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Les quakers ou l'expérience de « l'étincelle divine »
Sébastien Fath
Historien

Souriant, paisible, un peu joufflu, il vous regarde droit dans les yeux. Il porte l'habit noir et un chapeau de feutre à large bord : pour les habitués d'une marque de céréales du même nom, il symbolise le quaker type. Mais quelle identité religieuse se cache derrière cette image, bien superficielle, si stéréotypée ? Le quakerisme rassemble aujourd'hui environ deux cent vingt mille fidèles à travers le monde, sur les cinq continents, dans trente pays environ, dont cent dix mille aux États-Unis, quarante-cinq mille en Afrique de l'Est et dix-huit mille en Grande Bretagne. C'est surtout au pays de l'Oncle Sam que le voyageur attentif saura découvrir ses représentants, au sein du kaléidoscope religieux américain. Le quakerisme constitue une branche minoritaire, assez ancienne et très originale du protestantisme, née au XVIIe siècle dans la « pépinière » du non-conformisme britannique. Il tient son nom d'un fait étrange, constaté par maints observateurs des débuts du quakerisme : les membres de la « Société des Amis », fondée par un prédicateur laïc anglais, George Fox en 1652, qui fut à la base du mouvement quaker, étaient en effet pris de « tremblements » lors de leurs cultes. On les affubla donc du sobriquet de « trembleurs » : c'est ce que signifie le terme de quaker en anglais. Ces tremblements traduisaient, pour les fidèles, la présence active du Saint Esprit lors des cultes. Sébastien Fath nous explique ici pourquoi les quakers demeurent, dans la mosaïque protestante mondiale, une des touches de couleur à la fois les plus fragiles et les plus originales.




L'expérience intérieure de « l'étincelle divine »


Le quakerisme puise son origine dans l'héritage « radical », anabaptiste et spiritualiste, de la Réforme du XVIe siècle. Méfiant vis-à-vis des systématisations théologiques familières aux calvinistes et aux luthériens, le quakerisme, tel qu'il est apparu au XVIIe siècle, a fortement mis en avant l'importance de l'expérience intérieure. Jésus-Christ se révélerait de manière immédiate, sans qu'il soit besoin de passer par des rites ou par un texte. Au contraire des piétistes dont ils sont assez proches, les quakers ne confèrent pas à la lecture de la Bible une importance cardinale, même s'ils la favorisent généralement. Ils refusent aussi toute confession de foi. C'est l'expérience intérieure de « l'étincelle divine » que chaque être humain possède en lui qui devient, à la limite, normative. D'où un culte très dépouillé, à base de silence et de méditation. Les quakers favorisent aussi la participation individuelle, et sont hostiles à l'idée d'un clergé hiérarchique, d'où l'implication très précoce des femmes dans le culte quaker. Particulièrement attachés à la vérité et à la sincérité, les commerçants quakers refusent de marchander, car cela impliquerait une flexibilité de la notion de vérité. Soucieux d'imiter la simplicité du Christ, ils évitent aussi le luxe et recherchent la sobriété vestimentaire ainsi qu'un langage égalitaire, dénué des formules de respect propres habituellement aux relations hiérarchiques. À un mendiant ou un roi, le quaker parlera d'un même langage. Les premiers « Amis » refusaient aussi d'enlever leur chapeau au passage d'un « grand de ce monde ». Les principes du quakerisme, notamment le refus de tout sacrement extérieur, sont exposés dans l'Apologie (1676) de l'Écossais Robert Barclay (1648-1690). Ce texte constitue aujourd'hui la principale référence des convictions des quakers.


De la Pennsyvanie, État quaker…


L'expérience fondatrice de la colonie de Pennsylvanie, créée en 1682 par William Penn (1644-1718) sur la base d'une idéologie pacifiste, tolérante et internationalement « neutre », a beaucoup contribué au renom des quakers. Cet État quaker qui fascina Voltaire chercha à mettre en œuvre ce que l'on désigna par la formule de Holy Expriment, « l'expérience sainte », tentative de mise en place d'une société utopique fondée sur la paix, la tolérance, la concorde et la non-violence, y compris à l'égard des Amérindiens. Dans une culture marquée encore par le rejet, souvent très brutal, de ceux qui n'apparaissaient pas « conformes » à l'orthodoxie autorisée, les quakers espéraient, par ce biais, échapper à la vindicte potentielle des « chasses aux sorcières ». Dans le célèbre roman de Nathanaël Hawthorne, The Scarlet Letter, quelques figures quakers au parfum de souffre irritent ainsi les narines des « saints » calvinistes de Nouvelle Angleterre. Ils entendaient aussi, et surtout, « réaliser » leur utopie d'un monde où le loup et l'agneau pourraient désormais vivre ensemble sous l'œil du Dieu miséricordieux. Cette expérience échoua finalement au milieu du XVIIIe siècle (1755). C'est sur l'île de Nantucket, majoritairement quaker, qu'elle fut alors relancée en 1756, maintenant une tradition de neutralité jusqu'à la Révolution américaine.


…à Philadephie, un idéal urbain « non-conformiste »

La ville de Philadelphie, capitale de la Pennsylvanie, a longtemps concentré la quintessence de l'identité quaker. Encore aujourd'hui, un voyageur pas trop pressé y découvrira maintes traces de cet héritage dans la ville de « l'amour fraternel », ne serait-ce que dans son plan, révélateur des intentions utopiques du fondateur : conçue comme un rectangle parfait de mille deux cents acres partagé en quatre quadrants, dotés chacun d'un parc, la nouvelle cité était traversée de rues d'une largeur jamais atteinte jusque-là. William Penn était marqué par son passé londonien : après avoir vécu l'épidémie de peste bubonique en 1665, il avait subi le grand incendie de 1666. Il souhaitait refonder un idéal urbain sur des esprits pacifiés et un espace repensé, plus aéré, plus verdoyant, plus hygiénique, où les maisons individuelles disposeraient chacune de grands jardins environnants. Fondée en 1682 sur la rivière Delaware, Philadelphie accueillit, pendant des décennies, tous les non-conformistes persécutés ailleurs. C'est dans ses murs que fut proclamée en 1776 la Déclaration d'indépendance. Philadelphie fut ensuite, pendant dix ans, de 1790 à 1800, la capitale des nouveaux « Etats-Unis ».

Ce creuset quaker influença directement la nouvelle constitution américaine, en particulier sur les terrains de la liberté de conscience, de culte, d'expression, et la séparation des Églises et de l'État. Outre cette expérience politique tout à fait singulière, les quakers sont connus pour avoir joué un rôle parfois de premier plan lors de l'effervescence révolutionnaire de l'Angleterre de Cromwell (1599-1658).


Les prophétesses quakers… ou quakeresses


Très peu nombreux en France, ils furent présents à la fin du XVIIIe siècle dans la Vaunage, dans le département du Gard et reconnus comme les « inspirés du Languedoc », en raison de leur attachement particulier aux « manifestations intérieures » du Saint-Esprit. En Angleterre, tout comme aux États-Unis, leur présence fut incomparablement plus marquée qu'en France. Durant la République cromwellienne, proclamée en 1649, nombreuses furent les prophétesses quakers à étonner leurs contemporains par leurs véhémentes « révélations » et « visions ». C'est du reste lors de ces événements que le mouvement quaker proprement dit commença à s'afficher et à se développer. L'historienne Phyllis Mack a dénombré pas moins de quarante prophétesses en activité, dont beaucoup de quakeresses, dans les décennies 1640-50 en Angleterre.

Dans son Grand Dictionnaire Universel, paru entre 1866 et 1876 en quinze volumes et deux suppléments, l'encyclopédiste Pierre Larousse ne put s'empêcher d'admirer l'audace non-conformiste de ces quakers qui ont, d'après lui, « devancé toutes les améliorations humanitaires » – liberté de conscience, anti-esclavagisme… – et qui ont donné la parole aux femmes. On devine la fascination de Pierre Larousse devant cette prophétesse, qui « se rua toute nue dans la chapelle de Whitehall, en présence du protecteur Olivier Cromwell », ou cette « autre quakeresse » qui « reçut du ciel l'ordre de se présenter devant le Parlement, une cruche en main, et de la briser en terre, en s'écriant : « Ainsi serez-vous mis en pièces ! » ».

Pour les contemporains de ces manifestations, la singularité du quakerisme tenait moins dans ses spécificités théologiques, les « révélations » professées… que dans le fait que ces femmes, parfois d'extraction modeste, parvenaient, par la force de leurs convictions, à parler publiquement de leur foi, ébréchant les citadelles séculaires de la domination masculine, à l'intérieur comme à l'extérieur des Églises.


Un engagement pacifiste


Au XIXe et au XXe siècle, les quakers se sont signalés par leur engagement pacifiste. En dépit de leur très petit nombre, ils ont continué à exercer une influence bien supérieure à leurs effectifs. Pionniers dans le combat contre l'esclavage dès le milieu du XVIIIe siècle, ils ont précocement milité pour l'amélioration de la condition carcérale – avec la figure majeure d'Élisabeth Fry – la tempérance, l'éducation pour tous et le droit des femmes. Depuis 1917, l'American Friends Service Committee apporte par ailleurs un appui à tous les objecteurs de conscience confrontés à des difficultés. Leurs accents spécifiques demeurent, mais s'atténuent sous la pression uniformisatrice d'une culture de masse. Ainsi, les cultes, marqués primitivement par l'absence d'ordre, de « programme », de hiérarchie, se structurent de plus en plus sur le modèle des autres cultes protestants, avec un prédicateur payé, une liturgie précise. Si la figure très controversée aux États-Unis du président quaker Richard Nixon, éclaboussé par le scandale du Watergate (1974), n'a pas contribué à rehausser leur image, les quakers restent néanmoins reconnus, aujourd'hui, pour leur expertise en matière de tolérance et de pacifisme.

Sébastien Fath
Juin 2002
 
Bibliographie
Les quakers Les quakers
Edouard Dommen
Paris, Cerf, 1990

William Penn et les quakers. Ils inventèrent le Nouveau Monde William Penn et les quakers. Ils inventèrent le Nouveau Monde
Jeanne Henriette Louis et Jean-Olivier Héron
Gallimard, Paris, 1990

Encyclopédie du Protestantisme Encyclopédie du Protestantisme
Collectif
Cerf/Labor et Fides, Paris-Genève,, 1995
Nottament l'article "Quakers" page 1235
Visionary Women : Ecstatic Prophecy in Seventeenth Century England Visionary Women : Ecstatic Prophecy in Seventeenth Century England
Phyllis Mack
Berkeley, University of California Press, 1992.

"Quaker, eresse ou quaker, esse" "Quaker, eresse ou quaker, esse"
Pierre Larousse
In Grand Dictionnaire Universel de Pierre Larousse
Slatkine, Réédition 1982

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