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Les relations entre l'Inde et le monde occidental
Claude Markovits
Directeur de recherche émérite au CNRS

Le monde hellénique connaissait l'Inde de longue date et des contacts militaires mais surtout commerciaux avaient déjà eu lieu. Claude Markovits nous explique comment le monde occidental avait intégré l'Inde dans sa vision du monde, alors que cette dernière n'en faisait pas cas, et ce jusqu'au XVIIIe siècle, période qui voit se constituer les bases de l'indologie avec les récits des marchands, missionnaires et voyageurs. C'est face à ce savoir que les élites indiennes européanisées vont réagir pour reconstruire leur univers religieux et culturel qu'elles estiment dénaturé par les gloses occidentales. Un homme incarna une sorte d'aboutissement des rencontres intellectuelles entre l'Inde et l'Occident : le Mahatma Gandhi dont l'action en retour influença les revendications des minorités noires américaines.

Perceptions mutuelles de l'Inde et de l'Occident avant les Découvertes

La première rencontre directe entre l'Inde et l'Occident, c'est-à-dire le monde hellénisé, dont l'histoire ait gardé la trace eut lieu en 326 av. J.-C. sous la forme d'une bataille qui se déroula sur les bords de la rivière Jhelum – l'Hydaspes des Anciens – au Punjab, l'actuel Pakistan : la cavalerie d'Alexandre le Grand, venu de Perse à travers l'Afghanistan, résista victorieusement à la charge des éléphants d'un souverain local, le roi Porus et mit en fuite sa cavalerie. Cette victoire fut sans lendemain, car peu après Alexandre se retira d'Inde sans avoir fondé un empire. Cet épisode, dont la tradition indienne ne conserve aucune trace, a surtout une valeur symbolique, car en réalité l'Inde était déjà connue du monde hellénique depuis des siècles quand il se produisit, et les contacts ne cessèrent pas, bien au contraire, pendant toute l'Antiquité.


Le premier témoignage hellénique sur le monde indien dont on ait connaissance est dû à un Grec qui était au service de l'empire Perse, Scylax. Il voyagea dans la région de l'Indus en 519-516 av. J.-C., et laissa une description où se mêlent faits et fiction. Hérodote, qui n'avait probablement pas voyagé en Inde, donna la première description systématique du monde indien, en s'inspirant d'écrits antérieurs, à la fiabilité parfois douteuse, et il accrédita un certain nombre de mythes, qui se révélèrent parfois durables. Il donna aussi certaines informations comme celle de l'usage du coton par les Indiens. Ctésias de Cnide, un médecin à la cour de Perse, dont le périple se situa à la fin du Ve siècle av. J.-C., fut encore plus porté à l'exagération poétique, et, à la veille de la campagne d'Alexandre, les informations disponibles étaient donc d'une valeur limitée.


La création de royaumes hellénisés dans l'ancienne Bactriane, l'Afghanistan actuel, à la suite des conquêtes d'Alexandre, eut pour résultat l'établissement de contacts directs plus durables entre monde hellénisé et monde indien, dont témoigne le célèbre traité, connu sous le nom d'Indica, écrit par Mégasthène qui fut, entre 302 et 291 av. J.-C., l'envoyé du diadoque syrien Seleucus Nicator à la cour de l'empereur Maurya Candragupta, Sandrokottos en grec, dans sa capitale de Pataliputra, près de l'actuelle Patna en Inde de l'est, Bihar. Mégasthène, observateur attentif, décrivit certains aspects de la vie indienne et du système politique, mais fit preuve d'une curiosité limitée dans les domaines religieux et philosophique. Pour les Grecs, l'univers indien restait mystérieux et exotique, même si des contacts commerciaux furent établis par voie de terre – route de la soie – comme de mer. Strabon mentionne en particulier un voyage pionnier effectué vers 116 av. J.-C. par le navigateur grec Eudoxe de Cyzique, qui fut le premier à utiliser les vents de mousson pour gagner l'Inde et en revenir.


La découverte de ces vents permit, à l'époque romaine, une intensification des échanges commerciaux, dont il existe des traces textuelles comme archéologiques, notamment les nombreuses poteries et monnaies romaines découvertes près de Pondichéry, en Inde du Sud. Un traité romain en langue grecque, connu sous le nom latin de Periplus Maris Erythraei, « Périple de la mer Erythrée », sans doute composé entre 40 et 70 de notre ère par un marchand grec d'Égypte donne une description assez détaillée des routes, des ports et des produits. Les vaisseaux grecs quittaient le rivage égyptien de la mer Rouge en juillet, et, prenant avantage des vents de mousson, gagnaient en une vingtaine de jours le littoral occidental de l'Inde, soit le port de Barygaza, l'actuel Broach au Gujarat, soit celui de Muziris, situé plus au sud, dans l'actuel Kerala, près de Cranganore. Ils apportaient vins, métaux, verre, poteries, argent, esclaves, et ramenaient ivoire, pierres précieuses, cotonnades, épices, soie et soieries de Chine, … La balance commerciale était nettement en faveur de l'Inde et Pline déplorait l'hémorragie d'argent au profit de l'Inde, qu'il évaluait à cinq cent cinquante millions de sesterces par an. Ce commerce resta actif jusque vers 300 ap. J.-C. et déclina rapidement après cette date, en liaison avec l'émergence du puissant royaume d'Axoum, dans l'actuelle Erythrée, qui contrôlait la mer Rouge. À partir de la conquête arabe de l'Égypte, les Arabes devinrent les intermédiaires obligés entre la Méditerranée et l'océan Indien, que ce soit par voie de mer ou de terre, caravanes qui suivaient la route de la soie.


Si l'Inde fut présente dans la perception gréco-romaine du monde, même de façon très périphérique, rien n'indique que l'Occident gréco-romain se vit reconnaître une place similaire dans l'univers mental de l'Inde ancienne. Certes les poèmes tamouls du Sangam, qui datent des deux premiers siècles de l'ère chrétienne, parlent des « magnifiques vaisseaux des Yavana [terme sanskrit qui désigne les Grecs, originellement « Ioniens »] qui arrivent chargés d'or, éclaboussant d'écume blanche les eaux du Periyar [rivière située dans l'actuel Kerala]… et s'en retournent pleins de poivre », mais, au-delà de cet aspect commercial, la présence occidentale n'a guère laissé de traces – la question de l'art gréco-bouddhique des confins du nord-ouest mise à part. Dans la xénologie de l'Inde ancienne, les Yavana étaient des mleccha, terme péjoratif utilisé pour désigner ceux qui n'appartiennent pas au monde indien de la caste et du sanskrit, comme les autres et ne faisaient pas l'objet d'une curiosité particulière, même si un ou deux textes évoquent de façon moins méprisante leurs capacités techniques et intellectuelles. Cette asymétrie dans les perceptions réciproques allait rester un trait durable des relations intellectuelles entre l'Inde et l'Occident.


Pendant la période médiévale, la connaissance de l'Inde qu'avaient les Occidentaux eut tendance à devenir de plus en plus mythique et de moins en moins factuelle. L'Inde apparaissait comme un pays fabuleux, peuplé d'êtres monstrueux, et rares furent les voyageurs occidentaux qui s'y rendirent avant le XIIIe siècle. Deux légendes, celle des chrétiens de Saint-Thomas, qui avait une base historique dans l'existence de la chrétienté syro-malabare, et celle du prêtre Jean, roi chrétien dont le royaume se serait situé en Inde, continuèrent à alimenter l'espoir de la chrétienté occidentale de tourner l'islam par l'est. L'établissement au XIIIe siècle de relations avec l'empire Mongol du « Grand Khan » amena un renouveau d'intérêt pour l'Asie. Les récits de voyages qui se multiplièrent à partir du Livre des Merveilles de Marco Polo étaient toutefois souvent cependant mieux informés sur l'Empire mongol et la Chine que sur l'Inde. Marco Polo lui-même séjourna quelque temps en Inde, mais n'en rapporta pas des informations vraiment nouvelles. Cependant au XVe siècle, un récit comme celui du marchand vénitien Nicolo de Conti, qui avait passé vingt-cinq ans en Orient et avait visité plusieurs régions d'Inde, recueilli par l'humaniste et secrétaire du pape Poggio Bracciolini, témoignait d'une meilleure connaissance et d'un nouvel état d'esprit qui allait inspirer les Grandes Découvertes. De leur côté, les Indiens, par l'intermédiaire des Arabes, furent en contact avec la pensée grecque, mais ne manifestèrent aucune curiosité particulière pour le monde chrétien. C'est l'une des raisons pour lesquelles l'arrivée des Portugais à la fin du XVe siècle passa largement inaperçue.

L'impact des Découvertes et la naissance de l'indologie (XVe-XVIIIe siècles)

Comme on le sait, six ans après que Colomb ait cru atteindre les Indes par l'ouest, le premier voyage entièrement maritime entre l'Europe occidentale et l'Inde fut accompli en 1497-1498 par une flotte portugaise commandée par un petit noble de l'Alentejo, Vasco de Gama. Ce personnage alors obscur avait été envoyé par le roi du Portugal Dom Manuel dans un but à la fois messianique et commercial. Il s'agissait d'une part de rechercher une alliance avec le royaume chrétien du fameux prêtre Jean dans le but de prendre à revers les musulmans et de préparer la reconquête de Jérusalem par les chrétiens, d'autre part de trouver une nouvelle route pour les épices afin de concurrencer celle qui passait par le Levant et la Méditerranée. Vasco de Gama, ayant doublé le cap de Bonne-Espérance, passa plusieurs semaines sur la côte d'Afrique orientale à négocier et guerroyer avant que le souverain de la ville de Malindi lui procure un pilote – sans doute gujarati – qui l'amena en une vingtaine de jours jusqu'à Calicut, principal port de la côte du Kerala, au sud-ouest de l'Inde. Le 21 mai 1498, un Portugais de l'expédition mit pied à terre et fut conduit à deux marchands tunisois avec lesquels il s'entretint en castillan. La scène est ainsi racontée dans le journal de l'expédition :


« Et il fut amené dans un lieu où il y avait deux Maures de Tunis, qui connaissaient le castillan et le génois. Et ils le saluèrent d'abord dans ces termes :

– Que le Diable vous emporte ! Qu'est-ce qui vous amène ?

Et ils lui demandèrent ce qu'il était venu chercher de si loin. Et il répondit :

– Nous sommes venus chercher des chrétiens et des épices… »


Des chrétiens, il y en avait sur la côte du Kerala, les fameux chrétiens syriens dits de Saint-Thomas mentionnés ci-haut, mais à Calicut même, ceux que les Portugais prirent pour des chrétiens, y compris le souverain, le Samudri Raja, qu'ils appelèrent Zamorin, étaient en fait des hindous, qui vivaient en bonne entente avec des musulmans, dont certains étaient d'origine locale, tandis que d'autres venaient du monde arabe et de la Perse. Ces derniers dominaient le commerce et jouissaient de la protection du rajah. À la fin du XVe siècle, la ville comptait vingt mosquées, mais sa population était en majorité hindoue.


Ainsi se déroula la première rencontre directe entre le monde de la chrétienté occidentale et celui de l'Inde, par l'intermédiaire d'un univers marchand aux routes maritimes bien balisées qui était dominé par des commerçants en majorité musulmans, surtout des Gujaratis. Les épices ne constituaient que l'un des produits du grand commerce maritime de l'océan Indien, mais le seul dont le prix élevé justifiât le voyage depuis l'Europe. La principale « nouveauté » que les navigateurs portugais ramenèrent en Europe, outre la possibilité de commercer directement avec l'Asie sans passer par le Moyen-Orient, ce fut l'existence de la religion hindoue, dont l'Occident chrétien n'avait alors qu'une idée fort vague. Les Portugais réalisèrent rapidement que l'hindouisme était fort différent du christianisme, mais, tout occupés qu'ils étaient à guerroyer et à commercer, ils n'eurent guère le loisir de se livrer à une étude approfondie de la religion et de la société de l'Inde. L'indologie leur doit peu, à part la notion si importante de caste, du mot portugais casta, « espèce, race », qui en vint aux yeux des Occidentaux à symboliser l'organisation si spécifique de la société hindoue.


Bien que les Portugais aient perçu au départ Calicut comme un État chrétien, leurs relations avec les rajahs locaux se détériora rapidement, et c'est avec les rajahs de Cochin, située plus au sud, qu'ils établirent une relation privilégiée. Les successeurs de Vasco de Gama, en particulier Albuquerque, créèrent en Inde le premier État colonial « occidental », l'Estado do India, qui ne disparut qu'en 1961 avec la prise de Goa – portugaise depuis 1510 – par l'armée indienne, collection de points d'appui maritimes sans profondeur territoriale, qui devait être jusqu'à la fin du XVIIIe siècle la forme caractéristique de la présence européenne en Inde. Leur impact devait cependant être plus important dans le domaine religieux, avec la création d'une communauté catholique indienne non négligeable.


Les nouvelles de l'Inde se répandirent rapidement en Europe, du fait des liens commerciaux étroits que Lisbonne entretenait avec Anvers et l'Allemagne ainsi qu'avec Gênes et Venise, et nombre d'Européens qui n'étaient pas portugais, surtout des Néerlandais et des Italiens, affluèrent en Inde. C'est un marchand et humaniste italien, Filippo Sassetti dont le séjour en Inde dura de 1583 à 1588, qui fut le premier à manifester un intérêt quasi-scientifique pour le sanskrit. Mais dans ce domaine, ce furent les missionnaires chrétiens, souvent aussi italiens, qui furent les plus actifs. Certains apprirent les langues indiennes et écrivirent les premiers traités chrétiens en marathi et en tamoul. Le plus remarquable représentant de cette première indologie missionnaire fut le Jésuite italien Roberto Nobili (1577-1656), dont les traités latins, publiés seulement récemment, sont les premiers à offrir une description systématique de l'hindouisme et de la société hindoue. Son approche herméneutique de l'hindouisme fut d'ailleurs jugée dangereuse par les autorités ecclésiastiques. Des missionnaires protestants hollandais et allemands contribuèrent également à la constitution de ce premier corpus de savoir indologique, qui resta cependant peu connu en dehors des milieux missionnaires. Une autre source de connaissance sur l'Inde fut constituée par les récits des voyageurs européens qui, avec la généralisation des contacts maritimes et commerciaux, devinrent plus nombreux. Parmi ces derniers, ceux du voyageur français Bernier se caractérisent par leur acuité dans l'analyse du système politique mongol ; cependant ce dernier l'interprète à travers le filtre déformant de l'absolutisme monarchique français. Il faut mentionner également les récits des ambassades envoyées par les cours européennes, en particulier par la cour de Londres, sir Thomas Roe, Ovington, auprès des empereurs mongols.


Le XVIIIe siècle fut marqué surtout par un progrès de la connaissance de l'hindouisme, fondé en partie sur la collaboration entre des missionnaires, surtout français, et des pandits indiens, comme Maridas Poullé, Maryadas Pillai, qui traduisit en français des textes sanskrits. Les Lettres édifiantes et curieuses, écrites par les Jésuites de la mission de Madurai, constituent le monument le plus remarquable de cette indologie missionnaire, dont l'épanouissement précède l'ère de la colonisation et de l'orientalisme. Avec la conquête anglaise du Bengale, on assista également aux premières tentatives pour esquisser une histoire de l'Inde – Dow, Holwell. C'est à cette époque que la connaissance de l'Inde se diffusa dans les milieux intellectuels européens et inspira les philosophes des Lumières, en particulier Voltaire, dans l'œuvre duquel l'Inde occupe une place importante comme apport à la critique du christianisme. Du côté indien, la curiosité à l'égard de l'Occident restait limitée : les Européens du Nord, Anglais et Hollandais, connus comme les « porteurs de chapeaux », qui, au XVIIe siècle, avaient largement supplanté les Portugais du point de vue commercial, étaient considérés comme ingénieux dans les arts mécaniques mais brutaux et non-civilisés. L'idée qu'on pût apprendre d'eux paraissait incongrue aux élites indiennes, tant hindoues que musulmanes. Quant au christianisme, s'il fit l'objet d'un chapitre bien informé dans un traité sur les religions écrit au XVIIe siècle, Dabistan-i-Mazahib, ou « L'École des religions », écrit en persan vers 1653 par un auteur d'origine iranienne influencé par le zoroastrisme et s'il provoqua la curiosité de l'empereur Akbar qui fit venir des Jésuites à sa cour pour participer à des débats théologiques, en tant que foi, il n'attirait que les pêcheurs et membres de très basses castes, parmi lesquels s'effectua l'essentiel des conversions, surtout au catholicisme.

Colonialisme et orientalisme : l'Inde au miroir de l'Occident et la réponse indienne

Dans un livre célèbre, Edward Said a établi une corrélation étroite entre d'une part le développement en Occident d'un savoir de l'Orient, construit comme l'Autre par excellence, et d'autre part le développement de la colonisation occidentale du Moyen-Orient et du monde musulman en général. Bien qu'il ait pour sa part privilégié l'orientalisme littéraire français, son analyse a été appliquée par d'autres au cas britannique et mise en relation avec la conquête de l'Inde effectuée par l'East India Company entre 1757 et 1818. En fait, on s'aperçoit que l'édification d'un savoir à prétention scientifique sur l'Inde a plutôt accompagné et suivi la conquête coloniale qu'il ne l'a précédée. Dans ce domaine, le nom essentiel est celui de sir William Jones (1746-1794), juge à la Cour Suprême de Calcutta, à qui l'on doit la popularisation en milieu savant de l'hypothèse linguistique indo-européenne, fondée sur les ressemblances entre grec ancien et sanskrit, déjà mise en avant par le savant français Anquetil-Duperron, l'établissement d'une première chronologie de l'Inde ancienne, la première traduction du grand drame sanskrit, le Sakuntala de Kalidasa, et surtout la fondation, en 1784, de l'Asiatic Society of Bengal, l'une des plus anciennes sociétés savantes du monde, qui devint le grand centre des études indologiques. Jones bénéficia du soutien du premier gouverneur-général de l'Inde britannique, Warren Hastings, qui comprit l'importance des savoirs linguistiques pour arriver à une compréhension des systèmes juridiques et de la fiscalité des États indiens, dont les Anglais étaient les successeurs.


Parmi les savants qui participèrent aux travaux de la société, on peut citer Charles Wilkins, véritable fondateur de l'épigraphie indienne, H.T. Colebrooke, qui entreprit l'étude critique des Veda, H.H. Wilson, initiateur de l'étude des sectes religieuses hindoues, et enfin James Prinsep, qui perça le secret des inscriptions de l'empereur Maurya Asoka en déchiffrant l'écriture brahmi, et fit ainsi énormément avancer la connaissance de l'histoire de l'Inde ancienne.


Le travail des orientalistes anglais eut un grand retentissement en Europe, en particulier en Allemagne et en France. En Allemagne, il influença les romantiques, Herder, et surtout Friedrich Schlegel, dont le traité Sur la Langue et la Sagesse des Indiens (1808), tout en critiquant le « panthéisme » hindou, voyait dans la sagesse de l'Inde une source pour la philosophie. Son frère, August-Wilhelm Schlegel, occupa la première chaire allemande d'indologie créée en 1818 à Bonn. Les acquis de l'indologie alimentèrent aussi en partie la réflexion de Hegel sur l'histoire, même si ce dernier prit une position nettement anti-romantique sur l'Inde : pour lui, l'Inde n'avait rien à enseigner à l'Occident, sa tradition était un fait du passé, et elle n'avait jamais atteint le niveau de la philosophie et de la science, qui est le propre de la pensée européenne. L'absence d'histoire faisait de l'Inde un objet passif du savoir de l'Occident. Cette vue de Hegel sur la non-historicité de l'Inde devint un topos fondamental de l'indologie. Schopenhauer, pour sa part, défendit des vues assez différentes, puisqu'il se référa aux Upanishad dans sa quête d'une philosophie qui soit en même temps éthique et métaphysique. En France, où l'orientalisme national, avec Silvestre de Sacy, était plus préoccupé du Moyen-Orient, la première chaire de sanskrit fut créée en 1815 et confiée à Antoine de Chézy, mais c'est Eugène Burnouf, pionnier de l'étude du bouddhisme indien, qui fut le premier grand indologue français.


Au cours du XIXe siècle, l'indologie européenne produisit les grands dictionnaires sanskrits de Böhtlingk et Monier-Williams, et des éditions des principaux textes sanskrits. C'est Max Müller, un orientaliste allemand enseignant à Oxford, qui, à partir de 1875, mit à la disposition du public cultivé les grands textes de l'hindouisme, à travers la publication de la série des « textes sacrés de l'Orient ». De ces recherches naquirent deux nouvelles disciplines, la philologie comparative, inaugurée en 1816 par les travaux de Franz Bopp, et l'étude comparative des religions.


Les orientalistes européens voyaient dans la civilisation de l'Inde ancienne une civilisation « classique » comparable, quoique inférieure à celle de la Grèce antique, correspondant à une sorte d'« âge d'or » de l'histoire indienne, auquel avaient mis fin les invasions musulmanes. Cette reconstruction d'un passé glorieux allait être utilisée par les élites hindoues pour fonder un nationalisme indien qui allait se trouver rapidement confronté au problème de la place faite aux musulmans et à l'islam dans ce récit.


Car, ce qui est nouveau avec la période coloniale, c'est que les élites indiennes, restées jusque-là assez indifférentes à l'Occident, qu'elles continuèrent à voir à travers le prisme des idées anciennes et médiévales, se tournèrent avec intérêt vers les sciences et les humanités occidentales, non pas fondamentalement, comme l'espéraient certains administrateurs coloniaux, pour s'acculturer et se convertir au christianisme, mais au contraire pour reconstruire leur propre univers religieux et culturel afin de résister à l'offensive occidentale et chrétienne. Le plus remarquable exemple de cette reconstruction est l'œuvre du grand réformateur hindou, le bengali Rammohun Roy (1772-1833), issu d'une famille de brahmanes lettrés, qui fut l'un des premiers à polémiquer avec les missionnaires chrétiens et à défendre la notion d'un hindouisme purifié des accrétions post-védiques qui en avaient dénaturé le sens. Roy, souvent appelé le père de l'Inde moderne, fut à l'origine d'une secte appelée le Brahmo Samaj, qui eut une influence considérable sur la vie intellectuelle et religieuse de l'Inde au XIXe siècle.


La place nouvelle conquise par un hindouisme rénové dans la géographie religieuse du monde moderne se trouva confirmée par la participation, en 1893, d'un des réformateurs les plus remarquables, connu sous le nom de Swami Vivekananda (1863-1902), au parlement des religions organisé à Chicago en 1893 par les théosophes, qui, eux-mêmes, avaient cherché en Inde une nouvelle révélation religieuse. L'intervention de Vivekananda eut un grand retentissement aux États-Unis et dans tout le monde occidental, et consacra le rôle de l'Inde en tant que centre d'une spiritualité au rayonnement universel.


Mais le produit le plus achevé de la rencontre intellectuelle entre l'Inde et l'Occident, telle qu'elle s'effectua dans le cadre colonial, fut sans doute celui que tous considèrent comme le plus grand des Indiens de l'ère moderne, le Mahatma Gandhi (1869-1948). Car Gandhi sut effectuer une synthèse originale entre la pensée anti-moderniste et anti- industrielle qui se développa en Angleterre à la fin de l'ère victorienne et dont John Ruskin est la figure la plus emblématique, le socialisme chrétien de Tolstoï et une pensée spécifiquement indienne de la non-violence ou ahimsa en partie issue de la tradition jaina. Si Gandhi se présenta comme un ennemi de la civilisation industrielle dans laquelle il voyait le trait le plus caractéristique de la modernité occidentale, sa propre critique de cette civilisation était largement issue de celle qu'en avaient produite en Occident les tenants du « New Age ».


Ainsi, pendant la période coloniale, l'Inde, loin d'être un objet passif de la construction « orientaliste », élabora des réponses originales au défi de la modernité occidentale, dans les domaines religieux et culturel, et certaines des idées et des pratiques qui s'y développèrent furent à leur tour exportées vers l'Occident où elles ne furent pas sans influence : qu'on pense à l'impact de Gandhi et de ses idées de non-violence sur Martin Luther King et la lutte des Noirs américains pour les droits civiques. Le trafic Inde-Occident n'est plus à sens unique, mais une véritable circulation d'idées existe, dont l'impact à long terme sur les deux côtés ne peut être à l'heure actuelle qu'un objet de spéculation.

Claude Markovits
Mai 2002
 
Bibliographie
La Civilisation de l'Inde ancienne La Civilisation de l'Inde ancienne
Arthur Basham
Arthaud, Paris, 2001

Vasco de Gama Vasco de Gama
Geneviève Bouchon
Fayard, Paris, 1997

Gandhi Gandhi
Claude Markovits
Presses de Sciences Po, Paris, 2000

L'Orientalisme, l'Orient créé par l'occident L'Orientalisme, l'Orient créé par l'occident
Edward W. Said
Seuil, Paris, 1997

La Renaissance orientale La Renaissance orientale
R. Schwab
Payot, 1950

Le politique "au Mogol" selon Bernier : Appareil conceptuel, rhétorique stratégique, philosophie morale Le politique "au Mogol" selon Bernier : Appareil conceptuel, rhétorique stratégique, philosophie morale
S. Murr
In Purusartha 13, études réunies par J. Pouchepadass et H. Stern, De la royauté à l'Etat : Anthropologie et Histoire du politique dans le monde indien, pp. 239-310
Paris, 1990

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