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Les Mayas, les "Grecs" de l'Amérique ?
Carmen Bernand
Membre de l'Institut universitaire de France.
Professeur à l'université de Paris X-Nanterre

Tikal, Chichén Itzá, Palenque... figurent parmi les sites archéologiques du patrimoine mondial. Au sein de décors naturels somptueux, articulées autour de temples et pyramides qui frappent l'imagination, ces villes n'en finissent pas de nous interroger sur les Mayas, surnommés les « Grecs » de l'Amérique en raison de la sophistication de leur écriture, du développement des mathématiques et de l'astronomie, et de la beauté des formes architecturales et iconographiques. Carmen Bernand nous permet aujourd'hui de déchiffrer certains des secrets d'une civilisation particulièrement fascinante.


Une civilisation unique sur un territoire fort hétérogène


Cette civilisation fait partie de la Méso-Amérique, ensemble culturel qui s'étend du nord de l'Altiplano mexicain jusqu'à la région de Nicoya au Costa Rica. Il s'agit d'une aire qui comprend une multitude de langues et de peuples, lesquels possèdent, malgré leur singularité propre, un certain nombre de traits communs : calendriers divers, écriture, sacrifices humains, pyramides, jeux de balle, sculptures en jade... Les Mayas sont donc à la fois uniques, d'un point de vue linguistique, et tributaires de cette matrice mésoaméricaine, dont les Nahuas, de langue uto-aztèque, semblent avoir constitué le ciment.


Le territoire maya s'étend sur plusieurs États actuels : le Mexique (Yucatan, Campeche, Quintana Roo et une partie du Tabasco et de Chiapas), le Guatemala, le Belize, une partie du Honduras et du Salvador. Ce vaste territoire n'est pas homogène d'un point de vue écologique, et tout sépare la péninsule du Yucatan, aride et plate, des basses terres tropicales du Petén et de la vallée de l'Usumacinta, mais aussi des hautes terres du Chiapas et du Guatemala méridional. Comme partout en Méso-Amérique, deux civilisations anciennes, celles des Olmèques et de Teotihuacan, ont eu une grande influence sur le développement politique et culturel des Mayas.


Des lointaines origines au lent déclin


Entre 1800 avant notre ère et 250 après J.-C. – période que les archéologues appellent le préclassique – surgissent les premières cités dont Kamilnajú au Guatemala, vaste complexe cérémoniel, et El Mirador, une des plus anciennes, située à l'orée de la forêt tropicale du Guatemala. L'âge d'or des Mayas, qualifié de « classique », est compris entre les années 250 et 800 de notre ère. Leur croissance démographique, la construction des cités et leur rayonnement culturel sur tout le territoire atteignent leur apogée vers l'an 600. Selon des chiffres approximatifs, la population des basses terres aurait dépassé les cinq millions d'habitants. On peut estimer que de grandes villes comme Tikal en avaient des dizaines de milliers.


À partir de 900, on voit apparaître des styles marqués par l'influence mexicaine toltèque. Chichén Itzá incarne le mieux ces nouveaux courants religieux et politiques, que les Mayas se sont appropriés. Vers 1200, la ville est conquise par Mayapán, qui dominera toute la région yucatèque jusqu'en 1441, mais la chute de celui-ci ouvre la voie au factionnalisme lignager. Ce sont ces groupes que les Espagnols rencontrent au XVIe siècle. En effet, contrairement à une idée répandue, les Mayas n'ont pas disparu à la fin des temps classiques. Ils ont continué à parler leur langue durant l'époque coloniale et jusqu'à aujourd'hui, même si la créativité de leurs ancêtres a disparu depuis longtemps.


Des hypothèses diverses ont été proposées pour expliquer ce déclin des cités mayas, qui ont toutes implosé à un moment de leur histoire, sans que l'on en connaisse exactement les causes. On a avancé des arguments écologiques et climatiques : dégradation des sols cultivables, sécheresses, catastrophes naturelles, mais aussi politiques, telles les guerres entre les cités et la révolte des paysans contre les exactions chaque fois plus lourdes des seigneurs – les bas-reliefs martelés semblent le suggérer. Il est probable que toutes ces raisons aient joué sur le destin des villes sans que l'on puisse dégager des événements plus précis.


En 1511, des naufragés espagnols de l'expédition de Valdivia accostèrent dans le Yucatan. Deux d'entre eux sont passés à la postérité : Gonzalo Guerrero, qui resta jusqu'à la fin de ses jours auprès des Mayas, marié à une Indienne et père de famille ; Gerónimo de Aguilar, qui préféra rejoindre Hernán Cortés, lors de son passage à Cozumel en 1519. Cette île, aujourd'hui devenue un paradis touristique, fut avec Campeche et Champotón la vitrine du monde maya ; les Espagnols y essuyèrent les hostilités des Indiens et découvrirent les temples et la pratique des sacrifices humains. La péninsule du Yucatán ne fut conquise qu'en 1527, mais le territoire maya resta relativement à l'écart jusqu'à la fin du XVIIe siècle. Dans les contrées soumises à la couronne espagnole, les lignages aristocratiques s'allièrent aux Espagnols. En revanche, les Mayas du centre et de l'est résistèrent et se replièrent sur les forêts du Petén. Vers le milieu du XVIIIe siècle, les ruines splendides de Palenque, enfouies dans la végétation, furent redécouvertes, ainsi que des textes rédigés à l'époque coloniale comme le Popol Vuh, le Livre de Chilam Balam et le Mémorial de Sololá. Ces écrits, qui constituent une source d'information précieuse, sont des retranscriptions en caractères alphabétiques d'anciens codex ainsi que des recueils de traditions orales.


Une organisation sociale très élaborée


Les sociétés mayas de la période classique étaient fortement hiérarchisées mais on ignore si elles constituaient de véritables empires ou simplement des confédérations de cités. Comme partout en Méso-Amérique, les villes étaient formées par un ensemble de pyramides et de palais, séparés par des esplanades de différents niveaux, reliées par des gradins. Mais les Mayas accentuèrent la verticalité des édifices, en poussant à l'extrême l'angle d'inclinaison, ce qui rend la montée des escaliers (et surtout la descente) d'autant plus périlleuse que le pied dépasse la largeur des marches. Les pyramides les plus hautes se trouvent à Tikal, où elles dépassent les soixante-dix mètres ; ce sont les gratte-ciel des temps antiques, surélevés par des temples. La voûte en encorbellement est une autre découverte propre à cette civilisation. Toutes les cités cependant n'avaient pas la même importance, et il semble que Tikal et Calakmul aient exercé un contrôle politique sur des centres plus petits.


Le titre honorifique de « seigneur sacré » était représenté par un glyphe. Chaque cité était gouvernée par un seigneur divinisé appelé ahau. Cette charge était héréditaire, probablement par voie patrilinéaire, mais les modalités de transmission des statuts ne peuvent qu'être inférées, faute de documents précis sur ces questions. À la tête des villes secondaires se trouvait un gouverneur, le batab, qui remplissait des fonctions militaires et juridiques et était probablement apparenté avec le seigneur. À Palenque, un prince illustre, nommé Pakal, fut intronisé à douze ans à la fin du VIIe siècle, et il gouverna jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans. Une plaque en pierre montre la mère de Pakal remettant à son fils, assis en tailleur sur un siège décoré de deux têtes de jaguar, la coiffe de roi. Pakal fit construire une pyramide-mausolée pour qu'elle fut sa sépulture. Toute la décoration magnifique des parois indique la présence de l'inframonde. Sur les deux côtés de la crypte, les neuf Seigneurs de la Nuit révèlent clairement les influences mexicaines.


Des prêtres qui « appartenaient au Soleil »


D'autres personnages importants avaient pour objet l'étude du ciel. Ils devaient effectuer des calculs mathématiques complexes pour comprendre et maîtriser les cycles temporels et les phénomènes célestes. Ils devaient également posséder l'art complexe de l'écriture glyphique, qui n'était connue que des spécialistes. Ces « prêtres », comme les appelaient les Espagnols, étaient désignés par le terme générique d'ahkin, « celui qui appartient au Soleil ». À l'intérieur de cette catégorie générale existaient plusieurs degrés hiérarchiques. Le chilam était un prophète ou un devin. Le nacom avait la charge des sacrifices humains, dont la forme la plus courante était l'extraction du cœur après incision de la poitrine avec un couteau d'obsidienne. Il était assisté dans sa tâche par quatre vieillards, les chaacob, qui devaient tenir fermement les membres de la victime. Le nacom était aussi le chef des guerriers, ce qui montre la relation attestée dans le centre du Mexique entre la guerre et le sacrifice, à laquelle s'ajoute la présence du dieu de la pluie, Chaac. Des guérisseurs qui participaient à la vie agricole et aux rituels de fertilité occupaient le bas de l'échelle sacerdotale.


Une vie rythmée par trois calendriers


Les connaissances mathématiques des Mayas, qui connaissaient le zéro avant les Indiens et les Arabes, constituent le trait le plus remarquable de leur civilisation. Comme tous les peuples de Méso-Amérique, ils élaborèrent un triple calendrier, influencés par Monte Albán, où apparut le premier calendrier gravé sur les monuments. La base de leurs calculs est vigésimale. Pour représenter graphiquement les chiffres, ils utilisaient des points et des barres ; par exemple, le numéro 1 était un point et la ligne horizontale, le 5, de telle sorte qu'une ligne surmontée d'un point indiquait le 6 et ainsi de suite. Deux barres superposées représentaient le 10. Mais il y eut des accommodements puisque l'unité de base devint le 18 pour le calendrier solaire, afin de déterminer trois cent soixante jours et non pas quatre cents.


Le calendrier divinatoire de deux cent soixante jours était le plus utile. Il résultait de la combinaison de deux cycles, l'un comportant une série de treize chiffres et l'autre, une série de vingt (13 x 20 = 260). Chaque chiffre renvoyait à un dieu. Concrètement, chaque jour d'une « semaine » qui en comportait vingt se suivant de façon cyclique et immuable (comme les nôtres d'ailleurs) : imix, ik, akbal, kan, chicchan, cimi, manik, lamat, muluc, oc, chuen, eb, ben, ix, men, cib, caban, etznab, cauac et ahau, était associé à un chiffre pris dans la série de 13. Ainsi, 1 imix, 2 ik... Après 13 ben, la série recommençait et le cycle entier s'achevait lorsque le chiffre 13 tombait sur ahau. On suppose que le choix de cette année de deux cent soixante jours était en rapport avec la durée de la gestation humaine. Ce calendrier, qui subsiste encore dans les forêts, était essentiel pour calculer les destins des individus.


Le calendrier solaire de trois cent soixante-cinq jours se décomposait en dix-huit « mois » de vingt jours auxquels on ajoutait une période très courte de cinq jours (18 x 20 + 5 = 365 jours). Les deux cycles commençaient en même temps mais, pour qu'une même date pût se répéter, il fallait un laps de temps de cinquante-deux ans de trois cent soixante-cinq jours et de soixante-treize années de deux cent soixante jours. La conjonction des deux calendriers donnait lieu à des rituels complexes. Enfin, pour situer les événements dans le passé, il était nécessaire de partir d'une date initiale, comme nous le faisons en prenant comme référence la naissance du Christ. Les Mayas avaient calculé une date d'origine qui correspond au 13 août 3114 avant notre ère. Il s'agit là d'une convention, qui permet d'inaugurer le compte long des treize baktun, de 144 000 jours chacun. Le 21 décembre 2012, le cycle long s'est achevé, ce qui a coïncidé avec le solstice d'hiver. C'est alors que, selon les prophéties, l'ère maya aurait pris fin.


Une écriture complexe et encore mystérieuse


Son originalité réside dans la capacité de combiner des glyphes avec des affixes. Certes les Mayas n'ont pas inventé l'écriture glyphique qui remonte à l'époque des Olmèques. Mais, tout en récupérant le principe de cette écriture, ils ont réussi à séparer l'iconographie de l'écriture. On n'a jamais trouvé l'équivalent de la pierre de Rosette, et par conséquent, le déchiffrement n'est pas encore entièrement achevé. Paradoxalement, les bases pour interpréter les glyphes nous ont été données par Diego de Landa, le franciscain qui en 1576 brûla les codex mayas pour extirper les idolâtries des Indiens. Seuls quatre grands livres furent épargnés de l'autodafé : ils sont connus comme les codex de Dresde, Madrid, Paris et Grolier. Écrits sur des supports en écorce ou en peau de cervidé, pliés en accordéon, ils contiennent des formules rituelles liées à l'astronomie et au calendrier. Malheureusement, l'intransigeance de Diego de Landa a privé cette civilisation d'une grande partie de son histoire, ce qui explique que les questions soient plus nombreuses que les réponses.


À partir de 1958, les travaux de Heinrich Berlin et de Tatiana Proskouriakoff ont montré que les glyphes ne servaient pas seulement à calculer le temps et à déterminer les rites qui devaient être accomplis pour renforcer les forces de la nature, c'est-à-dire les dieux lesquels, sans les hommes, auraient péri. Ces inscriptions étaient aussi « historiques », car elles donnaient des dates liées à des événements provoqués par un seigneur. Elles pouvaient également retracer les membres d'un lignage illustre.


Ces découvertes ont changé la conception que l'on avait des peuples mayas, attachés à des rituels immuables, et ont montré que la contingence et la singularité de l'existence humaine ont aussi leur place dans l'univers ordonné des Mayas.

Carmen Bernand
Septembre 2000
 
Bibliographie
Le Roi maya en face Le Roi maya en face
Claude Baudez
Paris, 1999
Journal de la Société des Américanistes, Paris, 1999, 85, pp.43-66
Tonina, une cité maya du Chiapas (Mexique)(4 Volumes) Tonina, une cité maya du Chiapas (Mexique)(4 Volumes)
Pierre Becquelin, Claude Baudez et Eric Taladoire
Mission archéologique et ethnologique française au Mexique, Paris,Recherche sur les Civilisations, México, 1979-1990.

Catalogue de l'exposition"Maya" (Venise 1988-1989) Catalogue de l'exposition"Maya" (Venise 1988-1989)
Sous la direction de Peter Schmidt, Mercedes de la Garza et Enrique Nalda (
Rizzoli, Venise, 1988

Les Mayas au pays de Copan Les Mayas au pays de Copan
Sous la direction de Riotti, Anna Sansuini et Carlos R. Reina (collectif)
Skira, Milan, 1997

Les Mayas Les Mayas
Jacques Soustelle
Flammarion, Paris, 1982

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