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Les Normands en Méditerranée du XIe au XIIIe siècle
Pierre Aubé

Spécialiste d'histoire médiévale des XIe et XIIe siècles
Membre de la Société de l'histoire de France.

Après s'être établis tant en Russie – le pays des hommes roux – qu'en Normandie – le pays des hommes du Nord –, les guerriers scandinaves n'en n'ont pas si vite perdu ni leur soif d'inconnu et de richesses ! Si l'aventure méditerranéenne de leurs descendants commence en Calabre, elle trouvera son plein épanouissement en Sicile et fera trembler tant Rome que Byzance. Pierre Aubé, médiéviste, auteur des Empires normands d'Orient XIe-XIIIe siècles (Perrin, 1999) explique comment ces cadets du Cotentin, ambitieux mais tolérants, ont fait fleurir en Méditerranée la civilisation la plus originale et la plus raffinée de l'Occident médiéval.

Rêves d'Italie, rêves de fortune

Autour de l'An mil, la Méditerranée occidentale est en proie aux raids multiples que lancent depuis trois siècles les musulmans d'Afrique du Nord. Les chroniques rapportent qu'un groupe de chevaliers normands de retour de Terre sainte, après avoir fait le pèlerinage habituel au sanctuaire du mont Gargan dans les Pouilles, relâcha en vue du port de Salerne assiégé et libéra la ville. La cité marchande échappa ainsi à la rançon habituelle. Ces sauveurs, à l'évidence, méritaient qu'on leur prêtât de l'intérêt. Eux-mêmes se chargèrent, de retour au pays, de vanter leur fait d'armes.

Ils étaient d'ailleurs nombreux à attendre une occasion de quitter une Normandie qui, pour être riche, ne nourrissait plus son monde. La vie est rude en un moment où le pouvoir ducal impose toujours plus de charges à l'aristocratie militaire et s'emploie à préserver les patrimoines en garantissant les droits des aînés. Les cadets de familles n'ont plus qu'à aller chercher fortune ailleurs. L'Italie du Sud n'est plus une inconnue pour les quelques familles qui se sont déjà implantées sur une terre où se disputent âprement Lombards et Byzantins, sous l'œil attentif des musulmans qui ont fait de la Sicile un poste avancé.

On a vu un duc de Naples donner la ville d'Aversa au Normand Rainolf Drengot, charge à lui de défendre les places qui en dépendaient et de faire fructifier les terres alentour. L'affaire s'est conclue autour d'un mariage mirobolant. Ces mercenaires ont du prix et une nuée de candidats à la fortune s'abat sur le Mezzogiorno.

Guillaume, Dreux, Robert et Roger, les vaillants fils de Tancrède de Hauteville

Une de ces familles allait bientôt précipiter l'Italie du Sud dans une destinée singulière et flamboyante. Tancrède de Hauteville, un hobereau du Cotentin accablé d'une descendance gigantesque, tenait un petit fief assez pauvre entre Coutances et Saint-Lô. Dans le cerveau des jeunes hommes – ils sont douze –, courent des rêves de grandeur. Guillaume et Dreux quittent le pays et vont se mettre au service du prince Guimar de Salerne en lutte contre les Grecs. Guillaume est un colosse qu'on appellera bientôt Bras de Fer. On l'investit de toutes les terres byzantines « conquises ou à conquérir ». Une aubaine. Dreux va bientôt saisir l'occasion de la mort de son frère pour se proclamer « duc de tous les Normands d'Apulie et de Calabre ». On voit alors affluer une foule de Normands avides, que l'ambition dévore.

Parmi eux, un demi-frère de Dreux : Robert. On l'investit d'une bicoque autour de Scribla, l'une des régions les plus désolées de la Calabre. C'est de là qu'au fil des mois il va terroriser la région et commencer à faire fortune en tirant des Byzantins d'énormes rançons. Il sera pour tout le monde Guiscard, le rusé… De temps à autre, tous se retrouvent pour affronter l'adversité. En 1053, devant Civitate, les Normands défont les troupes du pape Léon IX qu'inquiète ce grignotage au sud des États de l'Église. Cinq ans plus tard, Robert Guiscard recueille l'héritage et, par traité, se fait accepter par le pontife. L'arrivée de son jeune frère Roger – il n'a pas vingt ans et on l'appellera « le Grand Comte » – ouvre des perspectives nouvelles vers la Sicile. Pendant que Robert s'applique à guerroyer sur le continent et par-delà l'Adriatique, Roger dévaste la Sicile occupée depuis plus de deux siècles par les musulmans. En 1061, Messine tombe. À l'issue d'une interminable campagne d'usure, Palerme tombe à son tour le 7 janvier 1072. Nul massacre, en un temps qui en est friand, ne viendra souiller ce qui sera le joyau de l'empire des Normands en Méditerranée. La grande affaire de Robert Guiscard, c'est Byzance. En 1081, il écrase les troupes de l'empereur Alexis Comnène. Au fronton de la cathédrale de Salerne, on peut encore lire : Dux Romani Imperii maximus triumphator. Après quoi il se mêle des affaires de l'Église, dont il se pose en défenseur face au Saint Empire, mais c'est un Grégoire VII effaré qui voit le Normand ravager Rome avant de fuir dans ses fourgons. Il n'y survivra pas. Robert, guère plus, qui meurt en 1085 dans l'île de Céphalonie. Robert, « la terreur du monde ».

Roger II, ou l'apogée de la Sicile normande

Dès lors, la politique des Normands s'étendra par capillarité de la Sicile à l'Empire, des rêves byzantins à la principauté d'Antioche, née de la croisade et de la volonté farouche de Bohémond, fils de Roger. Puis elle concernera l'Occident et l'Orient tout entier lorsque tout l'héritage tombera entre les mains du fils du « Grand Comte » : Roger II de Sicile, qu'on verra ceindre à Païenne, le jour de Noël 1130, le kamelaukion, la couronne à pendentifs des empereurs de Byzance. Cet homme, terrible et visionnaire, rassembleur de terres, va imprimer sur les terres normandes sa marque indélébile : pouvoir absolu sur un État centralisé, respect sourcilleux de toutes les ethnies qui vivent là en symbiose. Arabes, Syriens, juifs, chrétiens grecs ou latins sont à l'origine d'un métissage culturel étourdissant qui explosera en créations sans équivalent en Europe et que jamais on ne devait revoir.

Avec Roger II, les États normands d'Italie du Sud et de Sicile s'imposent au monde, tant en Occident qu'en Orient. Leur organisation est un modèle du genre. Justice, finances, administration et commerce sont l'objet de règlements drastiques. Redevances, tribus, droits de mutation, perceptions sur les récoltes, les pêcheries, l'élevage, la transhumance, les ateliers royaux : tout est soumis aux exigences du fisc. L'Église doit compter avec ce voisin trop puissant et redoute une entente des Normands avec le Saint Empire qui mettrait les États pontificaux sous tutelle. Byzance tremble. Les successeurs de Roger, mort en 1154, continuent cette politique volontariste, surtout son fils Guillaume II, d'une grande subtilité, qu'on verra sous les murs de Thessalonique.

Appétits allemands, angevins et aragonais

À sa mort, en 1189, le pouvoir tombe entre les mains d'Henri de Hohenstaufen, l'époux de Constance, fille de Roger II. La domination allemande s'évertuera à faire table rase du passé normand jusqu'à ce que Frédéric II, fils du Staufen et petit-fils de Roger II, recueille le double héritage et porte à son paroxysme l'« État œuvre d'art ». Couronné empereur allemand, Frédéric de Sicile demeure un méditerranéen. Lui seul, croisé insolite qui use de la diplomatie en virtuose, saura entrer désarmé dans Jérusalem. Tant de puissance en irrite beaucoup. La papauté asphyxiée excommuniera ce génie ambigu avant d'offrir le trône au mieux offrant. Charles d'Anjou, frère de Louis IX, tente sa chance et commence à exterminer la « race normande », avec l'aide vigilante du Saint-Siège. En 1268, à Naples, sur la piazza del Mercato, Conradin, arrière-petit-fils de Roger II, est décapité, au grand scandale de l'Europe entière. Les uns après les autres, tous les princes normands seront éliminés comme de la vermine. La Sicile se vengera durement. Après les fameuses « Vêpres siciliennes », lorsque les Français honnis furent massacrés, elle se donna à Pierre III d'Aragon qui, en 1282, est couronné roi dans la cathédrale de Palerme où gisaient, dans des sarcophages somptueux, ceux qui étaient devenus une légende. Il avait épousé une petite-fille du grand Frédéric. Lui aussi était du sang de Robert Guiscard et du « Grand Comte ». La grande île restera dans la famille, pour un demi-millénaire encore.

Des trésors d'intelligence et de beauté

Le souvenir de ce jaillissement ne s'est jamais tout à fait perdu. Aujourd'hui, en Sicile, on peint toujours sur des charrettes les fastes de cette geste étonnante. Et les théâtres de marionnettes chantent l'aventure des Normands. Ce qui demeure de plus vivace, pourtant, ce sont les traces palpables de la fusion, en ces lieux, de l'Orient et de l'Occident, par la volonté des princes. La chapelle Palatine, Monreale, Cefalù, Santa Maria dell'Amiraglio, San Giovanni degli Eremiti ou la Ziza font encore rêver. Même s'ils ne sont plus que le reflet d'une civilisation qui les fit vibrer toutes, et dont on disait que le souverain chrétien était « un sultan couronné ».

Les murmures de l'eau dans des jardins de rêve se sont tus à jamais. Quelques trésors d'intelligence et de beauté se cachent aujourd'hui dans les grandes bibliothèques ou les musées d'Europe. Le manteau de sacre de Roger II, d'inspiration fatimide, fait la gloire de la Hofburg, à Vienne. On connaît moins l'œuvre majeure du grand Idrîsî, qui avait fait toutes ses études à Cordoue, alors la capitale intellectuelle de l'Europe. En dix ans, le géographe le plus doué de son temps vint à bout d'une œuvre immense où se trouvait recensé, dans le moindre détail, le monde connu. Achevée en janvier 1154, on l'appela al-Kitâb al-Rudjari, le livre de Roger, son commanditaire. C'était justice.

De ces siècles sans équivalent dans l'Europe d'alors, il faut retenir le refus obstiné de faire table rase du passé et l'acharnement à adapter et à respecter les particularismes, sans détruire ni contraindre. D'autant que les Normands ne furent toujours qu'une minorité dont la garantie résidait dans une large politique d'assimilation et de tolérance. Les fameuses Assises promulguées à Ariano en 1140 commencent par ces mots : « Les lois nouvelles obligent tout le monde. Mais il n'est porté aucune atteinte aux mœurs, coutumes et lois des peuples soumis à notre pouvoir, chacun en son particulier. » Le grand voyageur Ibn Jobaïr, de passage à Palerme, vit ses amis prier au cœur du palais royal et participa aux fêtes de Noël. Ce qui pouvait choquer de bons esprits mais qui était somme toute assez classique au Moyen Âge. De quoi faire rêver, pour longtemps encore.

Pierre Aubé
Janvier 2002
 
Bibliographie
Palerme, 1070-1492. Mosaïque de peuples, nation rebelle: la naissance violente de l'identité sicilienne Palerme, 1070-1492. Mosaïque de peuples, nation rebelle: la naissance violente de l'identité sicilienne
Henri Bresc et Geneviève Bresc-Bautier
Mosaïque de peuples, nation rebelle: la naissance violente de l'identité sicilienne
"Mémoires" n°21
Autrement, Paris, 1993

L'Espagne et la Sicile musulmanes aux XIe et XIIe siècles L'Espagne et la Sicile musulmanes aux XIe et XIIe siècles
Pierre Guichard
Histoire et archéologie médiévales
Presses Universitaires de Lyon, Lyon, 2000

Italie normande, XIe-XIIe siècles Italie normande, XIe-XIIe siècles
Jean-Marie Martin
La vie quotidienne
Hachette, Paris, 1994

La terreur du monde. Robert Guiscard et la conquête normande en Italie La terreur du monde. Robert Guiscard et la conquête normande en Italie
Huguette Taviani-Carozzi
Fayard, Paris, 1996

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