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Les Médicis, hommes d'argent, hommes d'État
Christian Bec
Professeur émérite à l’université de Paris IV-Sorbonne
Membre de l’Accademia dei  Lincei et de l'Académie de Savoie

Banquiers, industriels, hommes de pouvoir, les Médicis ont été, pendant plus d'un siècle, indissociables de la destinée de Florence. Mécènes éclairés, ils ont favorisé la venue des artistes et des intellectuels les plus célèbres de l'Italie. Côme, Pierre le Goutteux, Laurent, dit le Magnifique, son fils Pierre, deux papes, Léon X puis Clément VII, puis quelques grands-ducs : autant de figures extraordinaires dont Christian Bec nous retrace ici la destinée.

Une famille d'hommes d'affaires

Dès la seconde moitié du XIIIe siècle et jusqu'au XVe siècle, l'Italie occupe en Europe une position économique avancée. Parmi les Italiens, les hommes d'affaires florentins dominent : banquiers, commerçants, lainiers, soyeux notamment. Ils doivent leur succès à leur dynamisme et à l'emploi de techniques modernes, dont la lettre de change et de crédit, la comptabilité à partie double et le chèque. Ces mêmes hommes d'affaires, nommés à Florence le popolo grasso, détiennent le pouvoir dans la cité : ils en ont éliminé les nobles en 1293 et tiennent à l'écart la moyenne bourgeoisie artisanale. La prédominance de cette élite tient au fait que ses activités à l'échelle internationale assurent la prospérité de la cité. Durant les années 1380-1434 environ, c'est bien une oligarchie marchande gouverne Florence.

Mais en 1434, c'est Côme de Médicis, le rival et concurrent de cette faction, qui prend le pouvoir, après un exil d'un an à Venise. Les Médicis sont alors à la tête d'une entreprise commerciale, bancaire et textile de tout premier plan. En 1429, ils représentent la troisième fortune de Florence et en 1457 sont les plus riches marchands de la cité. À cette date, leur « holding » est en plein développement. Sous l'autorité de Côme, assisté d'un « directeur général », sont regroupées de nombreuses entreprises : à Florence, une banque d'intérêt local ainsi que des botteghe, ateliers textiles travaillant la laine et la soie ; à Rome, une banque internationale, dépositaire des fonds de la Papauté ; à Venise, une filiale qui trafique sur les changes et pratique l'assurance maritime ; à Londres, une société qui exporte vers l'Italie les laines brutes anglaises ; à Bruges, une filiale qui fournit des produits de luxe à l'aristocratie locale ; en Avignon, une banque spécialisée dans les lettres de crédit pour les ecclésiastiques et les pèlerins se rendant à Rome ; à Genève puis à Lyon, une compagnie liée à des foires alors très importantes.

Côme de Médicis et Pierre le Goutteux (1434-1469)

Après son exil d'un an à Venise, Côme de Médicis, rappelé à Florence par une opinion publique qui lui est devenue favorable, s'empare du pouvoir. Comme il advient d'ordinaire à Florence et dans d'autres communes italiennes, il procède aussitôt à une vaste répression. Il bannit soixante-quinze de ses opposants ; ces mesures d'exil sont régulièrement confirmées par la suite.

Côme et son fils Pierre modifient aussi, en douceur et progressivement, les institutions républicaines en contrôlant directement ou indirectement les élections aux diverses magistratures et en restreignant les pouvoirs des conseils traditionnels. Malgré quelques tentatives des adversaires de la « tyrannie », les Médicis dominent bientôt Florence. Ils ont l'habileté de vivre comme de simples citoyens, du moins en apparence. Ils s'appuient sur des clans et une vaste clientèle et pratiquent un mécénat très actif.

Côme fait construire divers édifices : la sacristie de Saint-Laurent (San Lorenzo), sa paroisse, par Brunelleschi et Donatello ; le couvent dominicain de Saint-Marc, décoré par Fra Angelico. Il fonde deux bibliothèques : celle de Saint-Marc et la sienne. Enfin il attire dans sa patrie des intellectuels en quête de manuscrits et de culture antiques. Parmi eux, le philosophe Marsile Ficin, actif interprète et vulgarisateur du platonisme au niveau européen, auquel il fait don d'une villa.

Laurent Le Magnifique (1469-1492)

Laurent de Médicis, que son protégé, le poète humaniste Politien, appelle « caput Florentiae », succédant sans grandes difficultés à son grand-père et à son père, et accentue – mais habilement – le caractère monarchique de son pouvoir. Laurent occupe en effet temporairement et de plus en plus souvent les charges les plus hautes de l'État : il participe activement à la désignation des membres des conseils et s'intéresse même aux nominations des magistrats les moins importants afin de montrer son influence. Réunissant souvent ses amis et ses clients dans son palais, il utilise des groupes de pression dans les assemblées.

Coup de théâtre tragique cependant. En 1478 éclate une conjuration dont les instigateurs sont les Pazzi, concurrents des Médicis, soutenus par le pape Sixte IV. Julien, le frère cadet de Laurent, est assassiné dans la cathédrale. Indemne après s'être réfugié dans la sacristie, Laurent réagit avec violence et crée successivement des conseils plus restreints – conseils des Soixante-dix et des Dix-sept – qu'il choisit lui-même et auxquels il participe personnellement. Nul s'y trompe d'ailleurs : ni les princes ni les ambassadeurs, qui s'adressent directement à lui pour les affaires d'État.

Faut-il appeler Laurent « le Magnifique » ? Cette appellation qui perdure jusqu'à aujourd'hui illustre le mécénat resplendissant du prince dissimulé de Florence. D'abord – et ce n'est pas un fait mineur – parmi tous les chefs d'État au monde qui ont prétendu ou prétendent être des écrivains, Laurent est l'un des rares, sinon le seul, à l'avoir véritablement été, depuis sa prime jeunesse et jusqu'à sa mort. Doté d'une solide formation humaniste et littéraire, il est poète lyrique, auteur d'œuvres philosophiques, burlesques et bucoliques ainsi que de chansons de carnaval et d'une nouvelle, de sorte que son inspiration se partage savamment entre « haute » et « basse » littérature, « savante » et « populaire ».

Le Magnifique est d'autre part un protecteur actif des penseurs et des écrivains. Il poursuit la politique de ses prédécesseurs en soutenant Marsile Ficin et le cercle qui se réunit autour de lui et auquel il participe personnellement. À cette « académie » se rendent le poète et philologue Ange Politien et le philosophe universaliste Pic de la Mirandole. Tous atteignent à une renommée internationale et participent de ce fait à la gloire intellectuelle de Florence. En outre, Laurent enrichit considérablement sa bibliothèque qui, chiffre considérable pour l'époque, compte plus de mille volumes à sa mort. Il soutient financièrement des expéditions d'humanistes en quête de manuscrits rares dans les fonds conventuels. Enfin Laurent apporte son soutien à la vie artistique florentine et pratique une véritable politique culturelle, qui compense d'une certaine manière la faiblesse de Florence. Parmi ses commandes, on note la décoration du Palais de la Seigneurie, les tombeaux de Pierre et de Jean de Médicis à San Lorenzo ; un David et un buste de Julien par Verocchio ; une Adoration des Mages de Botticelli ; la villa de Poggio a Caiano ; la sacristie de Santo Spirito et le couvent de San Gallo (Giuliano da San Gallo). Le mécénat de Laurent n'a toutefois ni la cohérence ni l'ampleur de ceux d'un Jules II et d'un Louis XIV, d'autant que ses goûts artistiques le poussaient moins vers les grands travaux que vers les anticaglie, ces collections d'objets précieux ou curieux.

Le déclin et la chute (1492-1494)

Grand homme d'État, grand animateur culturel, Laurent fut un piètre chef d'entreprise. Le parallèle entre sa réussite politique et son échec économique est un lieu commun de toutes ses biographies et de tous ses portraits. Machiavel, qui s'y entendait en hommes, écrit dans son Histoire de Florence (1525) que « dans ses affaires personnelles, il fut, quant au commerce, très malheureux ». L'homme politique et historien François Guichardin ajoute dans son Histoire d'Italie : « En matière de commerce et d'affaires privées, il n'eut aucune capacité. »

Quels sont donc les faits ? Sous Laurent, l'empire économique familial connaît un net déclin. De 1464 jusqu'en 1480, les comptoirs de Londres, Bruges et Avignon sont successivement fermés. La crise s'accélère jusqu'en 1494, malgré de nombreux projets de réorganisation. À la mort de Laurent, la situation est plus que préoccupante. Cette fragilité va contribuer à la chute du régime, d'autant que le Magnifique a dû, semble-t-il, recourir à l'argent public pour se renflouer. La cause est donc entendue : Laurent fut un mauvais chef d'entreprise. Sont en cause son manque de formation technique, dont sont responsables son grand-père et son père ; son manque d'intérêt pour les affaires ; ses engagements familiaux et politiques qui l'amènent à accorder des prêts à fonds perdus à ses parents, à ses partisans et aux princes européens. À la différence de Côme, Laurent n'est pas un entrepreneur mais un prince formé pour gouverner. Les difficultés du « groupe Médicis » sont aussi dues à la récession économique ambiante et à la nature même de l'économie de crédit pratiquée à Florence, qui n'est pas toujours garantie par des dépôts correspondants. Une foi quasi inébranlable dans les ressources de l'argent en tant que tel a fait la ruine des Médicis et de nombre de leurs confrères.

Quoi qu'il en soit, à la mort prématurée de son père en 1492, son fils Pierre lui succède sans la moindre difficulté, malgré sa jeunesse. Moins habile que ses prédécesseurs, il se comporte en monarque arrogant et choque ainsi l'opinion publique. On lui reprocha ainsi, lors de la descente du roi de France Charles VIII en Italie (1494), d'être allé à la rencontre du monarque sans en informer les conseils. Soupçonné par les Florentins de se servir du roi pour se faire proclamer prince, Pierre doit s'enfuir devant le soulèvement de la cité. Après soixante ans de domination, le régime s'écroule, au moins temporairement.

Épilogue

Cette chute n'est toutefois pas définitive. L'influence du clan se perpétue d'abord grâce à deux papes successifs. Léon X, deuxième fils de Laurent, occupe le trône de saint Pierre de 1513 à 1521 ; puis c'est le tour de Clément VII, fils de Julien, de 1523 à 1534.

Léon X anime depuis Rome le parti familial de Florence, parti ou clan qui reprendra le pouvoir de 1512 à 1527. Après un dernier et héroïque sursaut des républicains, les Médicis sont de retour en 1530. Alexandre de Médicis, petit-fils de Pierre, nommé duc par concession impériale, établit un régime ouvertement monarchique. Un de ses cousins, Lorenzino – qui sera immortalisé sous le nom de Lorenzaccio – l'assassine en 1537. Il ne reste alors dans la branche cadette de la famille qu'un jeune homme de dix-sept ans, Côme, fils du condottiere Jean aux Bandes Noires. Côme s'impose bientôt par la ruse et par la force et crée un État régional dont Florence devient la capitale. En mars 1570, le pape Pie V le couronne grand-duc de Toscane. Ainsi les anciens marchands deviennent-ils en un siècle et demi l'une des familles régnantes d'Italie. De grand-duc en grand-duc, la dynastie s'épuise entre des mains toujours plus médiocres. L'économie locale s'effrite ; la production artistique et littéraire périclite. Alors que Côme III n'a pas de descendants susceptibles de lui succéder, les grandes puissances européennes décident à Vienne en 1734 que la Toscane sera donnée au duc de Lorraine François Étienne. Ainsi finit l'histoire des Médicis…

 

Christian Bec
Avril 2003
 
Bibliographie
Le siècle des Médicis Le siècle des Médicis
Christian Bec
PUF, Paris, 1977

La vie quotidienne à Florence au temps des Médicis La vie quotidienne à Florence au temps des Médicis
Jean Lucas-Dubreton
La vie quotidienne
Hachette, Paris, 1963

Laurent le Magnifique Laurent le Magnifique
Ivan Cloulas
Paris, 1982

Canzoniere (édition bilingue) Canzoniere (édition bilingue)
Laurent de Médicis, présentation, traduction et notes de Christian Bec
Salamandre
Imprimerie Nationale, Paris, 2000

L'Italie de la Renaissance. Un monde en mutation, 1378-1494 L'Italie de la Renaissance. Un monde en mutation, 1378-1494
Christian Bec, Yvan Cloulas et alii

Un monde en mutation, 1378-1494
Fayard, Paris, 1990

Art et humanisme à Florence au temps de Laurent le Magnifique Art et humanisme à Florence au temps de Laurent le Magnifique
André Chastel
PUF, Paris, 1992

Florence à l'époque des Médicis Florence à l'époque des Médicis
A. Tenenti
Flammarion, Paris, 1968

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