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Les nomades et la Chine
Iaroslav Lebedynsky

Chargé de cours à l'INALCO

À partir du début du Ier millénaire av. J.-C., la Chine – définie ici comme l'aire de la civilisation chinoise – voisina au nord et au nord-ouest avec des populations nomades qui occupaient les zones de steppe et de semi-désert de la Mongolie, de la boucle du fleuve Jaune avec la steppe de l'Ordos, et du Gansu. Les historiographies chinoise puis occidentale donnent souvent de ce long voisinage l'image d'une confrontation violente entre « civilisés » et « barbares ». Pour Iaroslav Lebedynsky la réalité est moins simple : des échanges culturels ont eu lieu entre nomades et Chinois, pas toujours dans le sens que l'on imagine, et à différentes époques, certains peuples nomades ont dominé tout ou partie de la Chine et fourni l'encadrement politique et militaire de l'empire.



Premiers contacts


La Mongolie et l'actuelle Chine du Nord constituent le « terminus » oriental de la grande steppe eurasiatique. Dans ces régions, comme dans les steppes plus occidentales, s'est développé au début du premier millénaire av. J.-C. le mode de vie pastoral et guerrier des peuples de cavaliers nomades. Les contacts entre nomades et Chinois sont bien attestés à partir de l'époque des Zhou Orientaux et surtout de la période dite des « Royaumes Combattants » (475-221 av. J.-C.).

Les sources chinoises antiques désignent ces premiers nomades par des appellations générales telles que Rong, Di ou Hu, qui correspondent grossièrement au terme gréco-romain de « Barbares », avec parfois une précision géographique comme Donghu ou « Hu orientaux ». On a des raisons de penser qu'il y avait parmi eux des europoïdes, héritiers de la grande expansion indo-européenne vers l'est à l'âge du bronze, et des mongoloïdes, sans doute les lointains ancêtres des populations de langue altaïque dont elles ont formé les groupes turc, mongol et toungouse.

Les nomades nous sont bien sûr décrits comme des pillards fascinés par la richesse du monde chinois, mais ils exercèrent aussi d'emblée une certaine influence sur ce dernier, notamment dans le domaine militaire. Les plus septentrionaux des « Royaumes Combattants », comme Qin et Zhao, s'inspirèrent du modèle nomade pour développer une cavalerie montée qui se substitua progressivement à la charrerie traditionnelle. Ils empruntèrent aussi des modèles d'armes : dès le Ve siècle av. J.-C., on produisait en Chine du Nord des épées de bronze courtes imitées de l'akinakès nomade en fer ; on soupçonne que le dispositif de suspension des épées courtes puis longues par un pontet vertical de fourreau, puis le sabre – l'arme blanche longue à tranchant unique – eurent la même origine. Quelques anecdotes montrent que les Chinois étudiaient, pour s'en protéger, les tactiques de leurs voisins. Le général Qin Kai de l'État de Yan fut ainsi envoyé comme « otage » chez les nomades, en fait pour les espionner. Finalement, en 307 av. J.-C., le roi Wuling de Zhao ordonna l'adoption par ses troupes de la tenue de cavalier nomade : caftan, pantalon et bottes.

Dès cette période, sans doute, des éléments de l'art animalier des steppes pénétrèrent dans l'art chinois qu'ils allaient durablement influencer. Inversement, il est possible que des motifs chinois aient voyagé en sens inverse à travers l'Eurasie ; c'est peut-être le cas de l'« animal enroulé » connu jusque chez les Scythes d'Europe.



Le premier grand empire nomade : les Xiongnu


Assez symboliquement, la réunification de la Chine par l'État de Qin, achevée en 221 av. J.-C. par Zheng ou Shihuangdi, coïncida avec l'émergence du premier grand « empire » nomade à ses frontières : celui des Xiongnu, population aux affinités linguistiques mal connues. C'est contre les Xiongnu que Shihuangdi, réutilisant des tronçons de fortifications antérieurs, réalisa la première Grande Muraille, et il les chassa de la steppe de l'Ordos en 214 av. J.-C. Les troubles qui suivirent la mort de l'empereur en 210 av. J.-C., jusqu'à la fondation de la dynastie Han en 206 av. J.-C., permirent cependant aux Xiongnu de se renforcer. Ayant bâti, sous leur plus grand souverain Maodun (209-174 av. J.-C.), un État assez structuré en Mongolie, les Xiongnu attaquèrent périodiquement la Chine qui fut contrainte de les reconnaître comme des partenaires privilégiés et de leur payer un tribut déguisé en « cadeaux » diplomatiques : laques, jades, soie, voire princesses de la famille impériale. Les sources écrites et l'archéologie montrent que, tout en conservant leur culture nomade, les Xiongnu appréciaient les produits de luxe chinois et que leur souverain disposait d'une chancellerie chinoise.

Au Ier siècle av. J.-C., les Xiongnu furent affaiblis par les scissions qui se produisirent à diverses reprises entre leurs tribus. Les Chinois surent en jouer et aussi encourager d'autres peuples nomades, comme les Xianbei et les Wuhuan, à contester aux Xiongnu la domination des steppes orientales. Entre 36 av. J.-C. et 155 de notre ère, les principales hordes xiongnu furent détruites ou refoulées. Un groupe de Xiongnu méridionaux parvint cependant, en profitant des troubles dynastiques chinois du début du IVe siècle, à instaurer sa domination sur de grandes parties de la Chine du Nord, où régnèrent de 308 à 350 les dynasties dites des Zhao Antérieurs et Zhao Postérieurs. Ces Zhao étaient les premiers d'une très longue série de chefs nomades devenus empereurs « chinois ».



Les Xianbei et les Tabghatch/Tuoba, des cavaliers en Chine du Nord


Vainqueurs des Xiongnu, les Xianbei, qui pourraient avoir été des Proto-Mongols avec un élément proto-turc, répétèrent leur aventure à partir du IIe siècle, et avec le même résultat final : au IVe siècle, la tribu xianbei des Mujong établit à son tour en Chine du Nord les deux dynasties des Yan Antérieurs (349-370) et Postérieurs (384-407). Il semble que ce soit à l'époque des Xianbei que l'usage de la cavalerie lourde cuirassée de style centre-asiatique se soit diffusé en Chine.

Au tournant des IVe et Ve siècles, un autre groupe nomade issu des Xianbei mais à dominante nettement turque, celui des Tabghatch – Tuoba en transcription chinoise – balaya les Mujong. Le chef Tuoba Gui fonda une dynastie « chinoise » baptisée Wei. L'un de ses successeurs, Tuoba Dao, réussit en 439 à unifier à son profit toute la Chine du Nord. Il exprimait en ces termes la supériorité militaire des nomades : « Les Chinois sont fantassins et nous sommes cavaliers. Que peut un troupeau de poulains et de génisses contre des tigres ou une bande de loups ? »

À partir de la seconde moitié du Ve siècle, les empereurs Wei convertis au bouddhisme se sinisèrent au point de renier complètement leur culture d'origine : en 494, les noms, la langue et le costume tabghatch furent interdits.

Les Wei ne parvinrent jamais à conquérir la Chine du Sud, demeurée aux mains d'empereurs « nationaux ». Après une révolte militaire intervenue en 534, l'empire Wei se divisa en deux parties dont les dynasties furent renversées dans les années 550.



Les Türks et les Ouïghours : razzias, révoltes, expéditions


À peu près au même moment s'affirmait dans l'Altaï et les steppes mongoles le « kaghanat », l'empire des Türks – on emploie cette orthographe pour distinguer ce peuple des autres groupes « turcs » au sens large –, divisé dès les années 580 entre Türks occidentaux et orientaux. Les rapports entre les Türks et la Chine, réunifiée à partir de 618 par la grande dynastie Tang, connurent des hauts et des bas. À diverses périodes, les Chinois parvinrent en pratique à vassaliser les Türks orientaux ou occidentaux. À l'inverse, le kaghan oriental Kapghan (691-716) razzia régulièrement les provinces frontalières de l'empire et intervint même dans la succession de la maison des Tang entre 698 et 703.

Une révolte de tribus vassales mit fin en 744 à l'existence du kaghanat türk oriental, et c'est une autre population turcophone, les Ouïghours, qui sortit victorieuse de la lutte pour l'hégémonie dans les steppes orientales. Ses rapports avec la Chine furent étroits. Au moment de la révolte d'An Lushan contre la dynastie Tang, les Ouïghours s'instituèrent les protecteurs de la famille impériale, rétablirent l'empereur sur son trône en 757 et restèrent par la suite les alliés, parfois encombrants, de l'empire.

C'est au cours d'une expédition en Chine en 762 que les Ouïghours entrèrent en contact avec le manichéisme, religion syncrétique dualiste d'origine iranienne. Il devint leur religion d'État, et ils contraignirent les Tang à autoriser sa prédication en Chine en 768.

L'influence culturelle chinoise sur les Türks et Ouïghours demeura très limitée. En particulier, ces deux peuples développèrent leur propre système d'écriture d'après des modèles moyen-orientaux et centre-asiatiques.



Les Qidan et l'empire Liao


La phase suivante des relations entre la Chine et le monde nomade concerne des peuples de langue mongole et non plus turque. Dès le VIIe siècle, huit tribus de Mongolie Intérieure et du Jehol, appelées Qidan par les Chinois, créèrent une confédération. Le chef du clan dominant, Yelü Abaoji, élimina en 916 les autres dirigeants traditionnels et fonda, sur le modèle chinois, une dynastie du nom de Liao et un empire en Chine du Nord. Cet État à direction qidan domina en outre de 936 à 947 d'autres provinces chinoises par l'intermédiaire de la dynastie vassale des Jin Postérieurs. Entre 960 et 975, les Song réunifièrent une grande partie de la Chine, mais les provinces septentrionales restèrent aux mains des Qidan/Liao.

Contrairement aux Tabghatch, les Qidan demeurèrent très attachés à leurs racines nomades et conservèrent leur langue, écrite au moyen de caractères d'inspiration chinoise. L'influence du bouddhisme chinois ne fit pas disparaître entièrement leur tradition originelle, comme le montre l'archéologie funéraire avec, par exemple, des tombes en forme de yourtes ou motifs de cerfs sur des poteries funéraires.



Les Djurtchet et l'empire Jin


L'empire Liao fut détruit entre 1114 et 1125 à l'instigation des Song par les Djurtchet – Nüzhen en chinois –, un peuple toungouse issu de Mandchourie. Le chef djurtchet Aguda, du clan Wanyan, fonda à son tour en Chine du Nord une dynastie « impériale » du nom de Jin. Bien que ces Toungouses aient été initialement liés au monde des chasseurs forestiers plus qu'à celui des pasteurs de la steppe, leur force militaire reposait également sur l'emploi massif d'une cavalerie de type nomade. Aguda lui-même passait pour un archer remarquable.

Vite brouillés avec les Song, les Djurtchet tentèrent en 1129 et 1161 de conquérir le reste de la Chine, mais échouèrent. Eux-mêmes se sinisèrent progressivement et leur aristocratie se détourna des affaires militaires ; ils se montrèrent néanmoins capables, au début du XIIIe siècle, d'opposer une forte résistance aux Mongols.



Les Mongols et l'empire de Gengis Khan


Après l'aventure des Qidan, les populations de langue mongole tentèrent à diverses reprises de s'unir. Dans les années 1180-1200, le chef Temüdjin, qui prit en 1206 le titre de Genkis-Khan ou « khan universel », parvint à les fédérer et y agrégea des tribus turcophones. Le nouvel empire allait s'étendre dans toutes les directions au point de devenir le plus grand de l'histoire de l'humanité, et l'une de ses cibles fut la Chine. Gengis-Khan s'attaqua dès 1211 et 1215 à l'État Jin de Chine du Nord, que son successeur Ögödeï acheva de détruire en 1233. Ögödeï entama ensuite en 1235 la conquête de la Chine méridionale où régnait toujours la dynastie des Song. Les Song résistèrent longtemps et l'occupation de la Chine ne fut terminée que sous Khoubilaï. Celui-ci se proclama en 1280 premier empereur d'une dynastie baptisée Yuan.

Comme auparavant les Qidan/Liao, les Mongols ne se sinisèrent que modérément. Khoubilaï et ses successeurs furent bouddhistes, mais les Mongols conservèrent leur langue, leur identité et leurs attaches avec leur territoire d'origine. Ils ne cessèrent d'ailleurs jamais d'être perçus par les Chinois comme un corps étranger et une force d'occupation, et la révolte qui aboutit en 1368 à la chute des Yuan et à l'avènement de la dynastie purement chinoise des Ming fut largement une réaction nationale à cette longue occupation. Tout l'encadrement mongol de l'administration et de l'armée se replia en Mongolie avec le dernier empereur Yuan, Toghon Temür, à qui la chronique prête ce regret tardif : « Que de mal j'ai commis pour perdre ainsi mon empire ! »

Les Mongols connurent encore des heures de gloire et attaquèrent la Chine à diverses reprises – par exemple en 1449 à l'époque de l'« empire » Oïrat (kalmouk), ou en 1550 sous le gengiskhanide Dayan, lorsqu'ils s'avancèrent jusqu'à Pékin –, mais il s'agissait de raids ponctuels et non d'une reconquête qui n'eut jamais lieu. À l'époque mandchoue, c'est au contraire la Mongolie qui tomba sous l'influence de la Chine et y demeura jusqu'en 1912 pour la Mongolie « Extérieure », jusqu'à nos jours pour la Mongolie « Intérieure ».



Les Mandchous et la dynastie des Qing


On a vu plus haut comment les tribus toungouses des Djurtchet avaient brièvement dominé la Chine du Nord aux XIIe et XIIIe siècles. Après la chute de l'empire Jin, elles ne firent plus parler d'elles jusqu'à la fin du XVIe siècle. À partir de 1599, un chef nommé Nurhaci réussit à unir sous son autorité les sept tribus qui portèrent dès lors le nom de Mandchous et les constitua en 1606 en un royaume. En 1616, il se proclama empereur. Après sa mort en 1626, ses successeurs étendirent l'empire en Mandchourie même et aussi, grâce au ralliement de plusieurs tribus mongoles, en Mongolie. Une sorte de symbiose s'établit entre pasteurs de la steppe et chasseurs forestiers ; les Mandchous adoptèrent l'alphabet mongol pour écrire leur propre langue. Leurs tactiques de cavalerie ne se distinguaient en rien de celles des peuples de la steppe même si, au XVIIe siècle, ils se dotèrent aussi d'une artillerie.

L'unification et l'expansion mandchoue sous Nurhaci puis son fils Abahai (1626-1643) se produisirent à une époque de décadence de la dynastie chinoise des Ming, menacée sans cesse par la multiplication des révoltes intérieures. En 1644, le dernier empereur Ming se suicida lors de la prise de Pékin par l'un de ces groupes rebelles, et la seule armée chinoise restée fidèle à la dynastie appela en renfort les Mandchous. Ceux-ci occupèrent Pékin mais, au lieu d'y restaurer les Ming, proclamèrent empereur leur propre khan, le fils d'Abahai, Shunzhi, qui n'avait alors que six ans ! Dès 1645, les Mandchous s'emparèrent de Nankin, et ils conquirent tout le reste de la Chine entre 1645 et 1651. Leur dynastie, celle des Qing, régna jusqu'à la chute de l'Empire chinois en 1911.

Comme les Mongols avant eux, les Mandchous prirent des mesures pour conserver leur identité et leur langue et ne pas se fondre dans la masse chinoise, mais avec beaucoup moins de succès. Non seulement ils se sinisèrent profondément, mais encore leur patrie d'origine fut colonisée par des paysans chinois au point qu'au début du XXe siècle, ils étaient en minorité sur une grande partie de leur territoire. Les grands empereurs Qing étendirent considérablement la zone de domination chinoise au Tibet, en Mongolie et au Turkestan oriental (Xinjiang). Paradoxalement, ils étaient toujours perçus par beaucoup de Chinois comme des usurpateurs étrangers, si bien que la révolution de 1911 fut en partie une réaction nationale à l'« occupation » mandchoue.



Les nomades, ferments d'histoire et de culture chinoises


Les populations nomades successives campées au nord de la Chine ont donc beaucoup contribué à écrire l'histoire du monde chinois, suivant des modalités différentes. Les unes, avec les Xiongnu, les Türks… ont seulement voisiné avec la Chine, leurs relations avec elle étant déterminés par les rapports de force. D'autres, comme les Tabghatch, les Qidan, les Djurtchet, ont occupé la Chine du Nord et y ont créé leurs propres dynasties « impériales », la Chine du Sud demeurant aux mains d'une dynastie « nationale ». Les plus heureuses enfin, Mongols et Mandchous, ont conquis toute la Chine.

Dans tous les cas, les liens culturels ont été forts et les influences réciproques. Les nomades ont subi une sinisation variable, allant du simple goût pour les produits de luxe chinois chez les Xiongnu ou les Ouïghours à l'assimilation très poussée des Mandchous ou même totale des Tabghatch. Inversement, la Chine a beaucoup emprunté au monde des steppes : des innovations militaires successives en matière d'armes et de tactiques, des éléments de son propre costume national, ou encore ces thèmes animaliers si présents dans l'art chinois à partir de l'époque des Royaumes Combattants.
Iaroslav Lebedynsky
Mars 2003
 
Bibliographie
L'Empire des steppes : Attila, Gengis-Khan, Tamerlan L'Empire des steppes : Attila, Gengis-Khan, Tamerlan
René Grousset
Payot, Paris, 2001

catalogue de l'exposition :Empires Beyond the Great Wall catalogue de l'exposition :Empires Beyond the Great Wall

Los Angeles, 1993

Les Nomades. Les peuples nomades de la steppe des origines aux invasions mongoles (IXème siècle avant J-C - XIIIème après J-C) Les Nomades. Les peuples nomades de la steppe des origines aux invasions mongoles (IXème siècle avant J-C - XIIIème après J-C)
Iaroslav Lebedynsky
Les peuples nomades de la steppe des origines aux invasions mongoles (IXème siècle avant J-C - XIIIème après J-C)
Errance, Paris, 2003

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