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Les Ottomans en mer Rouge et en Arabie
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

Malgré leur puissance, peut-être plus apparente que réelle, les Mamelouks, maîtres de l'Égypte et de l'Arabie, n'avaient pu empêcher les Portugais d'assurer leur domination dans l'océan Indien et d'interdire pratiquement l'accès de la mer Rouge aux navires apportant au monde musulman les richesses de l'Extrême-Orient. Ces hommes, qui venaient à peine de doubler le cap de Bonne Espérance, avaient obligé le Mozambique et le Zanzibar, puis les autres États de la côte orientale de l'Afrique à leur payer tribut ; en 1502, ils s'étaient emparés de l'île de Socotra et avaient installé leurs premiers comptoirs sur les côtes indiennes, à Cochin, à Diu, à Calicut. Jean-Paul Roux auteur d'une Histoire des Turcs, (Fayard, 2000), nous explique comment ces données géopolitiques et économiques allaient permettre aux Ottomans de justifier leur soudain intérêt pour l'Arabie et la mer Rouge.


Selim II et la conquête de l'Égypte

C'était la fin prévisible de la fabuleuse richesse égyptienne. De plus, ce n'était pas seulement le commerce du Proche-Orient qui s'en trouvait bouleversé, mais toute l'économie mondiale. Il arrivait au Caire de moins en moins d'épices, de parfums, de colorants, d'ivoires des Indes et de l'Indonésie et l'on pouvait se demander si le café de Moka (au Yémen) n'allait pas bientôt manquer. Vers 1505 déjà, les épices valaient cinq fois moins cher à Lisbonne, qui les recevait directement, qu'à Venise qui avait eu jusqu'alors presque le monopole de leur distribution en Europe.

Le monde musulman doit réagir. Ce n'est sans doute pas la seule raison qui pousse le padichah ottoman Selim II à entreprendre la conquête de l'Égypte, mais c'en est une essentielle. Il est bien renseigné, non seulement sur l'État mamelouk, bien sûr, mais sur l'océan Indien, on oserait dire sur tout le monde alors connu. Vers 1510-1515, un marin, Piri Reis, lui a apporté le Livre du savoir maritime, qui non seulement parle de navigation mais décrit le voyage en océan Indien, et en 1517, cette carte du monde dont la partie conservée éveille encore notre étonnement par la précision et l'étendue de sa connaissance, puisqu'elle trace déjà le contour des côtes américaines. Il part et en 1517, après une campagne foudroyante, entre dans la capitale égyptienne. Aussitôt le chérif de La Mecque, héritier d'une vieille famille souveraine qui contrôle les villes saintes d'Arabie, La Mecque et Médine, reconnaît sa souveraineté. L'événement est d'une portée considérable : dès lors le sultan turc peut se déclarer « serviteur des deux lieux saints », ce qui lui vaut un immense prestige. Il l'accroît encore en ramenant avec lui à Constantinople les reliques du Prophète, toujours conservées au palais de Top Kapi, et l'ultime héritier des califes abbassides réfugiés en Égypte depuis que les Mongols, en 1258, ont pillé Bagdad. Il est en mesure de justifier le titre de calife qu'il entend porter, qu'il porte déjà, qu'il arborera plus encore aux siècles suivants.


Le contrôle de la mer Rouge

Le grand problème qui se pose alors aux Ottomans est celui du contrôle de la mer Rouge. Pour en interdire l'accès aux Portugais, il faut avoir une flotte supérieure à celle que possédaient les Mamelouks, et l'on imagine de percer un canal reliant le Nil au golfe de Suez pour y faire passer celle que les Ottomans ont en Méditerranée. Il est plus simple en définitive de construire, à Suez, un vaste arsenal. Cela fait, le sultan enlève quelques places fortes en Érythrée et en Somalie et débarque au Yémen (1521), où il renforcera ses positions en 1538, sans jamais pouvoir s'y maintenir de façon stable. Ce n'est pas tant parce que les Portugais, implantés sur la côte d'Oman (1510-1680), l'attaquent dès 1540, mais parce que les indigènes mènent contre lui une guérilla sans fin : Il sera obligé de l'abandonner aux imams zaïdites en 1635, et n'y reviendra qu'en 1849, toujours aussi mal accepté, pour y rester jusqu'à la fin de la première guerre mondiale.

En 1536, Soliman le Magnifique, héritier de Selim répond à l'appel au secours à la fois du Gudjerat attaqué par un autre prince turc dont l'étoile monte, Babur, le fondateur de l'empire des Grands Moghols, et de la famille impériale de Delhi, les Lodi. Il met en chantier une vaste flotte et fait ses préparatifs pour une expédition outre-mer. En 1538, soixante-dix-huit navires, dont vingt galères, parmi lesquels figurent des vaisseaux vénitiens, partent de Suez avec vingt mille hommes, dont sept mille janissaires, les troupes d'élite. Ces forces sont placées sous le commandement d'un vieil eunuque d'origine grecque, Hadim Suleyman Pacha, qui connut des succès mais qui porte mal ses quatre-vingts ans, et qui est une brute sanguinaire. Il le montre à Aden où il fait escale : Ayant invité à son bord le gouverneur de la ville, il le fait pendre à la plus haute vergue. Il n'agira pas mieux ailleurs et, loin d'attirer la sympathie pour les Ottomans, il suscitera partout contre eux la haine. Arrivé devant Diu, en Inde, il ne sait guère que se livrer à des atrocités et se mettre à dos ceux-là même qui l'avaient appelé. Il est obligé de lever le siège.


Les pèlerinages sous la responsabilité ottomane

Était-ce une opération impossible que le Magnifique avait tentée ? Les historiens estiment en général qu'elle aurait pu réussir et que l'histoire du monde en eut été changée. Il n'en reste comme résultat concret qu'un renforcement de la présence ottomane en mer Rouge réalisée au retour, avec l'occupation de Taïf, de Sanaa et de la longue plaine côtière arabique du Tehamah.

Les Ottomans feront encore quelques tentatives vers l'Inde, sans conviction. La dernière en date relèvera un peu de l'épopée. L'amiral Seyyid Ali Reis ayant atteint le Gudjerat y perdra sa flotte et sera obligé de revenir à pied à Constantinople : Un voyage qui lui demandera cinq ans ! (v. 1560). Jamais la suprématie des Européens dans l'océan Indien ne sera menacée. À eux et à leurs voiliers restera la haute mer. En revanche les galères turques tiendront les côtes, empêcheront leurs ennemis d'y débarquer, contrôleront le cabotage et assureront toujours l'accès de la mer Rouge au moins à une partie des vaisseaux venant d'Extrême-Orient.

Le Hedjaz jouit d'un calme assez remarquable jusqu'au XVIIIe siècle. Le pèlerinage à La Mecque, le hadjdj, lui rapporte assez pour qu'il puisse bien vivre. Il avait été bien organisé par les Ottomans. Les caravanes qui s'y rendent jouissent d'une sécurité à peu près totale. Elles partent du Caire ou de Damas, lieu de concentration des pèlerins. Dans la première de ces villes se réunissent ceux venant du Maghreb et d'Afrique noire, au nombre de trente à quarante mille chaque année ; dans la seconde, ceux de l'Anatolie, des Balkans, de Syrie, d'Iran, d'Asie centrale, voire de l'Inde, quand ces derniers n'empruntent pas la voie maritime, parfois plus nombreux, quelque quarante mille personnes, parfois moins, de l'ordre de vingt mille. La responsabilité qui incombe ainsi aux autorités ottomanes et la façon remarquable dont ils l'assument renforcent leur position spirituelle en terre d'Islam.


L'essor des Wahhabides et des Séoudiens

Au XVIIIe siècle une crise éclate. Un savant arabe, Muhammad ibn Abd al-Wahhab (1703-1792), commence à prêcher un retour aux sources de l'Islam et une interprétation particulièrement sévère de sa loi, la charia.L'émir du Nadjd, Ibn Saoud, se convertit à sa doctrine et se soulève contre le gouvernement ottoman, accusé de dégénérescence, de compromission avec les infidèles, d'indulgence pour les ordres religieux et la mystique. En 1803-1804, il s'empare de La Mecque et de Médine, tandis que le wahhabisme gagne toute l'Arabie et pénètre en Irak. Dès 1802, les Wahhabides pillent un des grands lieux saints des chiites en ce pays, Kerbela. Le pouvoir ottoman se trouve bafoué au Hedjaz et menacé dans tout le Croissant fertile. Le sultan demande à son vassal le vice-roi d'Égypte, Mehemet Ali – en arabe Muhammad Ali –, qui est le plus à même d'intervenir, de le faire. Ce sera la guerre dite de Sept Ans, car il ne faut pas moins de sept ans à celui-ci pour rétablir la situation. À vrai dire, elle ne le sera jamais complètement, et l'avenir appartiendra aux Wahhabides et aux Séoudiens. C'est cette doctrine, c'est cette famille qui dominent aujourd'hui dans l'Arabie dite séoudite.

Dès 1882, l'Angleterre, pour protéger la route des Indes, occupe militairement l'Égypte. Par suite les côtes occidentales de la mer Rouge cessent d'être, de fait sinon de droit, sous le contrôle des Ottomans, et leurs possibilités d'intervention se trouvent pratiquement nulles. Pour se rendre en Arabie, il leur faut traverser d'immenses déserts où les Bédouins peuvent impunément agir. Mus par les idéologies pan-arabes qui commencent à se répandre, par le nationalisme importé d'Occident et les intrigues des Puissances, les Arabes en tirent profit.

Pendant toute la seconde moitié du XIXe siècle, les chérifs de La Mecque ont une fâcheuse tendance à l'indépendance, et la Sublime Porte – S.P., le gouvernement ottoman – est obligé « d'inviter » à Constantinople et de garder plus ou moins en otages des membres influents de la secte et de la dynastie. C'est plus pour renforcer le contrôle de l'État sur les lieux saints que pour faciliter le hadjdj qu'est construit le chemin de fer du Hedjaz, allant de Damas à Médine, une œuvre entièrement ottomane (1902). Celui-ci se rattache à la célèbre ligne de Bagdad, création allemande, qui relie la capitale de l'Irak à Istanbul, mais qu'interrompent les hautes chaînes du Taurus, alors infranchissables. Il fallait les traverser à pied ou à cheval, et les ouvrages d'art nécessaires à son franchissement ne seront construits qu'après la première guerre mondiale.

À cette époque, l'Arabie ne sera plus ottomane. Soutenus par les Anglais, Husain, le chérif de La Mecque, et l'émir du Nadjd, Abd al-Aziz ibn Saoud, auront lancé la révolte arabe où s'illustrera le Britannique Lawrence, auront massacré les garnisons turques, enlevé Aqaba sur le golfe du même nom et commencé, en conjonction avec l'armée anglaise venue d'Égypte, la longue et difficile marche à travers la Palestine et la Syrie en direction de l'Anatolie. Quant au Yémen, totalement isolé (1917), il sera une proie d'autant plus tentante que les Anglais étaient installés à Aden depuis 1839.

Jean-Paul Roux
Novembre 2002
 
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