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Les Pouilles, entre Orient et Occident
Didier Trock
Agrégé de géographie

Jardin de pierre blanche sculptée par une érosion fantasque, frangé d'oliveraies et de vignobles, rehaussé de l'azur d'une mer ouverte vers l'Orient, parsemé de l'ocre des villes blotties autour de leur cathédrale : tel pourrait être le blason inventé des Pouilles… Les Pouilles, la Pouille, l'Apulie ? Interrogez vos amis : combien d'entre eux sont capables de placer correctement cette région sur une carte ? Certes les Pouilles sont effectivement en Italie et on y parle l'italien. Cependant, qui sont les Apuliens ? Peuplée par les Iapyges, Messapiens, Grecs, Romains, Lombards, Avars, Sarrasins, Normands, Turcs, soumise à l'autorité des Byzantins, Souabes, Angevins, Aragonais, Napolitains et même des Français avant de se rattacher avec enthousiasme à l'Italie naissante, cette région fut vivifiée par les apports de chacun des peuples qui y laissèrent leur empreinte. « Porte de l'Orient fabuleux » ou « Terre de pierre », les Pouilles ne peuvent laisser indifférent.

À l'aube des temps

En 703 avant notre ère, Phalantos le Spartiate fait échouer ses vaisseaux sur un îlot en bordure du rivage méridional de la péninsule italienne. Il juge l'emplacement sûr et riche de promesses et décide, dans le plus pur respect des rites de fondation, de sacrifier aux dieux. Peut-être ceux-ci lui montrèrent-ils dans une vision le brillant avenir de sa cité, qui allait devenir la capitale de la Grande Grèce : Tarente. Mais les Grecs ne débarquaient pas sur une terre déserte ni même inconnue. Plusieurs siècles auparavant, les Mycéniens étaient déjà entrés en contact avec les Iapyges et les Messapiens, tribus d'origine indo-européenne vraisemblablement apparentées aux Vénètes et aux Illyriens, qui s'étaient imposés aux peuples de l'ancienne culture mégalithique. Ces populations avaient accueilli les vases mycéniens avec intérêt et ferveur ; mais lorsque leurs descendants se trouvèrent confrontés à la volonté de colonisation des Achaïens, Eubéens ou autres Achéens, ils refusèrent toute allégeance et se livrèrent à une résistance farouche. Tarente, qui pourtant ne cherchait à contrôler qu'une mince frange côtière, fut longtemps menacée par les incursions des Iapyges.

La Grande Grèce

Cependant les civilisations ne restèrent pas imperméables l'une à l'autre et au cours des siècles, tandis que s'accroissait la puissance de Tarente, confortée par la présence d'autres cités de fondation à peine plus récente – telle Métaponte – naissait une culture originale associant l'apport hellénique à la vigueur et la spontanéité italiques. Maîtrisant toutes les techniques picturales grecques, les céramistes apuliens réalisèrent des œuvres d'une beauté exceptionnelle. Quelques pas dans les galeries des musées de Matera ou de Ruvo di Puglia et la mémoire retiendra à jamais ces scènes ornant vases et cratères où la pureté des lignes et l'élégance subtile des formes s'allient à la grâce des drapés et des transparences et à un équilibre des nuances rarement égalé : la céramique apulienne est sans conteste l'un des sommets de l'art antique.

La domination romaine

Associées à la Sicile, les Pouilles formaient le cœur de la « Grande Grèce » ; mais les âpres luttes opposant les cités et les compromissions du tyran Denys de Syracuse avec la puissance carthaginoise allaient pousser Rome à prendre le contrôle de l'Italie méridionale, et ce ne furent pas les malheureuses interventions de Pyrrhus, le roi d'Épire, qui les arrêtèrent bien longtemps. La victoire éphémère d'Hannibal à la bataille de Cannes suscita bien quelques velléités d'indépendance, mais dès le IIe siècle avant notre ère, le rattachement à Rome était effectif. Brindisium, point de jonction de la via Trajana et de la via Appia, connut un développement rapide en devenant le port d'embarquement des légions romaines partant à la conquête de l'Orient, tandis que le réseau urbain s'étoffait de villes prospères comme Egniazia ou Luceria. Mais l'influence ne fut pas à sens unique, et c'est au départ de la Grande Grèce que l'hellénisme fit son entrée à Rome. Le panthéon romain s'ouvrit aux divinités grecques, alors que le pythagorisme stimulait la pensée philosophique et introduisait pour la première fois à Rome les prémices de préoccupations eschatologiques.

La porte de l'Orient

De par leur position, les Pouilles connurent une grande prospérité, l'Empire multipliant les échanges avec les provinces de Syrie, d'Égypte et de Grèce. Les ports étaient fréquentés par une multitude de voyageurs de tous horizons, au nombre desquels figuraient les premiers chrétiens : la légende affirme même que l'apôtre Pierre y fut le fondateur des premières communautés. Ils devinrent ensuite le point de départ des pèlerinages vers la Terre sainte, dès le règne de Constantin.

Un haut Moyen Âge obscur

Mais si la position géographique des Pouilles – et donc son ouverture aux influences extérieures – fut à l'origine de sa splendeur antique, elle ouvrait également la porte aux envahisseurs et pillards de toutes sortes. Après la chute de l'Empire romain, ce furent les Arabes, les Hongrois, les Avars et les Lombards qui semèrent tour à tour la destruction sur leur passage à partir du VIe siècle. Il faudra attendre le Xe siècle pour voir les prémices d'une brillante renaissance. Les moines bénédictins y fondèrent de vastes monastères, dont le plus célèbre est sans conteste celui qui s'éleva sur le promontoire du Gargano, là même où saint Michel apparut plusieurs fois. Lorsque les croisades commencèrent à ébranler leurs longues théories de chevaliers et de piétaille, elles se placèrent au passage sous la protection de l'archange, contribuant ainsi au prestige de ce monastère. L'influence byzantine jusqu'alors prépondérante s'estompa progressivement et les Bénédictins s'efforcèrent de ramener les Pouilles dans le giron de l'Église de Rome.

Les Normands

Un nouveau lieu de pèlerinage important se développa à partir de 1087, lorsque des marins de Bari rapportèrent de Myra, située sur les côtes lyciennes de l'Asie Mineure, les reliques vénérées de saint Nicolas. Les croisés en partance pour la Terre sainte s'embarquaient à Bari ou à Otrante. Ils ressortissaient des nations les plus diverses ; parmi eux, les Normands… Avides de se procurer de nouvelles terres où ils pourraient établir leur domination, ils trouvèrent ici une population écrasée par la fiscalité et la lourdeur administrative de Byzance et prête à accepter de nouveaux maîtres. Ils ne laissèrent pas échapper l'occasion et firent des Pouilles, avant même la Sicile, le pôle de leur domaine méditerranéen. Entreprenants et tolérants, ils donnèrent une nouvelle impulsion au développement du pays. Églises et cathédrales se dressèrent partout dans le pays et le propre frère de Robert Guiscard contribua à l'édification du grand monastère de Venosa. Certes le style roman s'était déjà développé précédemment : intégrant les apports musulmans, byzantins, lombards et même carolingiens, il affirmait, dans les Pouilles, une forte originalité. Mais aux charmantes églises de Troia ou Siponto vinrent s'ajouter les grandes cathédrales de Bari, Otrante ou de Bisceglie. Comme en bien d'autres lieux, les sites antiques fournirent nombre de colonnes, chapiteaux et corniches, harmonieusement intégrés dans les ensembles basilicaux ; mais où trouver l'équivalent de ce fantastique pavement de mosaïque de la cathédrale d'Otrante qui mélange allégrement scènes tirées des Évangiles, de l'Ancien Testament et du cycle arthurien ?

Les Pouilles et l'empire

À la fin du XIIe siècle, après le passage du pouvoir de la dynastie normande à la dynastie souabe, les Pouilles furent directement impliquées dans les querelles déchirant l'Occident. Guelfes et Gibelins cherchèrent à imposer leur vision personnelle de la répartition du pouvoir entre l'empereur et la papauté : antagonismes à leur comble sous Frédéric II, dont les Pouilles étaient le fief privilégié. Cet empereur hors du commun, humaniste au savoir encyclopédique, était tout à la fois tolérant et cruel, athée et imprégné de culture islamique, doué d'une intelligence aiguë et pourtant capable de la plus noire duplicité. Sa personnalité orgueilleuse se reflète-t-elle dans l'imposant Castel del Monte qui domine les collines arides des Murges de sa silhouette octogonale ?

La domination napolitaine

Quand les possessions impériales en Italie s'effritèrent, les Pouilles tombèrent dans l'escarcelle des Angevins. Charles d'Anjou abandonna Palerme pour Naples. Désormais reléguée au rang de lointaine province, l'Italie méridionale s'enfonça dans le marasme économique du Mezzogiorno, d'autant plus que la découverte des Amériques et la chute de Constantinople avaient détourné de l'Orient les préoccupations des grands royaumes. Ce sous-développement a cependant permis la survivance de formes d'habitat qui sont maintenant un attrait majeur des Pouilles : aux habitats troglodytiques de Matera – les sassi – répondent les trulli des campagnes, maisons circulaires à coupole en encorbellement, édifiées en pierres sèches. Les églises firent dorénavant appel pour leur décoration aux artistes du Nord, de Venise en particulier.

La « renaissance » apulienne

Et pourtant les XVIIe et XVIIIe siècles furent les témoins de l'étonnante apparition, à Lecce, d'un style baroque parfaitement original, même si l'on peut y trouver les traces mêlées d'influences espagnoles, vénitiennes, napolitaines et siciliennes. Le barocco leccese se caractérise par une vitalité exubérante dans les mouvements de ses façades, ses balcons foisonnants, ses encadrements de fenêtre pleins de préciosité et une décoration fastueuse qui conduit parfois les intérieurs des églises à ressembler à des salons mondains.

Les Pouilles aujourd'hui

Le XIXe siècle fut marqué par une paupérisation qui fit des Pouilles, avec la Calabre, une des régions les plus pauvres d'Italie et obligea nombre de ses habitants à émigrer vers Naples, Rome, voire la France. Mais aujourd'hui elles connaissent un vigoureux essor. Le développement de l'industrie à Tarente, Bari ou Brindisi et celui du tourisme balnéaire ont fait d'elles le pôle de croissance du Mezzogiorno.

Didier Trock
Juillet 1999
 
Bibliographie
Histoire de l'Italie Histoire de l'Italie
Paul Guichonnet
Que sais-je ?
P.U.F., Paris, 1997

Pouilles romanes Pouilles romanes
Pina Belli d'Elia
La nuit des temps
Zodiaque, Paris, 1991

Cités grecques d'Occident Cités grecques d'Occident
Roberto Bosi
Nathan, Paris, 1982

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