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Les Marquises : Fuena Ena Ta ou la « terre des hommes »
Marie-Noëlle Ottino-Garanger
Chercheur au CNRS

Que connaissons-nous de ces îles de la Polynésie orientale, découvertes en 1595 par Alvaro Mendana et occupées par la France en 1842 ? Souvent bien peu, souvent tout juste quelques images, il est vrai remarquables, léguées par des écrivains et des artistes, tels Stevenson, Melville, Radiguet, Gauguin ou Brel… Et pourtant, derrière la beauté sauvage de ses paysages et l'hospitalité bien connue de ses habitants, l'archipel recèle aussi des joyaux culturels, tant archéologiques, ethnologiques qu'artistiques. Marie-Noëlle Ottino-Garanger les a étudiés lors de ses fréquents séjours et elle nous les fait découvrir aujourd'hui.

Cadre préhistorique et géographique

Cet archipel de mille trois cents kilomètres carrés, proche de l'Équateur et à mille cinq cents kilomètres de Tahiti, constitue l'un des anciens jalons du peuplement de Polynésie orientale. Vaste triangle délimité au nord, à l'est et au sud par Hawaï, l'île de Pâques et la Nouvelle-Zélande, il est composé d'une vingtaine d'îles et hauts-fonds volcaniques s'échelonnant sur trois cent cinquante kilomètres, et se répartit en deux groupes séparés par une centaine de kilomètres, ce qui n'empêcha nullement les contacts inter-insulaires, mais favorisa peut-être la tendance aux particularismes régionaux. À leur arrivée, il y a plus de 2 000 ans, les navigateurs austronésiens modifièrent peu le paysage, mais avec leur accroissement, ils laissèrent l'empreinte que les premiers Européens observèrent 1 500 ans plus tard.

Le berceau de leurs ancêtres polynésiens est à rechercher là où se développèrent les cultures côtières du sud-est du continent chinois et où naquit la souche proto-austronésienne des langues océaniennes, il y a environ 7 000 ans. Ces peuples avaient domestiqué de nombreuses plantes de l'Océanie la plus orientale ; ils confectionnaient des étoffes en battant des écorces, possédaient des pirogues à balanciers, manipulaient des herminettes… et progressèrent pour pénétrer le Pacifique occidental il y a plus de 4 000 ans.

Entre la seconde moitié du deuxième millénaire et les derniers siècles avant J.-C. se formèrent, parmi les îles de Polynésie occidentale et les îles mélanésiennes voisines, les éléments déterminants d'une culture se différenciant progressivement des modèles préexistants. Les premiers lieux d'atterrage de ces Polynésiens occidentaux partis à la découverte de la Polynésie orientale, quelque part vers les îles Cook, le nord des Australes ou les îles de la Société, n'ont pas encore été découverts mais, plus à l'est, les Marquises apparaissent comme le, ou l'un des tout premiers centres d'installation puis de dispersion des Polynésiens « orientaux », en raison des données linguistiques et du matériel recueilli dans les niveaux les plus anciens des fouilles.

La langue marquisienne, à laquelle sont apparentés l'hawaïen et le mangarévien, vient de la même souche que les langues des Tuamotu, de Tahiti ou de Nouvelle-Zélande… issues de celles de Polynésie occidentale.

De par leur origine volcanique, les terres sont découpées en vallées étroites aux versants très pentus, et l'absence de plaine côtière diminue considérablement l'espace habitable. Le littoral est constitué de hautes falaises plus ou moins verticales, coupées de quelques baies souvent frangées de gros galets, au débouché de vallées habituellement étroites qui abritaient la population. En revanche, contrairement à bien des archipels du Pacifique, les Marquises se distinguent par l'absence de barrières coralliennes, en partie à cause de l'exposition plus grande à des courants froids. Le relief fit de ces espaces une entité territoriale particulière : le fenua ou henua, terre-patrie des Marquisiens. Ils développèrent une organisation tribale jalouse de son indépendance qui s'oppose, au XIXe siècle et aujourd'hui d'une certaine façon, à tout pouvoir unifié, même à l'échelle d'une île. Le climat, de type subtropical, y est marqué par une alternance de fortes pluies et de longues périodes de sécheresses provoquant des famines qui furent probablement un des facteurs de dispersion du peuple marquisien et donnèrent à certaines attitudes sociales et religieuses, d'appartenance polynésienne, un caractère assez spécifique : ainsi le rôle du chef ou celui des forces associatives ou artisanales, la part importante des tapu ou interdits, l'économie vivrière… ou l'habitude de stocker d'importantes réserves de fruits d'arbre à pain, sous forme de pâte fermentée, dans des silos familiaux ou communautaires. Cette pâte – ma – se conservait longtemps et maintenait une solidarité indispensable par la redistribution d'une nourriture collectée en commun.

La population actuelle est de plus de huit mille habitants ; elle fut estimée à cent mille à la fin du XVIIIe siècle – plus probablement entre cinquante et quatre-vingt-dix mille. La confrontation brutale qu'entraîna l'arrivée des Européens fut marquée par une terrible hémorragie démographique : entre 1855 et 1873, la population diminua de moitié ; en 1926, on ne comptait guère plus de deux mille habitants.

Aperçu de la société marquisienne

La société était autrefois articulée en deux unités se recouvrant : l'unité tribale et la maisonnée du guerrier. Chaque vallée, sur un modèle similaire, possédait un système social propre au sein duquel la lignée des chefs, puis l'ensemble des prêtres et artisans spécialisés tenaient un rôle déterminant. Ceux-ci se distinguaient de la communauté par les tapu qui les protégeaient, soit de naissance soit temporairement, du fait de leur activité ; ils menaient le destin du groupe, ce dernier n'étant qu'associé aux grands événements rythmant la vie de la tribu… à certaines conditions – en partie liées au sexe, ce qui n'empêchait pas les femmes, pour autant, de jouir d'une réelle considération et d'exercer des fonctions importantes comme celles de chef ou de prêtre… La place de la personne dépendait surtout du mode de participation à la vie du groupe et passait par l'accomplissement d'actes sanctionnés, en général, par des tatouages particuliers. Alors seulement l'accès aux réunions communautaires était possible. Les nuances hiérarchiques ne se manifestaient pas forcément à travers une apparence extérieure, une déférence particulière, mais plutôt par un réseau de multiples droits et tapu, avantages le plus souvent très concrets, mais aussi par des devoirs parfois très lourds, apanage des chefs ou gens bien nés.

Une part importante de la société était constituée de petits groupes qui, par un savoir-faire propre, devenaient les maillons d'une chaîne vitale à l'ensemble et jouissaient d'une sorte d'exclusivité sur la fabrication d'objets et autres réalisations ou finitions particulières… Ce système s'étendait à des vallées, ou des îles, suivant un modèle connu ailleurs dans le Pacifique et décrit sous le terme de Kula par Malinowski. Il n'en reste pas moins qu'un petit nombre de familles, par leur filiation, le savoir accumulé et les alliances politiques, avaient tissé une forte emprise sur la communauté. Le chef, ou haka'iki, par son autorité sur les terres où vivaient les membres du clan, contrôlait la récolte des fruits de l'arbre à pain, ce qui le mettait, lui et ses alliés, à l'abri des pénuries. Comme responsable du bien-être de sa tribu, et en tant que principal détenteur des récoltes, il assurait en contrepartie les redistributions lors de fêtes et de disettes, ce qui renforçait sa position centrale ou, en cas d'échec, ruinait sa réputation, voire sa vie. Dans la communauté, le personnage le plus craint et respecté était le prêtre, ou la prêtresse, le tau'a : tel un chaman, il parlait et agissait au nom des divinités ; son pouvoir sur les décisions déterminantes pour la vie de la tribu, tels l'entrée en guerre, les trêves ou le parti de s'expatrier, était de première importance.

Si les guerres tribales ou plus exactement les escarmouches et rapts étaient perpétuels, les occasions de paix et les rassemblements festifs étaient également innombrables : inauguration d'une période d'activité, célébration d'une récolte… ou nécessité de faire cesser une calamité. Ces manifestations se déroulaient en partie sur la place communautaire, vaste espace rectangulaire entouré de gradins et de plates-formes lithiques. Les grands tohua atteignant quarante à cinquante mètres de large sur cent cinquante de long, voire plus, pouvaient accueillir plusieurs centaines d'individus. La tribu qui invitait prenait en charge ses hôtes. Pendant des mois la population s'y préparait, toutes les ressources de la vallée, et parfois de l'île, pouvaient y être consommées. Circonstances d'échanges et facteur d'unité, la réussite de ces efforts donnait cohésion à la communauté ou contribuait à la maintenir.

À l'image des dieux

Les divinités, innombrables, étaient issues d'une activité, d'un phénomène naturel, d'un ancêtre divinisé ou d'un événement extraordinaire. Tiki, selon les légendes, fut créateur de l'homme, mais aussi des premières images – d'où son nom donné à toute représentation, notamment humaine, et au tatouage. Dieu de la génération, il est aussi le patron des sculpteurs qui instituèrent un archétype de l'Homme idéal divinisé, dont les proportions particulières symbolisaient force, beauté, prospérité… Ce type sculptural se caractérise par un corps divisé en trois parties sensiblement égales. La tête, particulièrement importante, traduit la puissance qu'elle abrite ; d'immenses yeux expriment cette idée de savoir et de pouvoir surnaturel, alors que la bouche étirée, laissant voir la langue, ou parfois les dents, symbolise le défi, la provocation lancée à l'adversaire.

Les tiki qui se trouvaient sur les lieux les plus sacrés, les me'ae, étaient considérés comme les représentants d'ancêtres divinisés. Ils devenaient les réceptacles de la divinité lors des cérémonies accompagnant les grands moments de la vie tribale. Le mot me'ae, proche du terme marae utilisé à Tahiti, désigne un emplacement sacré à l'écart des lieux fréquentés et pouvait être un site funéraire. Tout profane devait s'en tenir éloigné. Il existait bien d'autres emplacements de culte – familiaux, propres à une activité, commémoratifs… – dont certains pouvaient être proches ou même faire partie d'une place de réunion. Un de leurs traits particuliers était l'absence de plan type. Leur implantation était liée à la tradition et à la topographie. Les rochers, chargés d'une valeur symbolique particulière, ancraient les structures dans les deux sens du terme et pouvaient être ornés de pétroglyphes. Ces éléments naturels remarquables faisaient partie intégrante du lieu sacré, au même titre que le ruisseau tout proche ou le piton rocheux le dominant ; ils en justifiaient même parfois, probablement, la raison d'être. Le me'ae comprend généralement un ensemble de plates-formes et des structures moins « lisibles » tels murets, enclos, pavages… On y notait aussi la présence d'arbres ou arbustes remarquables dont l'ombre même était sacrée – les banians, et la majesté de leur port, émerveillent encore par leur ampleur.

Objets, arts et parures

« La confection de tout objet neuf était, littéralement, un acte de création […]. Il était indispensable d'allier consciemment l'objet nouveau avec toute l'évolution de son passé. Cette tâche était celle du prêtre des cérémonies […]. En outre, au cours de la fabrication qui s'ensuivait […] il était indispensable d'isoler l'ouvrage de toute influence contaminatrice […] aussi élevait-on une maison spéciale pour y exécuter le travail […]. Cependant, au milieu de cette atmosphère religieuse, les arts et les métiers s'exerçaient dans un esprit très sain ; tout travail était une entreprise communale, exigeant la coopération d'hommes de la tribu ; ils y participaient dans un esprit de fête. » W. Handy, L'Art des Marquises, 1938. Tel était le climat de création de ces objets renommés pour la qualité de réalisation et l'esthétique de forme et de décor. Ils avaient une vocation fonctionnelle donnée par des gestes dictés par la tradition, d'où la grande homogénéité entre objets de même type. Chacun toutefois était une authentique création ; la complexité du travail mais aussi le choix des matériaux, l'esprit du maître-artisan, le climat présidant à sa confection, contribuaient à lui léguer propriétés et pouvoirs ; efficace, souvent peu orné mais parfaitement fini, il était destiné à un individu en particulier qui lui conférait sa propre force et son savoir. Cet état d'esprit guida les maîtres-créateurs, ou tuhuna, jusque dans une bonne partie du XIXe siècle. L'habitation elle-même, de forme spécifique montée sur une imposante plate-forme de pierres basaltiques atteignant fréquemment plusieurs tonnes, le paepae, était réalisée avec soin. Les poteaux principaux, à l'arrière, pouvaient recevoir un décor géométrique, et les poteaux avant un décor anthropomorphique – pour les bâtiments importants. Les effets de couleur, rares généralement, n'intervenaient que par le biais des laçages qui maintenaient la charpente. Ces liens de bourre de coco, crème ou roux, pouvaient être teintés en noir ou en jaune. Il n'en existe plus aucun témoignage, si ce n'est à travers les motifs stylisés de chevrons, damiers… transposés dans le tatouage, puis la sculpture. L'art du tressage était d'une remarquable finesse : éventails ou bandeaux de tête en témoignent.

Le mobilier était pratiquement inexistant. En dehors des nattes et des tapa, les autres pièces consistaient en récipients divers : plats de bois ronds ou ovales, au grain très fin, comme le tou ou faux ébénier, le mi'o ou bois de rose d'Océanie, le temanu… dont l'usage était soumis aux règles réservant certains arbres ou matériaux aux divinités, aux prêtres, aux chefs ou à des usages très spécifiques ; l'intérieur n'était pas décoré mais poli au brunissoir et parfois huilé. Des plats ovales à couvercle en forme d'oiseau étaient utilisés pour conserver les biens les plus précieux. Des gourdes ou gros cocos recevaient un couvercle de bois rond, bombé et souvent gravé, et servaient à entreposer des aliments, de l'eau et d'autres liquides. Un filet en fibres tressées, orné parfois de graines et de petits ornements tubulaires en os, permettait de les suspendre et de les transporter. Des coupes, en demi-coco poli, permettaient de boire l'eau ou le kava qui étaient les boissons coutumières. Celles qui servaient au kava étaient très joliment sculptées, cette boisson étant réservée aux membres tapa du clan. Pour préparer certains aliments, dont la popoi quotidienne, les ingrédients étaient battus à l'aide de pilons de basalte. L'extrémité sommitale de certains était ornée d'une tête, ou souvent de deux opposées imitant un phallus… Si les jeux sur les mots étaient très appréciés, il en allait de même pour les idées et formes, surtout quand elles étaient associées à une perspective alliant nourriture et fécondité !

La variété des parures s'exprimait dans de magnifiques objets de plumes, de nacre et d'écaille, ornés de tressages et graines colorées tout autant que dans l'art d'associer les couleurs, les odeurs, les matières… Il faudrait parler des armes, des jeux, des pétroglyphes, du tatouage, sources de remarquables réalisations. Il suffit de rappeler, comme W. Handy, que « par l'industrie et le troc chaque famille suffisait à ses besoins […] et grâce à une pratique perfectionnée de l'échange des cadeaux ils pouvaient acquérir toute espèce d'objets fabriqués dans cet archipel ».

Toutes ces créations se caractérisent par une excellente connaissance de l'environnement dont l'exploitation était sévèrement contrôlée par le système des tapu, ainsi que par une grande habileté, associée à l'ingéniosité, dans un éventail assez réduit de matières travaillées. Ceci n'empêche nullement les Marquises de figurer au tout premier rang des cultures polynésiennes par la richesse du décor et la qualité d'exécution de l'artisanat. À ce renom il convient d'associer le chant et les danses : leur vitalité traduit la conscience d'appartenir à un monde original participant à une vaste culture où le Marquisien entend garder fièrement la place qu'il mérite, même si l'éloignement et ses effets le marginalisent souvent.

Marie-Noëlle Ottino-Garanger
 
Bibliographie
Aux Marquises Aux Marquises
Dominique Agniel
L'Harmatan, Paris, 1999

Noa Noa Noa Noa
Paul Gauguin
Mille et Une Nuits, 1998

Taïpi Taïpi
H. Melville
Gallimard (Folio)

Dans les mers du Sud Dans les mers du Sud
Robert Louis Stevenson
Payot, Paris, 2003

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