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Les oasis d'Égypte
Françoise Dunand
Professeur émérite de l'université de Strasbourg 
Directrice des fouilles d'El-Deir (oasis de Kharga)

« L'île des Bienheureux » : selon Hérodote, le plus célèbre des voyageurs anciens qui visita l'Égypte vers le milieu du Ve siècle av. J.-C., c'est ainsi que ses compatriotes grecs désignaient l'oasis de Kharga. À qui venait de faire route pendant des jours dans un désert complètement aride, sous une chaleur implacable, les champs bien verts et les fraîches palmeraies de l'oasis ont pu apparaître comme un paradis, d'autant plus qu'à l'époque où écrivait Hérodote, et pour plusieurs siècles encore, l'eau qui jaillissait en abondance des puits artésiens et ruisselait dans les canalisations souterraines permettait la mise en culture de vastes zones aujourd'hui retournées au désert. Car, comme le concède Françoise Dunand, il faut beaucoup d'imagination pour reconstituer, à l'heure actuelle, les paysages antiques de l'oasis...


Un chapelet d'oasis


Kharga est la plus méridionale des oasis du désert occidental égyptien, qui s'égrènent depuis Baharyia, au nord, jusqu'à Kharga, sur une ligne à peu près parallèle à celle du Nil. Située à deux cents kilomètres environ à l'ouest du fleuve, la région des oasis s'étend sur cent cinquante kilomètres du nord au sud, de la latitude de Louqsor à celle de Kom Ombo. C'est en fait une vaste zone d'effondrement – les Égyptiens désignaient à juste titre les oasis par le terme wahat, « chaudron » – formée à la fin de l'ère tertiaire, lorsque se retira la mer qui recouvrait la majeure partie de l'Égypte, laissant des dépôts d'argile couverts de fossiles : bancs d'huîtres et gisements d'oursins ne sont pas rares dans toute la région. Cet effondrement s'est produit dans le grand plateau qui s'étend jusqu'à la Libye à l'ouest et jusqu'à la vallée du Nil à l'est. Il est ainsi limité au nord, à l'est et à l'ouest par un escarpement rocheux qui s'élève à environ 450 mètres, alors que le fond de l'oasis est à la cote 60.


Une eau si précieuse


La formation des oasis du désert occidental a eu pour effet de les rapprocher de l'immense réserve d'eau souterraine qui s'étend sous le plateau nubien et qui est pratiquement inaccessible ailleurs. Dans le nord de l'oasis, autour de la ville de Kharga, l'eau affleure ; ailleurs, en particulier dans le sud, il faut maintenant aller la chercher à une grande profondeur – 1 500 mètres dans la région de Douch. Il semble bien que les nappes situées à faible profondeur aient été progressivement épuisées, du fait d'une irrigation pratiquée de manière intensive ; par ailleurs, des changements climatiques intervenus au cours des premiers siècles de notre ère ont dû contribuer à la désertification de terres jusque-là cultivées ; jusqu'à cette époque le climat était probablement de type méditerranéen, avec des pluies d'hiver qui rechargeaient les nappes. C'est dire que le paysage de Kharga, comme celui des autres oasis du désert occidental, n'a rien à voir avec ceux des oasis du Sud saharien... Les points d'eau autour desquels se regroupent les villages, avec leurs champs et leurs palmeraies, sont séparés par de vastes espaces désertiques, où se dressent les barcanes, grandes dunes en forme de croissant, et les yardangs, buttes d'argile sculptées par le vent qui leur a donné l'aspect de lions couchés. L'habitat est concentré là où la présence de l'eau rend la vie possible ; mais alors que l'oasis voisine de Dakhla a conservé quasiment intacts ses très beaux villages médiévaux, avec leurs rues étroites et sinueuses, leurs grandes maisons aux façades savamment travaillées en brique crue, les villages de Kharga n'ont pas conservé grand-chose de leur passé ; beaucoup d'entre eux ont d'ailleurs été aménagés à une époque assez récente, lorsque le grand projet élaboré par Nasser voulait faire des oasis une « Nouvelle Vallée », Ouad-el-Gedid. Des maisons anciennes subsistent à Baris et surtout à Kharga même dont le vieux quartier, Darb-al-Sindadiya, si délabré et abandonné soit-il, témoigne encore de l'époque où les habitants, pour se protéger contre les raids des tribus nomades du désert, se réfugiaient dans son lacis inextricable de ruelles tortueuses, à l'intérieur d'une enceinte dont l'accès devait être difficile aux envahisseurs.


Une occupation très ancienne


Le passé de Kharga est relativement mal connu. Qu'elle ait été habitée dès la plus haute antiquité ne fait aucun doute ; l'exploration systématique de la surface de la région située autour de Douch, dans le sud de l'oasis, effectuée par M. Wuttmann et les membres de l'Institut français d'archéologie orientale du Caire, révèle la présence dans cette zone de plusieurs dizaines de sites préhistoriques. Au IIIe millénaire, l'oasis était certainement occupée par les Égyptiens. Dakhla, à la fin de l'Ancien Empire (vers 2300 av. J.-C.), est le siège de gouverneurs dont on a retrouvé les magnifiques tombeaux à Qila-el-Dabba (Balat), très comparables, par leurs structures et leur mobilier, aux grands mastabas de Saqqara. La région des oasis présentait certainement un intérêt économique aux yeux du pouvoir égyptien : Kharga servait en effet de relais sur une importante route de caravanes en direction de l'Afrique noire, le Darb-el-Arbaïn ou « piste des Quarante Jours ». Or, dès l'Ancien Empire, les pharaons se sont intéressés aux produits venus de Nubie et leurs expéditions empruntaient la route du désert, plus directe, plutôt que de suivre le cours du Nil, voie plus longue et plus difficile ; c'est ce que montre l'inscription funéraire de Horkhouf, un haut fonctionnaire des rois Mérenre et Pépi II (vers 2200 av. J.-C.), dans son tombeau d'Assouan. On ne sait pas grand-chose de Kharga pour les siècles qui suivent, bien que des tombes datant du Moyen Empire (2000-1720 av. J.-C.) aient été découvertes dans le voisinage du temple, beaucoup plus tardif, de Qasr-el-Ghoueita. Il y a, en fait, des lacunes considérables dans notre information. Il est probable que, du IIIe millénaire jusqu'au début du Ier millénaire av. J.-C., l'oasis ait été administrée par des gouverneurs dépendant du pouvoir central égyptien, à qui on versait un tribut ; les peintures de plusieurs tombes thébaines de l'époque de Thoutmosis III (vers 1450 av. J.-C.) montrent des notables venant apporter à la cour du pharaon les « tributs des oasis », à savoir des nattes, des peaux et surtout des jarres de vin car elles produisaient un vin très réputé. Par ailleurs, il semble bien que, dès cette époque, Kharga ait servi de lieu de relégation pour toutes sortes d'indésirables ; elle a conservé cette fonction pendant des siècles, jusqu'à nos jours...


Le développement des oasis à la Basse-Époque


Au cours du Ier millénaire, la vie et les activités de l'oasis vont recevoir une impulsion considérable et cela, paradoxalement, à une époque où l'Égypte subit une domination étrangère. En 525 av. J.-C., conquise par le Perse Cambyse, elle devient une province du vaste Empire achéménide fondé par Cyrus le Grand ; elle a désormais à sa tête un satrape ou gouverneur perse et doit payer tribut. Cela mis à part, la vie du pays et ses institutions ne semblent pas changer en profondeur ; la culture et la religion traditionnelles ne sont manifestement pas altérées. Pourtant, dans les oasis, et en particulier à Kharga, la présence perse a des conséquences importantes et durables. C'est à cette époque qu'est mis en place un système nouveau de récupération de l'eau qui va permettre la mise en culture de superficies considérables. Ce système, probablement inventé et en tout cas mis en œuvre dans l'ancien Iran, est celui des qanats : il s'agit de canalisations souterraines amenant dans la plaine cultivable les eaux de sources ou de nappes perchées des collines avoisinantes ; creusées souvent à une grande profondeur, elles sont repérables en surface par la présence de regards maçonnés, qui permettaient de descendre dans la canalisation pour la nettoyer et vérifier son bon fonctionnement. Il devait y avoir de l'eau en abondance dans le plateau qui borde l'oasis ; un des ensembles de qanats les plus vastes et les plus spectaculaires est celui qui se trouve à Oum-el-Dabadib, au pied de l'escarpement. Celui de Douch, également important, a été mis au jour et étudié par le géographe B. Bousquet.


La mise en place de cette technique nouvelle – elle était évidemment inconnue de la vallée du Nil, où l'eau de la crue suffisait en principe à assurer l'irrigation – a certainement été un facteur important du développement des oasis dans la seconde moitié du Ier millénaire. Les parcellaires antiques, très vastes, sont encore bien visibles ; les dimensions des parcelles n'ont guère varié de l'Antiquité à nos jours. La nature des cultures, elle, a changé au moins partiellement ; bien sûr, un élément essentiel du paysage reste, comme dans l'Antiquité, les palmiers dattiers et les palmiers doum ; on cultive toujours les céréales, les légumes et les plantes fourragères ; mais on a introduit la culture du riz, qui constitue à l'heure actuelle la base de l'alimentation, ainsi que celle des agrumes.


Une floraison architecturale et urbaine


Par ailleurs, à l'époque perse, une activité de construction monumentale s'est développée à Kharga. En témoigne le beau temple d'Hibis, édifié en grande partie sous Darius Ier sur un site correspondant probablement à la ville antique de H( )b, déjà mentionnée dans un papyrus de la fin du IIe millénaire. Sa structure est assez traditionnelle, mais son décor comporte des éléments tout à fait originaux, en particulier dans le « saint des saints ». D'autres temples ont été édifiés, ou en tout cas mis en chantier à l'époque perse ; c'est le cas de celui de Qasr-el-Ghoueita, dont la construction a été poursuivie à l'époque ptolémaïque, et de celui, en brique crue, de Manawer, récemment découvert par une équipe de l'IFAO, en même temps qu'un important dépôt d'ostraca démotiques qui apportent quantité d'informations sur les activités de la région et de ses habitants sous l'occupation perse.


Aux époques ptolémaïque (331-30 av. J.-C.) et romaine (30 av. J.-C.-395 après J.-C.), l'oasis est manifestement très prospère, grâce au développement de l'irrigation sur une grande échelle. Les établissements se multiplient, ainsi que les constructions monumentales. Une importante documentation archéologique, anthropologique, papyrologique, nous permet de connaître de mieux en mieux ce qu'a été la vie dans l'oasis durant cette période et durant celle où, avec toute l'Égypte, jusqu'à la conquête arabe de 642, elle fait partie de l'empire d'Orient, dont la capitale est Constantinople.


Entre le IIIe siècle av. J.-C. et le IVe siècle après J.-C., on poursuit ou on entreprend la construction de nombreux temples : temples de pierre, de type assez traditionnel, comme ceux de Qasr-el-Ghoueita, Qasr-el-Zayyan, Nadura, Douch ; temples en brique crue, très caractéristiques des oasis, avec plafonds voûtés, parois recouvertes de stuc peint, comme on en voit à Oum-el-Dabadib, El-Deir, Aïn-el-Labakha, Dabbasheyia, Douch, Aïn Ziyada... Le dieu principal de Kharga est Amon, parfois désigné sous un nom local, Amenèbis, « Amon d'Hibis », mais représenté de façon tout à fait « classique », en compagnie de son épouse, la déesse Mout et du dieu enfant Khonsou. À Douch, cependant, le temple principal est dédié au couple Osiris – Isis. C'est en effet la religion égyptienne traditionnelle qui est en vigueur à Kharga, comme dans les autres oasis, et cela jusqu'à une époque très tardive (IVe siècle après J.-C. au moins). Il en va de même des pratiques et croyances funéraires, ainsi que l'attestent avec évidence les corps momifiés et le mobilier retrouvés dans les tombes des nécropoles oasites.


Des relais fortifiés sur la « piste des Quarante Jours »


Un témoignage spécifique de l'intérêt que Rome manifestait à cette « frontière » de l'empire nous est apporté par les nombreux forts ou fortins édifiés, en particulier, dans toute la région nord de l'oasis. D'imposantes forteresses s'élèvent à El-Deir, Aïn-el-Labakha, Oum-el-Dabadib, avec leurs tours et leurs murailles souvent conservées sur une hauteur de dix à quinze mètres ; ailleurs ce sont des fortins comme à Soumeiha, El-Gib, Tulib, ou bien des tours fortifiées. Sièges de garnisons ou simples postes de garde, ces constructions, réalisées probablement pour la plupart dans les dernières décennies du IIIe siècle après J.-C., devaient avoir pour fonction de surveiller les routes reliant l'oasis à la vallée du Nil ; or la principale d'entre elles, la « piste des Quarante Jours », qui, venant d'Assiout, traverse l'oasis pour se diriger ensuite vers le Darfour, à plus de 1 700 km, était une importante voie commerciale, empruntée par les caravanes. Il est possible également que, dès cette époque, on ait redouté les incursions de nomades venus des déserts du sud et de l'ouest, attirés par la richesse de l'oasis – richesse que le pouvoir romain trouvait important de préserver. En plus de ces soldats cantonnés dans les forts, troupes auxiliaires plutôt que légionnaires, il y avait aussi des contingents de méharistes qui patrouillaient sur les pistes du désert.


La sollicitude du pouvoir romain était bien entendu intéressée. Deux édits de préfets romains ont été inscrits sur un des pylônes du temple d'Amon d'Hibis, montrant que les directives du pouvoir étaient diffusées jusqu'au fin fond de la province. Celui du préfet Tibérieux Julius Alexander date du 6 juillet 68 ; à cette époque, à Rome, Néron s'était suicidé, Galba venait d'être proclamé empereur, il importait de reprendre en mains les sujets. L'édit du préfet est un remarquable texte de propagande, affirmant « la bienveillance et la prévoyance » de l'empereur, et concluant que la population doit « avoir confiance et travailler avec zèle... »


La lente pénétration du christianisme


La christianisation, qui s'opère lentement et progressivement en Égypte au cours du IIIe et surtout du IVe siècle, touche également l'oasis. En témoignent les vestiges de ce qui est probablement la plus ancienne église d'Égypte, Shams-el-Din, et surtout le cimetière chrétien de Bagawat. Cette « ville des morts », avec ses chapelles à coupole, dont certaines ont conservé un beau décor peint, s'étageant sur la pente d'une colline au nord de Kharga, offre un témoignage exceptionnel de la vitalité du christianisme égyptien aux Ve et VIe siècles – un christianisme qui n'a pas aboli les vieilles pratiques funéraires, comme celle de la momification... À l'époque des grands conflits doctrinaux, aux IVe et Ve siècles, Kharga sera appelée à plusieurs reprises à jouer son rôle traditionnel de lieu de relégation, en donnant asile à des évêques et à des moines condamnés pour leurs doctrines non conformes à l'orthodoxie dominante.


À partir du milieu du VIIe siècle, des transformations considérables s'opèrent, dans l'oasis comme dans toute l'Égypte : un nouveau pouvoir se met en place, une nouvelle religion, une nouvelle langue. Mais c'est une autre histoire. Pourtant, la vieille civilisation égyptienne perdure à travers son dernier avatar, la culture copte, présente jusqu'à nos jours à Kharga. Et lorsqu'on voit des nuées d'enfants visitant le temple d'Hibis ou la nécropole de Bagawat, on se dit que la conscience et la fierté de leur patrimoine demeurent vivantes chez les habitants de l'oasis.

Françoise Dunand
Octobre 2008
 
Bibliographie
L'Egypte restituée. Tome 2 : Sites et temples des déserts L'Egypte restituée. Tome 2 : Sites et temples des déserts
Sydney Aufrère et Jean-Claude Golvin
Errance, Paris, 1994

Tableaux des oasis égyptiennes Tableaux des oasis égyptiennes
Alain Blottière, Christian Sappa
Tableaux
Arthaud, Paris, 1999

Désert libyque Désert libyque
Th. MONOD et J.-F. SERS
Arthaud, 1994

The Western Desert of Egypt. An Explorer's Handbook The Western Desert of Egypt. An Explorer's Handbook
C. Vivian
An Explorer's Handbook
The American University in Cairo Press, 2000

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