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Les origines de l'Égypte
Béatrix Midant-Reynes
Archéologue. Chargée de recherche au CNRS

Quand se met en place la civilisation pharaonique, telle qu'elle nous apparaît à travers textes et monuments grandioses, l'Égypte a déjà un long passé. Car si l'histoire des premiers Pharaons remonte au début du IIIe millénaire, les racines de leur histoire plongent dans un passé bien plus lointain, dans une préhistoire qui s'est jouée au gré des variations climatiques de la dernière période du Quaternaire, l'Holocène, de 10 000 avant notre ère à nos jours. En effet, s'il est un lieu où les modifications environnementales ont tenu un rôle clé dans l'aventure humaine, c'est bien en cet endroit, à ces époques lointaines où les caprices des cieux ont entraîné les hommes à des défis toujours plus grands. Après s'être concentrées sur la vallée du Nil, où l'existence d'une préhistoire a été démontrée dès la fin du XIXe siècle par l'archéologue britannique Flinders Petrie, les recherches se sont déplacées ces vingt-cinq dernières années vers les déserts, révélant un étonnant va et vient de groupes pastoraux, entre 10 000 avant notre ère et le début de l'aridification définitive, vers 4 000 avant notre ère. On a très peu d'informations sur ce qui se passe à cette époque dans la vallée du Nil, sans doute en raison du comportement du fleuve qui, alternativement, a creusé et exhaussé sa vallée, détruisant ou ensevelissant les sites.

Une double appartenance, entre Afrique et Orient

La scène s'éclaire courant Ve millénaire, avec l'apparition, au Fayoum et dans le delta du Nil, des premiers sites pleinement néolithiques. Au Fayoum et à Mérimdé Beni-Salâme, puis à El-Omari, l'homme est devenu éleveur et cultive les céréales. Hormis le bœuf, dont la domestication au Sahara dès le VIIIe millénaire ne doit pas être exclue, toutes ces espèces sont d'origine orientale : chèvres, moutons, porcs, orge, blé et lin trouvent leur biotope originel dans cette zone levantine, où ils ont été domestiqués à une époque plus ancienne. La préhistoire égyptienne, dans ses aspects les plus lointains, reflète donc cette double appartenance à la fois africaine et orientale. Elle est à l'image du fleuve, qui prend ses sources au cœur de l'Afrique, se déploie sur plus de 6600 km, traverse un désert parmi les plus arides du monde, pour se jeter enfin, bras ouverts, dans la Méditerranée, une mer peu fréquentée jusqu'au IIe millénaire avant notre ère. Vers l'est, au contraire, l'isthme de Suez et les côtes syro-palestiniennes constituent très tôt les grandes pénétrantes vers le monde oriental, c'est la voie de passage obligée pour un Égyptien qui fuit la vallée, comme le montreront plus tard les aventures de Sinouhé.

C'est au tournant du IVe millénaire, vers 4200 avant notre ère, que se mettent en place les premiers éléments d'une aventure humaine qui se conclura, un millénaire plus tard, par l'apparition du plus ancien État de la planète. 

La culture de Badari

À l'extrémité nord de la Haute-Égypte, entre les villes modernes d'Assiout et de Tahta, un ensemble homogène se dessine à travers une succession de nécropoles qui s'échelonnent au pied du massif calcaire, sur la rive orientale du Nil, au long d'une trentaine de kilomètres. Il s'agit de la culture de Badari. Inhumés sur le côté, en position recroquevillée, dite « fœtale », la tête généralement orientée au sud, les individus reposent dans de simples fosses, souvent enveloppés ou recouverts de nattes. Le matériel qui les accompagne révèle une société complexe et inégalitaire, capable de produire des biens de luxe. À côté des belles poteries rouges à bord noir et surface ondulée, on note des objets en ivoire de très grande qualité : figurines généralement féminines, cuillers, peignes, épingles de cheveux. Les palettes à fard, réalisées dans une belle pierre vert-noir appelée « grauwacke », et dont les gîtes se trouvent dans le wadi Hammamat, font leur apparition sous des formes simples de losanges plus ou moins allongés. Le peu qu'on connaisse des habitats atteste un mode de subsistance mixte, où, à côté des espèces domestiques, l'économie de ponction – chasse, pêche, cueillette – joue encore un rôle important. Les relations avec leurs voisins de Basse-Égypte sont attestées à travers certains groupes d'outillage lithique – les pointes de flèches à base concave – et peut-être dans la technique particulière de polir les poteries. Ces populations connaissaient bien les déserts et particulièrement le désert oriental, entre Nil et mer Rouge, qu'elles traversaient en quête de coquillages marins et dont elles surent très vite exploiter les richesses pétrographiques – grauwacke, stéatite, malachite. Avec la culture badarienne, on assiste à l'amorce d'un processus qui ira en s'accélérant.

La première culture de Nagada

Vers 3800 avant notre ère, l'aire occupée par les populations badariennes s'étend vers le sud, constituant alors la première culture de Nagada, du nom du grand cimetière fouillé par Petrie, à quelques kilomètres au nord de la ville moderne de Louxor. Peu à peu, l'agriculture, et tout particulièrement l'agriculture céréalière, va être amenée à jouer un rôle clé dans les processus de hiérarchisation sociale, dont l'évolution des pratiques funéraires est le plus frappant reflet. Dans cet univers, tous les morts ne sont pas traités de façon égale. Le phénomène inégalitaire se traduit par l'accumulation d'objets dans certaines tombes et par le soin apporté à la confection de certains d'entre eux. Les belles poteries polies rouges s'ornent à présent – au moins certaines d'entre elles – de dessins peints en blanc : simples motifs géométriques, décors végétaux ou animaux riverains – crocodiles, poissons, hippopotames – au corps strié de chevrons. Quand la figure humaine apparaît, ce qui est très rare, elle traduit déjà des relations fortes de pouvoir entre les hommes : des personnages au chef paré de plumes, les bras levés en signe de victoire, dominent des sujets plus petits, enchaînés et aux bras entravés (vase de Bruxelles et d'Abydos). C'est l'image du guerrier victorieux. 

L'ensemble culturel de Basse-Égypte

À la même époque, et jusque vers 3500, se développe en Basse-Égypte, une culture de pasteurs-agriculteurs, comme en témoignent les restes abondants de faune domestique et les kilos de graines de céréales retrouvées dans les silos du site de Maadi, localité actuelle de la banlieue du Caire. À l'inverse de ce qui se passe en Haute-Égypte, le monde funéraire a ici un faible impact. Les morts sont inhumés dans de simples fosses avec très peu d'offrandes, souvent sans offrande. Ce qui caractérise l'ensemble culturel de Basse-Égypte, ce sont ses relations privilégiées avec le Proche-Orient voisin. De Palestine viennent les céramiques à pied, à col, à anses, à décor en mamelons, les grands racloirs de silex, les lames de silex de type dit « cananéen », la résine et dans cette perspective, le cuivre qui se substituera plus vite qu'ailleurs et dans de plus grandes proportions aux autres matières premières. Les importations de Haute-Égypte, en revanche, sont plus modestes : têtes de massue discoïdes, vases de pierre, palettes rhomboïdales et quelques poteries rouges à bord noir. Mais, sous la pression de la turbulente élite des princes nagadiens, à présent trop à l'étroit dans leur berceau, dans ces cinq cents kilomètres de vallée qui séparent Assiout d'Éléphantine, les communautés agro-pastorales de Basse-Égypte vont disparaître, absorbées plus ou moins radicalement par le groupe dominant. Ces modalités d'acculturation sont aujourd'hui très discutées. Plutôt qu'une guerre de conquête pure et dure, on conçoit des formes d'assimilation plus variées : alliances, mariages, sans exclure les coups de force, notamment avec certains groupes rebelles du Delta, comme en témoigneront les documents de la fin de la période – les palettes ornées.

L'expansion nagadienne

Cette expansion nagadienne ne se limitera pas au nord du pays, mais trouvera son symétrique au sud, en se déployant jusqu'aux marges de la seconde cataracte, en Nubie, là où se développeront des communautés particulières de Nubiens « égyptianisés », le fameux Groupe A. Cette période d'expansion correspond à la seconde phase de la culture nagadienne. L'accentuation considérable du processus de hiérarchisation est visible dans les nécropoles par une tendance marquée à l'accumulation des biens de consommation et de prestige. L'élite affirme alors sa différence par la possession d'objets luxueux. C'est l'époque des grands couteaux, dont la confection exprime un des sommets mondiaux de la taille du silex, des bijoux en cuivre et en or, des ivoires travaillés, des pierres précieuses parfois venues de très loin, comme le lapis lazuli originaire d'Afghanistan, des palettes à fard zoomorphes et des belles poteries à fond blanc, décorées de motifs peints à l'ocre : spirales, vaguelettes, lignes ondulées, mais également des scènes complexes dominées par le thème de la navigation. L'axe du Nil n'est pas seulement la voie de communication par excellence, celle qui relie le Delta au cœur africain, c'est aussi le lien symbolique qui unit deux mondes symétriques : celui des vivants et celui des morts. La tombe des Grands de Nagada, en ces temps d'expansion et de domination, reflète peu à peu la maison des vivants : elle s'édifie, se complexifie, alliant l'utilisation de la brique crue à la multiplication des chambres et des magasins. Progressivement, durant la phase finale du Prédynastique, phase Nagada III, elle redessinera pour l'éternité l'image des palais royaux, entourés de murs à redans et de tombes subsidiaires destinées à l'entourage du roi.

Nagada III, la naissance de l'écriture : la palette de Narmer

C'est cette dernière phase du Nagadien, entre 3300 et 2900, qui voit l'apparition du processus de codification, un des caractères des sociétés étatiques. Plusieurs artefacts disparaissent, comme la poterie décorée, les beaux couteaux de silex, d'autres évoluent, comme les palettes à fard devenues supports d'iconographie, tandis que des formes nouvelles commencent à voir le jour, comme certains vases que l'on retrouvera tout au long de l'Ancien Empire. Mais la grande nouveauté de Nagada III, c'est le début de l'écriture.
Dans la tombe U-j d'Abydos, des poteries portaient peints à l'ocre rouge des animaux associés à des motifs végétaux, interprétés comme les premiers signes de l'écriture hiéroglyphique, et lus comme la désignation du domaine (le végétal) de rois (les animaux) qui auraient régné durant une « dynastie 0 », soit entre 3300 et 3100 avant notre ère. Dès cette époque, un signe rectangulaire typique, appelé serekh, considéré comme la représentation d'une façade de palais, apparaît incisé sur la panse des poteries, parfois surmonté d'un faucon et à l'intérieur duquel prendra place, sous la Première Dynastie, le nom du Pharaon. Ainsi l'écriture apparaît-elle en relation avec la gestion des échanges commerciaux, la volonté de garantir l'intégrité et la qualité du produit, volonté émanant d'une élite de plus en plus puissante, qui, très rapidement, saura reconnaître ce « pouvoir  » de l'écrit et se l'attribuera en se désignant : avant tout énoncé plus complexe, le mot renvoie au nom royal.

La palette de Narmer, découverte à Hiérakonpolis et conservée au musée du Caire, synthétise admirablement cette époque charnière, quand la préhistoire vient buter aux premières marches de l'histoire. Réalisée en grauwacke, sur un support traditionnel, celui de la palette à fard attestée dès le Badarien, elle porte en relief une iconographie magnifiquement structurée, dominée par la double tête de la déesse vache Bat, à visage humain, encadrant le nom du roi dans son serekh. Au verso, le roi figuré avec la couronne blanche de Haute-Égypte assomme de sa massue piriforme un prisonnier agenouillé. Les signes hiéroglyphiques informent qu'il s'agit d'un homme (symbole probable d'une population ?) du Delta. Dans la partie basse, des ennemis dénudés et morts expriment la défaite. Au recto, le godet, dessiné par l'entrelas du cou de deux monstres tenus en laisse, notifie que le rôle premier de l'objet n'a pas été oublié, qu'il s'agit bien d'une palette à fard et non d'un simple et innocent support pour une iconographie de caractère royale. Le roi, porté sur le registre du haut, coiffe cette fois la couronne rouge de Basse-Égypte. Il avance, précédé de son scribe et de ses porte-étendards, vers la « Grande porte d'Horus, le harponneur », désignation de la ville de Bouto, à l'extrémité du Delta. Deux rangées d'ennemis allongés, la tête coupée placée entre les jambes, expriment l'ampleur de la défaite. C'est dans l'achèvement du processus d'unification des deux terres que se situe ce document, principe de dualité consubstanciel à la royauté égyptienne. L'image s'est fixée en un stéréotype appelé à traverser trois millénaires : celle du roi massacreur. Tandis qu'au plan social, l'ascension vertigineuse de l'élite se traduit par la monumentalité des tombeaux et l'accumulation du mobilier funéraire, elle s'exprime ici par une sorte d'exaltation de la violence, violence totalement dominée par l'institution monarchique, qui, loin de traduire simplement des événements, sublime la force et la puissance, exprime une idéologie dont se générera l'image du Pharaon à travers les siècles à venir.

Béatrix Midant-Reynes
Avril 2005
 
Bibliographie
Aux origines de l'Égypte.. Du Néolithique à l'émergence de l'État. Aux origines de l'Égypte.. Du Néolithique à l'émergence de l'État.
Béatrix Midant-Reynes
Du Néolithique à l'émergence de l'État.
Fayard, Paris, 2003

Préhistoire de l'Egypte. Des premiers hommes aux premiers Pharaons Préhistoire de l'Egypte. Des premiers hommes aux premiers Pharaons
Beatrix Midant-Reynes
Arman-Colin, Paris, 1992

Aux origines de l'Etat égyptien. Des premières communautés rurales aux premiers rois Aux origines de l'Etat égyptien. Des premières communautés rurales aux premiers rois
Y. Tristan
In Dossiers d'archéologie N°298
Dijon, novembre 2004

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