telles croyances n'ont pas manqué de susciter des commentaires surpris voire de l'indignation chez de nombreux profanes. Il aura fallu les travaux de chercheurs comme Maurice Leenhardt pour véritablement inscrire la culture mélanésienne dans le giron de l'humanité, bien souvent à l'encontre des désirs enfouis d'un public occidental épris de sensationnel, pour qui Kanak et Kannibal ne faisaient qu'un !

Odon Abbal
Mai 2003
 
Bibliographie
Les religions de l'Océanie Les religions de l'Océanie
Jean Guiart
PUF, Paris, 1962

Do Kamo, la personne et le mythe dans le monde mélanésien Do Kamo, la personne et le mythe dans le monde mélanésien
Maurice Leenhardt
Gallimard, Paris, 1998 (réédition)

Takata d'Aïmod Takata d'Aïmod
Jean Mariotti
Grain de sable, Nouméa, 1999
Pour une vision occidentale et romancée de la pratique kanaque.
Melanesian religion Melanesian religion
Garry W. Trumpf
Cambridge University Press, 1991

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