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Les Phrygiens, trois petites notes et puis s'en vont
Jacques des Courtils
Professeur d’archéologie à l’université de Bordeaux
Directeur des fouilles de Xanthos-Létôon

Du mont Sipyle, au flanc duquel fut martyrisé le héros Tantale, aux plateaux de l'Anatolie centrale où des bandes de Celtes descendus des Balkans s'installèrent jadis, s'étend l'ancien pays des Phrygiens. En effet, s'ils ne portaient probablement pas le bonnet rendu célèbre par les révolutionnaires français, les Phrygiens ont tout de même existé, et le pays qu'ils ont occupé offre aux visiteurs les étranges ruines de leurs villes dans des paysages d'une grande majesté. Pour mieux appréhender cette civilisation encore mal connue, mais qui a laissé des souvenirs spectaculaires, nous nous sommes adressés à Jacques des Courtils directeur des fouilles de Xanthos.

Descendus d'Europe centrale ou orientale – des Balkans, peut-être, où l'on a trouvé des céramiques apparentées à la leur, ou d'Ukraine –, les Phrygiens s'infiltrèrent en Anatolie dès l'époque de la chute de Troie et de celle de l'Empire hittite, soit à partir du début du XIIe siècle avant J.-C. : les archéologues envisagent même la possibilité que l'arrivée des Phrygiens ait été la cause de la destruction de Troie…

La nouvelle peuplade pénétra progressivement dans le centre-ouest du plateau anatolien, pour finir par occuper une aire assez étendue, allant des environs d'Afyon et Kütahya jusqu'à la région d'Ankara. C'est une contrée assez sauvage, au relief tourmenté dans sa partie la plus occidentale – des restes de volcans l'animent –, plus steppique dans sa partie orientale : les paysages y sont partout très beaux et emprunts d'un grand romantisme, mais cela ne suffit certes pas à expliquer l'installation dans cette région des nouveaux venus.

Leur infiltration dura plusieurs siècles. Ils se mélangèrent progressivement avec les populations hittites sur place, comme le montre l'apparition de céramiques mixtes. Ils avaient sans doute été attirés par la fertilité naturelle de la région et aussi par la présence d'abondantes forêts qui leur permirent par la suite de développer un art remarquable du travail du bois.

Par-delà le légendaire royaume de l'or…

Nous savons malheureusement assez mal qui étaient vraiment ces Phrygiens, car ils ont laissé très peu de textes. Nous ignorons tout des premiers siècles de leur présence en Anatolie et, pour la période suivante qui est celle de leur apogée (VIIIe-VIIe av. J.-C.), nous les connaissons surtout par ce qu'en ont dit leurs voisins : l'historien grec Hérodote (qui écrit plus tard encore) rapporte qu'ils habitaient à l'origine près des Macédoniens (donc dans les Balkans), mais ce sont surtout les archives assyriennes qui nous donnent des informations.

Les rois assyriens, dont le grand Sargon II, ont dû se battre contre les Phrygiens au VIIIe siècle avant J.-C. En assyrien, ces derniers s'appellent les Mushkis et leur roi est nommé Mita. C'est surtout grâce à ce détail que nous pouvons les identifier, car les historiens sont sûrs que celui que les textes assyriens appellent Mita n'est autre que le roi Midas, présenté par les sources grecques comme le principal souverain des Phrygiens. Il était donc à la tête d'un état assez fort pour tenir tête au roi assyrien dont la puissance était pourtant redoutée de tous.

Hérodote donne une autre image du roi Midas : il aurait épousé une Grecque (signe évident de raffinement chez un barbare !) et offert un trône d'or à Apollon dans le sanctuaire de Delphes. Bien d'autres histoires couraient sur lui : mélomane averti, il arbitra un concours musical entre Apollon et le satyre Marsyas, mais aurait été affublé d'oreilles d'âne par le dieu pour avoir donné le premier prix… au satyre. Il reçut aussi des dieux un cadeau empoisonné : le don de transformer tout ce qu'il touchait en or, mais dut bien vite renoncer à ce don, s'étant aperçu que les aliments qu'il touchait devenaient aussi précieux qu'immangeables…

Sous ces légendes amusantes se cachent peut-être des vérités historiques : le peuple phrygien avait sans doute quelques dons pour la musique – il existe un mode phrygien – et leur royaume possédait des gisements aurifères, qui seront rendus fameux par leurs successeurs : les Lydiens du roi Crésus.

Une brillante civilisation qui n'a pas encore livré tous ses mystères

L'archéologie rend peu à peu au jour la civilisation phrygienne, pour la plus grande joie des savants comme des visiteurs, car elle a laissé d'imposants vestiges. La capitale des Phrygiens s'appelait Gordion. Les fouilles des archéologues américains y ont révélé un énorme rempart protégeant des constructions bien alignées et faites selon le type traditionnel du mégaron attesté à Troie au millénaire précédent. À côté de la ville s'étend la nécropole royale : environ quatre-vingts tumuli disséminés dans la plaine. La plupart d'entre eux ont hélas été pillés, mais pas le plus grand, que l'on peut voir de plusieurs kilomètres. Lorsque les archéologues l'ont exploré, ils y découvrirent intacte l'inhumation d'un roi entouré d'un impressionnant ensemble de vases de bronze. Les dimensions du tumulus, la date et la richesse des objets permettent de penser qu'il s'agit de la tombe du roi Midas lui-même, mort vers 700 avant J.-C.

Nous ne connaissons malheureusement guère mieux l'histoire des Phrygiens : leur royaume fut envahi par des nomades, les Cimmériens (probablement des Scythes descendus d'Ukraine par l'est de la mer Noire) qui détruisirent la ville de Gordion – les archéologues ont trouvé d'abondantes traces de l'incendie final. Midas périt alors, ou peu après. Quelque temps plus tard, le royaume phrygien était démantelé, sa partie occidentale tombait sous l'autorité des Lydiens.

C'est donc à l'archéologie qu'incombe la mission de nous éclairer sur ce peuple et son histoire. Lors des fouilles, plusieurs inscriptions phrygiennes ont été trouvées. L'alphabet, constitué dès une époque ancienne (dès le VIIe siècle, à peu près en même temps que celui des Grecs !) est imité de celui du grec, mais on ne comprend pas bien les rares textes conservés. La langue phrygienne était, apparemment, une langue indo-européenne, ce qui accréditerait l'ancienne parenté des Phrygiens avec les Grecs. Les objets découverts dans la tombe de Midas montrent qu'ils étaient passés maîtres dans le travail du bronze ainsi que dans le travail du bois. Leurs céramiques et les décors de leurs édifices présentent des ornements géométriques particuliers, dont les motifs se retrouvent sur des meubles en marqueterie. Il n'est pas exagéré de parler de l'existence d'un art phrygien, même si nous en avons peu de vestiges. La visite du musée d'Ankara, celle des grandes tombes phrygiennes de la région d'Afyon, ou une grande promenade autour du site appelé « ville de Midas » laissent une impression très profonde de grandeur et de beauté.

Le peuple phrygien a survécu longtemps à la perte de son indépendance. Passé sous l'occupation lydienne, puis perse, il ne fait plus guère parler de lui. Il est brièvement tiré de l'ombre par le passage d'Alexandre le Grand (333) qui, sur le chemin de sa conquête de l'Orient, passe à Gordion où il tranche le fameux « nœud gordien ». La Phrygie, à l'époque hellénistique, est involontairement le théâtre de combats sanglants et nombreux dus à l'invasion des Celtes appelés « Galates » – c'est-à-dire Gaulois – qui viennent s'installer dans la région où se trouve la ville d'Ankara. Les Phrygiens ne pourront rien contre eux et devront subir l'installation définitive des intrus. Plus tard, lorsque le général romain Manlius Vulso fait campagne en Phrygie (189 avant J.-C.), il trouve la ville de Gordion déserte.

Mais les Phrygiens n'ont pas disparu. Au IIe siècle de notre ère se manifeste une résurgence inattendue qu'attestent des inscriptions sur pierre – il n'y en avait plus depuis plusieurs siècles – et des monuments funéraires qui maintiennent alors encore une tradition séculaire : représentations de lions, stèles en forme de portes. C'est le dernier sursaut visible d'un peuple mystérieux et attirant…

Jacques des Courtils
Mars 2001
 
Bibliographie
Histoires Histoires
Hérodote
Belles Lettres, Paris, 1997

Grèce d’Asie Grèce d’Asie
Henri Stierlin
Seuil, Paris, 1986

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