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Les relations entre le monde romain et la Chine : la tentation du Far East
Jean-Noël Robert
Latiniste et historien de Rome
 
 
 
 

La soie venue de la Sérique, improbable contrée des confins du monde, exerça une telle fascination sur les Romains qu'ils se lancèrent dans l'aventure commerciale et, suivant l'exemple de Maes Titianos, parvinrent aux portes de la Chine. Nous avons demandé à J. N. Robert auteur de l'ouvrage De Rome à la Chine. Sur les routes de la soie au temps des Césars (Les Belles Lettres1997) d'évoquer ici les routes suivies par ces étoffes chatoyantes, objets de toutes les convoitises…


Pax romana, pax sinica

La mémoire des hommes a retenu l'esprit aventureux de Marco Polo, ou l'audace d'un Christophe Colomb. Tous deux nourrissaient des rêves de richesse et de gloire qu'ils ne pensaient assouvir qu'à l'autre bout du monde, dans ces pays fabuleux uniquement connus par des légendes anciennes. La chape de silence imposée par la conquête de l'islam semblait avoir définitivement interdit qu'un occidental pût rêver se rendre vers les contrées d'Extrême-Orient.

Mais plus d'un millénaire avant ceux que nous considérons comme les héros des grandes découvertes, en 166 de notre ère, des Romains, pour la première fois, ont abordé le rivage chinois. L'histoire semble avoir condamné à l'oubli qu'il exista une période de deux ou trois siècles où s'établit une relative stabilité politique qui favorisa les échanges entre les hommes.

Trois ou quatre grands empires se partagent alors la domination du monde : les empereurs de Chine étendent leur territoire, à l'ouest, jusqu'au Pamir ; les Kouchans, installés principalement dans l'ancien royaume de Bactriane, prospèrent au nord de l'Inde et en Asie centrale ; les Parthes règnent sur les restes de l'ancien empire séleucide et perse ; les Romains affirment leur autorité des pays celtes à l'Euphrate. Le monde s'équilibre ainsi de la pax romana, à l'ouest, à la pax sinica, à l'est. Les relations commerciales entre les États vont alors s'organiser, s'intensifier, mais resteront essentiellement le fait de caravaniers locaux qui, au rythme des caravansérails, de relais en relais, se transmettent les marchandises.


D'immenses étendards de soie rouge…

Cependant, très tôt, va naître la curiosité de découvrir les empires éloignés. Les Chinois furent sans doute les premiers, tant pour des raisons politiques qu'économiques, à s'intéresser à ce qu'ils appelleront Ta T'sin, « la grande Chine », l'Empire romain. Au début du premier siècle avant notre ère, le général Pan Tchao qui, sur ordre de l'empereur, s'est rendu maître de la Kachgarie, dépêche Kan Ying et ses hommes à la découverte du grand Ouest. Ceux-ci n'iront pas plus loin que la Parthie, découragés par ces redoutables adversaires des Romains qui comprennent tout l'avantage à tirer du monopole commercial de la soie dans les pays de l'Orient romain. Car les Chinois, on le sait, ont principalement à offrir ces merveilleuses étoffes qui excitent toutes les convoitises d'un bout à l'autre du monde.

Selon la légende, c'est d'ailleurs lors du terrible affrontement contre les Parthes à Carrhae, en 53 avant notre ère, que les Romains découvrirent la soie. Avant d'être défaits dans l'une des plus humiliantes batailles de leur histoire, ils eurent le temps de se laisser éblouir par les immenses étendards de soie rouge que les cavaliers ennemis faisaient scintiller dans le soleil. Dans la réalité, c'est probablement un peu plus tôt que les riches Romains ont découvert la soie, avec les épices et autres productions lointaines importées par les marchands italiens installés en Orient. Mais il faut bien attendre la fin de la République pour que ce commerce devienne plus important et s'organise à grande échelle.


Les Sères, peuple inconnu d'un pays introuvable

Au début de l'Empire, sous Auguste, nous savons, par exemple, qu'une flotte de cent vingt gros navires faisait chaque année le voyage de la mer Rouge au sud de l'Inde pour fournir aux Romains enrichis les produits de luxe qui flattaient leur nouvelle position sociale !

Dès le dernier siècle avant notre ère, on commence donc à parler à Rome de ce peuple lointain, les Sères, de leur pays, la Sérique, que l'on nomme du nom même de cette matière superbe et onéreuse, la soie – elle coûtait le prix de son poids en or, et les brocards importés de Sérique pesaient très lourd ! L'intérêt qu'on leur porte est, alors, seulement économique. Il deviendra rapidement aussi politique, quand Auguste, nouveau maître de l'Empire, aura soin de mener une propagande pour affirmer son autorité : il se veut aussi le maître du monde. Et c'est ainsi qu'il se met en scène lorsqu'il reçoit, à plusieurs reprises des ambassadeurs des contrées lointaines, scythes, mèdes, indiens ou bactriens. Y eut-il, parmi eux, des ambassadeurs des Sères ? C'est peu sûr, même si Horace en parle en les associant aux Bactriens, et si l'historien Florus les cite avec les Indiens – mais le témoignage de ce dernier n'est pas fiable. En réalité, les Sères ne sont jamais mentionnés avec certitude parce qu'on ignore totalement qui ils sont et où se trouve leur pays. La carte du monde que le ministre Agrippa fait représenter sur le mur du portique Vipsania, à Rome, ne les fait pas apparaître.

Tel est, du reste, le paradoxe étonnant à leur sujet : les Romains du début de notre ère connaissent parfaitement bien cette matière brillante et très blanche qui ne peut provenir que de la région de Tch'ang-ngan, la capitale de l'empereur chinois, mais ils n'ont aucune idée précise sur la localisation de ce pays, ni sur les mœurs de ses habitants.

Pourtant, sans être un sujet de conversation communément répandu, les sources littéraires latines nous montrent que les interrogations sur les Sères et leur pays n'étaient pas absentes des préoccupations des Romains. Nous trouvons environ deux cents occurrences à leur sujet, de la fin de la République au deuxième siècle de l'Empire. Et il est intéressant de dresser un bref bilan des connaissances répandues à l'époque.

Tout d'abord, la soie blanche : il ne fait aucun doute pour les Romains, pour les scientifiques comme Pline l'Ancien, pour les poètes, qu'elle provient de Sérique. On connaissait d'autres types de soie, mais aucune n'a la blancheur, la souplesse de celle des Sères, et aucune ne prend aussi bien la teinture. L'amusant est que le secret de sa fabrication fut toujours jalousement gardé par les Chinois, et qu'il faudra attendre l'époque byzantine pour en être informé en Occident. Virgile et ses contemporains croyaient que les fils soyeux recouvrent les feuilles des arbres des forêts et que les Sères en détachent « d'un coup de peigne leur mince toison ».

Ensuite, la localisation du pays : tous s'accordent à le dire ultimus, c'est-à-dire situé aux confins du monde connu. On le situe au nord de l'Inde, voisin de celui des Scythes. Certains géographes, comme Pomponius Mela, prétendent qu'il borde l'océan oriental, d'autres, comme Ptolémée, qu'il occupe l'intérieur des terres, qu'il est entouré de hautes montagnes.

Quant aux Sères, ils ont la réputation d'hommes épris de justice, produisant, outre la soie, du fer et des peaux ; ils commercent à la muette, c'est-à-dire qu'ils laissent les marchandises à distance de leurs interlocuteurs, lesquels s'approchent quand ils se sont éloignés pour déposer les produits proposés en échange, après quoi ils reviennent constater si le troc leur convient. Pline, qui donne ces précisions, est le seul à livrer à ses contemporains une description physique de ces farouches marchands : « ils dépassaient la taille ordinaire, ils avaient les cheveux rouges, les yeux bleus, la voix horrible, et ne parlaient pas aux étrangers. » Et nous savons que Pline tenait ces renseignements d'un ambassadeur de Taprobane (Ceylan), venu à Rome !

Toutes ces notations pittoresques ne correspondent à aucune réalité sérieuse, et ne permettent même pas d'imaginer une région du monde plausible – Cachemire, Tibet, Chine occidentale ? – où les Romains auraient pu situer la Sérique. Il faut donc bien se rendre à cette évidence : les Romains identifiaient parfaitement la soie blanche comme une production des Sères, mais ils ignoraient qui ils étaient et où se trouvait leur pays.


Maes Titianos et ses hommes, des commerçants téméraires

Et pourtant, ils se rendirent chez eux ! Plusieurs routes principales traversaient le monde antique d'ouest en est jusqu'à la capitale de la soie, Tch'ang-ngan : au nord, par la mer Noire, la Caspienne, la Sogdiane et le nord de la Chine ; au centre par l'ancienne route du Khorassan, à travers l'Empire parthe, jusqu'à Bactres – l'Afghanistan d'aujourd'hui –, puis le Pamir, le désert du Taklamakan – une voie par le sud et Khotan, une voie par le nord et Koutcha ; au sud, enfin, en sortant de l'Empire romain par Alexandrie et l'Égypte, puis la mer Rouge, traversant la mer Érythrée jusqu'au sud de l'Inde que l'on contournait pour traverser ensuite le golfe du Bengale, le tour de la péninsule malaise par le détroit de Malacca, avant de remonter le long des côtes indochinoises, par exemple jusqu'en Annam – le nord du Vietnam qui, à cette époque, appartenait à l'Empire du Milieu.

Jusqu'à la première tentative de Maes Titianos, au premier siècle de notre ère, jamais personne n'avait tenté de parcourir l'une de ces routes dans sa totalité. Les commerçants se contentaient d'accomplir une partie seulement du trajet avec leurs caravanes et étaient trop contents de transférer les marchandises à un autre caravanier. Il faut dire que les conditions de route se révélaient sans cesse traîtres et ardues : les éboulements et le gel précoce dans les montagnes, un paysage changeant et une chaleur insupportable dans les déserts… Or, c'est la route terrestre du centre que choisirent d'affronter les hommes d'un riche marchand de l'Orient romain, Maes Titianos, probablement dans l'espoir d'améliorer encore son gain en évitant les différents intermédiaires. C'est le géographe Marin de Tyr – cité par Ptolémée – qui nous rapporte le récit de ses aventures. Il semble bien que les hommes de Maes soient allés jusqu'aux portes de la Chine, à la célèbre Tour de Pierre, mais il est moins sûr qu'ils soient arrivés à Tch'ang-ngan. Si tel fut le cas, d'après les indications données, leur voyage aller aurait duré environ une année. Malheureusement, leur récit ne contient guère que des considérations économiques et ne nous dit rien des pays traversés ni des difficultés rencontrées.


Romains et Indiens sur les routes maritimes

L'autre exemple marquant est celui de ces téméraires marchands romains qui affrontèrent les périls de la route maritime et parvinrent à la cour du Fils du Ciel en 166 de notre ère, en se faisant passer pour des ambassadeurs, probablement afin de s'assurer d'être reçus par l'empereur. Aucun texte latin ne nous parle de leur périple, mais ce sont les Annales chinoises des Han qui nous décrivent leur arrivée à la cour, avec des cadeaux de pacotille qui déçurent le souverain. Sans doute n'avaient-ils pas imaginé les fastes de l'Empire Céleste. En fait, ces Romains avaient seulement suivi des routes que les Arabes et les Indiens pratiquaient depuis longtemps, car ces derniers avaient déjà l'habitude de voguer pour leur commerce vers la Chine. Ils utilisaient les vents de mousson pour traverser la mer Érythrée ou le golfe du Bengale sans faire de cabotage. C'est, d'ailleurs, un Indien échoué sur les côtes de la mer Rouge vers 250 avant notre ère qui avait enseigné aux marins grecs d'Alexandrie ce mode de navigation. On comprend mieux que, malgré leur méconnaissance géographique de la Sérique, des marchands de l'Empire romain aient pu arriver jusqu'en Chine : ils ont bénéficié de l'aide des Indiens qui, eux, pratiquaient la route maritime vers la Chine depuis un certain temps, comme le montrent les Annales chinoises. Pour autant, cela n'enlève rien à la témérité et au courage de ces audacieux marins qui réussirent à embarquer des marchandises chinoises dans leur bateau en rêvant sûrement de profits mirifiques. Toutefois, la difficulté de l'expédition fit que peu d'hommes, à notre connaissance, suivirent leur exemple.


La statuaire du Gandhârâ, au carrefour du monde antique

On pourrait penser que les contacts entre l'Empire romain et celui de Chine furent exclusivement d'ordre économique. Ceci n'est pas tout à fait exact, même si les relations commerciales primèrent d'autres formes de rencontres. Du reste, ces dernières, à cette époque, s'opérèrent surtout indirectement. À partir du premier siècle de notre ère, une région d'Asie centrale connaît une effervescence religieuse et culturelle d'une ampleur nouvelle, celle du Gandhâra, au nord de l'Inde, qui appartient à l'Empire kouchan. Le développement du bouddhisme dit du « grand Véhicule », qui invente, pour la première fois, la représentation du Bouddha, s'inspire de l'art grec de Bactriane, de l'art parthe et de l'art gréco-romain de la Méditerranée. Cette partie centrale du monde antique devient le carrefour où se rencontrent les cultures des civilisations de l'ouest comme de l'est, ainsi que l'atteste le trésor de Bégram, conservé au musée Guimet. Des sculpteurs venus du monde romain vêtent le Bouddha d'une toge romaine et lui dessinent un visage apollinien qui rappelle l'art de l'Asie Mineure. Seule concession au monde indien : les oreilles au lobe allongé. Ces canons vont alors servir de modèle aux représentations de la geste de Siddârtha par les peintres et les sculpteurs qui partent faire école jusqu'en Chine. C'est ainsi que les peintures d'un temple de Mîran, près du Lob-Nor, à l'autre extrémité du Taklamakan, nous révèlent des têtes hellénistiques, des Amours nus et de jeunes génies à bonnet phrygien dans le style des œuvres connues sur les bords de la Méditerranée orientale. Et elles sont signées Tita, forme indianisée du latin Titus. Que ce peintre soit venu de si loin ou soit né au Gandhâra importe peu : son nom trahit son origine.

Pour autant, les belles Romaines qui se prélassaient au bord du Tibre dans leurs somptueuses villas ignoraient tout de ces influences-là. Il leur suffisait de rivaliser de luxe et d'élégance dans leurs parures de soie, et que leurs maris, en les leur offrant, aient cru un temps détenir une parcelle du pouvoir sur le monde. Quant à ceux dont les exploits autorisaient cette illusion, ils se trouvaient relégués au rang d'accessoiristes de l'histoire et n'eurent, à ce titre, aucune place dans la mémoire des hommes.
Jean-Noël Robert
Juillet 2002
 
Bibliographie
La Route de la soie La Route de la soie
Luce Boulnois
Dieux, guerriers et marchands
Olizane, Genève, 2001

Les routes millénaires Les routes millénaires
Michel Mollat et J. Desanges
Paris, 1988

Voyages et déplacements dans l'Empire romain Voyages et déplacements dans l'Empire romain
Raymond Chevallier
Armand Colin, Paris, 1988

L'inventaire du monde L'inventaire du monde
Claude Nicolet
Fayard, Paris, 1988

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