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Les Ottomans en Europe centrale
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

En ce début du XVe siècle, les Balkans étaient entièrement aux mains des Turcs ottomans. Ceux-ci en avaient même dépassé les limites septentrionales, le Danube et la Save, en vassalisant la Valachie (1395). Ils n'entendaient pas s'en tenir là… Sur leur route, se trouvait la Hongrie, dont Jean-Paul Roux auteur d'une Histoire des Turcs, (Fayard, 2000), évoque ici la conquête puis l'annexion.


Les Habsbourg et les Ottomans

Toutes leurs traditions, quelles qu'en soient les origines, les invitaient à la conquête du monde : celles de leur race dont les plus grands représentants pensaient depuis toujours qu'il ne devait y avoir qu'un seul souverain sur la terre comme il n'y avait qu'un seul Dieu dans le Ciel ; celles de l'islam qu'ils avaient adopté, dont ils étaient devenus ou allaient devenir les champions incontestés, les califes, commandeurs des croyants, et qui, religion universelle et conquérante, entendait convertir tout l'univers ; celles de l'Empire romain dont ils avaient hérité depuis qu'ils avaient pris Constantinople (1453). Quand Soliman le Magnifique faisait ériger par le grand architecte Sinan la mosquée portant son nom, la Suleymaniye, et l'obligeait à arrêter ses recherches novatrices pour en revenir au plan de la basilique de Sainte-Sophie, c'était pour démontrer qu'il s'inscrivait dans la continuité byzantine. Déjà Mehmet II avait déclaré que ses chevaux mangeraient leur avoine dans la cathédrale de Rome.

Il y avait en Europe une puissance, l'Empire romain germanique, qui avait les mêmes ambitions et une famille, les Habsbourg (1278-1918), dont les membres osaient se proclamer César. C'était intolérable pour l'Ottoman. Le César ne pouvait être que lui : le jour où il en reconnaîtrait un autre, il capitulerait en quelque sorte, sa décadence, irréversible commencerait. Il lui importait donc, en ces XVe et XVIe siècles, de vaincre l'Autriche, d'abattre le rival. Et l'Autriche trouvait sa raison d'être dans la défense de la catholicité contre le double danger que représentaient pour elle l'islam et le protestantisme. Ce sera dans les deux camps un scandale dont il ne faut pas minimiser la portée que l'alliance de François Ier avec Soliman le Magnifique : peu importe qu'elle soit bénéfique pour la France, qu'en accentuant la pression contre Charles Quint elle sauve en quelque sorte la Réforme. On peut imaginer la stupeur du Marseillais quand l'ancien corsaire Barberousse devenu amiral de la flotte ottomane débarque en ami dans leur ville et y est royalement reçu.


L'attrait de l'Europe

Bien que contraints de regarder vers l'Orient et de lancer des expéditions parfois longues et difficiles contre lui, les Ottomans ont les yeux fixés sur l'Europe. C'est elle qui les intéresse au premier chef. Ils se sentent beaucoup plus Européens qu'Asiatiques. Comment d'ailleurs pourrait-il en être autrement quand les populations turques d'Asie Mineure s'avèrent moins fidèles que celles, turques ou non turques, des Balkans ; quand plus de la moitié de leur Empire est européenne ; quand les souverains ont souvent des mères grecques ou slaves ; quand leurs plus hauts dignitaires sont en majorité nés en Europe ? Aussi la conquête de l'Europe centrale occupera les Ottomans si longtemps et tellement qu'ils en négligeront le reste, qu'elle les conduira, peut-on dire, à leur perte. Ce sera la première et la plus grave conséquence de leur ambition avortée. Mais il y en aura une autre : Ils apprendront à connaître la civilisation européenne, ils commenceront à s'ouvrir à elle. Elle les marquera à tout jamais. Elle sera la semence qui germera au temps des Tanzimat, les Réformes, et bien plus encore à celui d'Atatürk, quand la Turquie naîtra sur les ruines du vieil empire moribond. Qui peut dire si, aujourd'hui encore, le désir manifesté par tout un courant de l'opinion publique turque d'adhérer à l'Union européenne n'en découle pas ?


La conquête et l'annexion de la Hongrie

Depuis des siècles, la Hongrie était une des grandes puissances européennes et elle exerçait son influence dans les Balkans. Budapest, – ou plutôt Bude, Pest étant encore un bourg distinct –, sur le Danube, servait de point de ralliement aux « croisés ». On l'avait vu en 1396 quand, à l'appel de Sigismond de Hongrie, l'armée chrétienne s'y était rassemblée avant de se faire écraser à Nicopolis. On le verra encore en 1456 quand une diète s'y réunira pour organiser une « croisade ». Dès 1391, les Ottomans avaient lancé contre elle leurs premières attaques, et en 1395, les derniers petits États tampons qui les séparaient d'elle s'étaient effondrés. Des têtes de pont avaient été installées sur le Danube. La défaite de Bayazid, en 1402, dans la plaine d'Ankara, en face de Tamerlan, avait retardé l'affrontement décisif. Mais les Ottomans s'étaient très vite redressés en Europe, si vite qu'en 1428 Stefan Lazarévitch, despote de Serbie, était vaincu, ce qui avait obligé les Hongrois à reconnaître le fait accompli : la suprématie turque dans les Balkans. Il y avait d'ailleurs dans les rangs serbes un parti ottoman, né de la haine religieuse de ces orthodoxes contre les catholiques, hongrois, polonais, italiens… La formule byzantine avait fait fortune : « Mieux vaut le turban du Turc que la mitre romaine. »

Belgrade, extrêmement fortifiée, demeurait un verrou que l'on ne pouvait pas forcer. On l'avait assiégée six mois en 1440 ; on s'était fait battre sous ses murs en 1446, si complètement qu'un immense espoir, une immense illusion étaient nés en Europe : Oui ! On pouvait reprendre Constantinople !

L'assassinat par le roi Louis de Hongrie d'un ambassadeur ottoman déclenche l'offensive décisive des Turcs. En 1521, les Hongrois sont vaincus devant Belgrade qui capitule enfin. Cinq ans plus tard, ils se font écraser à Mohaczs et les Ottomans entrent dans Bude. De ce jour à 1606, les combats sont incessants dans la grande plaine hongroise qui se dépeuple, qui fait retour à la steppe. Belgrade qui se couvre de mosquées aujourd'hui disparues devient le Dar al-Djihad, la « maison de la guerre sainte ». Sur la frontière fluctuante, des deux côtés, s'organisent des groupes de partisans qui ne respectent ni trêve ni paix.

Loin d'être unie dans le malheur, la Hongrie se déchire. D'un côté, le parti national élit comme roi Jean Zapolyai, voïvode de Transylvanie, vassal de la Sublime Porte – le gouvernement ottoman ; de l'autre, le parti des Habsbourg choisit comme souverain Ferdinand, frère de Charles Quint.

Évidemment Soliman est pour Zapolyai. Pour le soutenir, il prend Bude une deuxième fois en 1529, une troisième en 1541. Il en profite pour mettre en vain le siège devant Vienne, puis, en 1532, au cours de la campagne dite d'Allemagne, il pousse jusqu'à Graz. Plus tard, en 1683, un autre sultan reviendra sous les murs de la capitale autrichienne et sera sur le point de l'enlever quand une armée polonaise accourue au secours de la ville l'obligera à fuir en toute hâte. La légende veut que, ce jour-là, les assiégés découvrirent dans l'immense butin le café qu'on nommera viennois et le croissant qui l'accompagne si bien, le symbole ornant le drapeau turc.

Les Turcs auraient sans doute voulu faire de la Hongrie un royaume vassal, comme l'étaient la Valachie et le Moldavie. Ils virent que c'était impossible et, en 1541, ils l'annexèrent purement et simplement. Ils n'en feront pas une colonie de peuplement, mais y placeront des garnisons : six mille hommes à Bude en 1543. Au cours des années suivantes, ils renforceront leur pouvoir en s'emparant d'autres villes, d'autres points stratégiques surtout dans la région du lac Balaton, Esztergom, Visegrad, Pecs, Veszpren, Szigetvar devant laquelle Soliman le Magnifique mourra, et du Banat, la province de Temesvar – Timisoara, aujourd'hui en Roumanie occidentale.

Bude et la majeure partie de la Hongrie restent turques pendant quelque cent cinquante ans. Puis la capitale est reprise en 1666 par Charles de Lorraine, après une seconde bataille de Mohaczs, et le traité de Carlowitz, en 1699, consacre cette reconquête. Il ne reste plus aux Ottomans en Europe centrale que le Banat : ils le perdent finalement en 1718. Quant à Belgrade, bien que changeant souvent de mains, elle a encore dans ses murs une garnison turque en 1815.


Influences architecturales et culturelles

Il ne subsiste pas beaucoup de traces de la présence ottomane en Europe centrale en dehors de l'admirable pont sur la Drina, du hammam, « le bain aux colonnes vertes » de 1566, toujours en service, prototype des bains qui sont une des célébrités de Budapest, et du tombeau du bektachi Gül Baba, mort en 1541, encore visité par les pèlerins au XXe siècle. Il demeure des souvenirs : celui de la mosquée de Mustafa pacha que Sinan édifia à Bude ; celui du Suleyman name, manuscrit dont les peintures de Matraki illustrent la campagne de Hongrie de 1543, en même temps que l'opération maritime sur les côtes provençales, avec des vues de Nice et d'Antibes…

Il en reste sans doute plus en Turquie même, comme nous l'avons dit. On peut y rêver devant la porte « hongroise » du palais de Top Kapi à Istanbul ou encore dans le joyau qu'est la mosquée de Rüstem Pacha, proche de la Corne d'Or. Celui qui lui a donné son nom, qui fut gendre du sultan, grand-vizir pendant quelque quinze ans, et non des moindres, était né près de Szeged où, dit-on, il aurait dans sa jeunesse exercé le métier de porcher.

Il en est aussi dans notre culture. Les Turcs introduiront la mode du tapis d'Orient, devenu un élément essentiel de notre décoration mobilière : les tapis, dits Lotto, Holbein et Bellini, sont des tapis turcs que ces peintres aimèrent à reproduire dans leurs œuvres. Ils auront une incontestable influence sur la musique classique européenne, où ils introduiront notamment l'usage des instruments à percussion. Ce n'est pas par hasard que Mozart écrit sa Marche turque et son Enlèvement au sérail…

Jean-Paul Roux
Novembre 2002
 
Bibliographie
Histoire de la Hongrie, des origines à nos jours Histoire de la Hongrie, des origines à nos jours
Ervin Pamleny
Budapest, 1974

Histoire de l'Empire ottoman Histoire de l'Empire ottoman
Robert Mantran
Fayard, Paris, 2003

Cambridge History of Islam Cambridge History of Islam
P. M. Holt et Bernard Lewis
Cambridge University Press, Cambridge, 1977

Soliman le Magnifique Soliman le Magnifique
André Clot
Fayard, Paris, 1983

Histoire de l'Autriche-Hongrie Histoire de l'Autriche-Hongrie
L. Leger
Paris, 1920

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