Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Les Magyars et la formation de la Hongrie
Iaroslav Lebedynsky

Chargé de cours à l'INALCO

À la fin du IXe siècle, un peuple de cavaliers et d'éleveurs jusque-là peu connu quitta les steppes ukraino-russes pour s'établir dans le bassin des Carpathes : les Magyars, appelés « Hongrois » par leurs adversaires européens. Leur aventure demeure un modèle, particulièrement réussi et bien documenté, des processus de migration et de stabilisation connus par bien des groupes de nomades eurasiens avant et après eux. La région même où ils s'installèrent, et qui constitue une sorte de « terminus » occidental de la route des steppes, avait vu défiler avant leur venue des Scythes, des Sarmates et Alains, et bien sûr les Huns et les Avars, créateurs d'empires redoutables mais éphémères. Les Magyars, eux, surent non seulement préserver leur originalité linguistique et culturelle après leur sédentarisation, mais encore créer l'un des principaux États de l'Europe centrale.


Les origines : les légendes et les faits


Lorsque les cavaliers magyars surgirent en Europe, on les compara immédiatement – comme avant eux les Avars – aux plus illustres de leurs devanciers : les Huns. Le nom même de « Hongrois » qu'on leur donnait, et sur lequel on reviendra plus loin, se prêtait à cette identification. Plus tard, quand les Magyars eux-mêmes eurent assimilé la culture de l'Occident médiéval et son héritage antique, ils se forgèrent une légende d'origine qui faisait d'eux les descendants des Huns. Suivant cette légende, telle qu'elle est exposée au XIIIe siècle dans la chronique de Simon Kézai, les ancêtres des Huns et Magyars furent les princes « scythes » Hunor et Magor, et Attila figurait dans la généalogie des rois hongrois de la maison d'Árpád. Cette origine hunnique est demeurée un dogme jusqu'au XIXe siècle et a laissé des traces encore vivantes en Hongrie. Si plus personne ne prétend aujourd'hui que les Magyars descendaient des Huns, une théorie bien fragile prétend rattacher ces derniers au même groupe linguistique ougrien que les Magyars…

À partir du XIXe siècle, les progrès de différentes disciplines scientifiques, en particulier la linguistique et l'archéologie, ont esquissé une image bien différente des origines magyares. La langue hongroise appartient au rameau ougrien de la famille ouralienne ou « finno-ougrienne », et ses parentes les plus proches, comme le khanty et le mansi, sont parlées en Sibérie occidentale. Il semble que ce soit là que l'on doive situer le plus ancien « berceau » des ancêtres des Magyars. Ceux-ci, à une date qui n'est pas déterminée de façon parfaitement précise, se séparèrent de leurs cousins des forêts sibériennes et adoptèrent le mode de vie des éleveurs nomades de la steppe. Ils gagnèrent leur premier habitat historique connu, entre la Volga et l'Oural, dans la région appelée au Moyen Âge Magna Hungaria et où aurait subsisté, jusqu'au début du XIIIe siècle, une population magyare demeurée sur place au moment de la migration vers l'Europe centrale. Certains sites archéologiques des VIIIe-IXe siècles en Bachkirie ont été attribués aux Magyars, mais cette association ne peut être formellement démontrée compte tenu de la grande proximité des différentes cultures nomades de cette époque, notamment celles des groupes turcophones.

Sans doute au début du VIIIe siècle, sept tribus magyares quittèrent les rives de la Volga pour s'installer plus à l'ouest, dans les steppes d'Ukraine méridionale et du Don. Selon l'empereur byzantin Constantin Porphyrogenète, les Magyars nommaient ce nouveau pays « Lébédie » d'après, prétend-il, le nom de leur chef Lebedias. Ils y étaient vassaux des Khazars, peuple turcophone qui avait édifié un empire au nord du Caucase et de la mer d'Azov.

Avec leur installation en Europe orientale, les Magyars entrent vraiment dans l'histoire, d'autant que leur culture présente les traces de contacts étroits avec les peuples de l'Empire khazar : d'une part les différents groupes turcophones des steppes ukraino-russes – Khazars eux-mêmes, et aussi leurs tributaires bulgares –, d'autre part les Alains, peuple iranophone du Caucase septentrional et des steppes du Don. La légende d'origine hongroise mentionnée plus haut rapporte que Hunor et Magor, chassant le cerf dans les parages de la mer d'Azov, enlevèrent et épousèrent les filles du prince alain Dula. La langue hongroise contient une couche importante d'emprunts – environ deux cent cinquante mots – à un ou plusieurs parlers turcs d'un groupe aujourd'hui presque éteint – il n'est plus représenté que par le tchouvache –, probablement bulgare et khazar ; beaucoup de ces emprunts sont des termes d'agriculture, ce qui correspondrait à un début de sédentarisation des Magyars sous l'influence de leurs voisins ou dominateurs turcophones eux-mêmes partiellement sédentarisés. Le nom même de « Hongrois » par lequel les Magyars furent d'emblée désignés en Europe semble turc : il ressemble à celui des Onogours ou « Dix-Ogours » connus au VIe siècle dans les steppes ukraino-russes. Constantin Porphyrogenète classait d'ailleurs au Xe siècle les Magyars parmi les peuples turcs. Il existe également en hongrois une vingtaine de mots courants qui semblent empruntés à la langue iranienne des Alains – l'ancêtre de l'ossète parlé aujourd'hui au Caucase – et révélateurs, comme la légende des filles de Dula, d'une influence alaine sur les Magyars de « Lébédie ». Tout ceci a des confirmations archéologiques, par exemple dans les modèles d'armes apportés ensuite par les Magyars dans le bassin des Carpathes et qui se rapprochent de ceux utilisés par les Alains et par les autres peuples de l'empire khazar.

Dans la première moitié du IXe siècle, peut-être dans les années 820-830, les Magyars se déplacèrent à nouveau vers l'ouest. Ils quittèrent la Lébédie, entre Dniepr et Don, pour un territoire que Constantin Porphyrogenète appelle Atelkouzou – vraisemblablement entre Dniestr et Dniepr ; le hongrois Etelköz se comprend comme « Entre-deux-fleuves ». Cette migration doit sans doute être mise en rapport avec les troubles que connaissait l'Empire khazar. C'est à ce moment que des tribus turcophones appelées Kabars auraient quitté les Khazars et rejoint les sept tribus magyares, au sein desquelles elles jouèrent ensuite un rôle important. Il est possible également qu'à cette époque, un groupe magyar ait obliqué vers le Caucase au lieu de suivre le gros du peuple à l'ouest du Dniepr ; on a cru déceler ses traces archéologiques et onomastiques en Ciscaucasie, mais le problème demeure très controversé.


La conquête


Chaque Hongrois connaît la date symbolique de 896 : celle de la conquête, par le prince Árpád, du pays qui allait devenir la « Hongrie ». L'histoire et l'archéologie en donnent aujourd'hui une image plus complexe que la tradition patriotique ancienne.

Dès le début de la seconde moitié du IXe siècle, les Magyars de la steppe ukrainienne occidentale, l'Atelkouzou, étaient en contact avec le monde centre-européen et balkanique. C'est en 862 qu'ils sont pour la première fois mentionnés par une source occidentale. Au cours des décennies suivantes, ils offrirent leurs services, comme alliés ou mercenaires, à la principauté slave de Grande Moravie sous le prince Svätopluk, et à l'empire d'Orient pour le compte duquel ils écrasèrent les Bulgares en 894. C'est donc assez naturellement qu'ils envisagèrent de s'installer à l'abri des Carpathes, dans une région qui ne leur étaitpas totalement inconnue, quand ils se trouvèrent menacés par l'avance vers l'ouest des Petchénègues – une nouvelle horde turcophone elle-même vaincue vers 889-93 par les Khazars et les Turcs Oghouz.

Il existe, sur la Conquête, davantage de légendes que de certitudes historiques. Le bassin des Carpathes était, à la fin du IXe siècle, peuplé de Slaves et de Bulgares (Turcs slavisés), et de restes de différentes populations antérieures comme les Avars. Les Magyars s'avançant vers l'ouest auraient subi en route, peut-être en 895, une défaite infligée par les Petchénègues et des Bulgares. Ils s'emparèrent probablement de leur nouvelle patrie entre 895 et 897, mais ils ne sont plus mentionnés avant 899, date à laquelle Arnulf fils de Carloman, qui gouvernait les territoires francs orientaux, en recruta pour lutter contre le roi d'Italie Béranger. En 900-902, les Magyars vainquirent les Bavarois et détruisirent la Grande Moravie. À partir de là, leur domination du bassin des Carpathes fut incontestée.


Des grands raids vers l'Occident au royaume chrétien de Hongrie


Comme avant eux les Huns et les Avars, les Magyars se servirent de leur territoire comme base de départ pour des expéditions contre leurs voisins. Dès 900, ils attaquèrent l'Italie. En 910, ils vainquirent en Allemagne l'empereur Louis l'Enfant. Ils razzièrent en 919 la Lorraine, en 924 l'Italie du Nord avec Pavie, la Bourgogne et la Provence ; en 926 la Champagne ; en 954 la Lorraine, de nouveau la Champagne et la Bourgogne. Ils n'avaient aucune intention de conquête : leur seul but était le pillage, et ils disparaissaient sitôt le butin souhaité réuni. Leurs dévastations firent beaucoup pour accréditer l'idée qu'ils n'étaient que de nouveaux Huns.

La menace « hongroise » fut finalement écartée, presque d'un seul coup, par l'empereur Otton Ier. Le 10 août 955, il infligea une terrible défaite aux Magyars à Lechfeld. Mais plus encore que cette bataille, ce sont les transformations de la société magyare qui mirent fin à l'ère des grands raids : la sédentarisation, la centralisation du pouvoir, et aussi la christianisation. Le prince Géza (mort en 997) s'employa à briser les cadres tribaux traditionnels pour créer une monarchie puissante. Les Magyars étaient une cible de choix pour les missionnaires occidentaux et, en l'an Mil, le prince Vaik fut baptisé sous le nom d'István, Étienne, et reçut du pape la couronne royale. En à peine plus de cent ans, la horde nomade et « païenne » surgie des steppes s'était muée en un peuple chrétien profondément enraciné sur son nouveau – et ultime – territoire.


La culture des Magyars à l'époque de la Conquête


La culture magyare ancienne nous est connue par quelques textes, byzantins et arabes notamment, par l'archéologie et par les nombreuses traces qu'elle a laissés dans la culture hongroise moderne qui en est directement l'héritière.

Les Magyars formaient, au tournant des IXe et Xe siècles, un ensemble déjà assez varié sur le plan ethnolinguistique, puisqu'il y avait parmi eux une minorité turcophone, les Kabars, et que la paléoanthropologie décèle dans les cimetières de cette période la coexistence de types mongoloïdes plus ou moins prononcés et de divers types europoïdes. Typiquement nomade, le costume des deux sexes était assez proche de celui de divers peuples turcs contemporains.

L'organisation des tribus magyares connut de grands changements à l'époque de la Conquête. Jusqu'à la fin du IXe siècle, l'union qu'elles formaient entre elles et avec les Kabars avait deux dirigeants : un kende, souverain sacralisé, et un gyula, chef militaire qui gouvernait effectivement. Ce système dyarchique étant également attesté chez les Khazars avec un kaghan et un bek, il est probable qu'il leur avait été emprunté durant la période « lébédienne ». Mais au lendemain de la Conquête, le gyula Árpád profita de la mort du kende Kurszán pour rassembler tous les pouvoirs ; lui-même et ses successeurs – la dynastie arpadienne dura jusqu'en 1301 ! – régnèrent seuls d'abord en tant que grands-princes, puis comme rois. Ces souverains supprimèrent en fait l'autonomie des tribus.

De la religion pré-chrétienne, dont beaucoup d'éléments ont survécu tardivement dans la tradition populaire hongroise, on connaît certains mythes, un peu de « théologie » – comme la conception de l'âme, ou plutôt des deux âmes, de l'homme –, et les rites funéraires. Les défunts étaient inhumés tête à l'ouest, dans des linceuls ou des cercueils, avec un mobilier reflétant leur statut et leurs occupations ; les plus riches étaient accompagnés d'un cheval, suivant la vieille coutume des steppes. Quelques indices archéologiques peuvent faire supposer que le retour des morts, ou leur capacité à nuire aux vivants, était redouté. À défaut de « clergé » organisé, il existait des chamans, en hongrois táltos, intermédiaires spécialisés entre les mondes visible et invisible.

L'art magyar de la période de la Conquête est un art décoratif appliqué aux objets quotidiens : armes et harnachements, éléments du costume, vaisselle… Il est à base de motifs végétaux – la « palmette » symbolisant sûrement l'arbre du monde –, abstraits, avec des entrelacs, et animaliers.

On ne possède pas de texte en langue hongroise antérieur à la fin du XIIe siècle. Il est toutefois possible que les Magyars aient employé sporadiquement un système d'écriture analogue aux « runes » du turc ancien – différentes des runes germaniques. Un alphabet runique fut en tout cas longtemps en usage dans la population hungarophone de Transylvanie.

Les redoutables guerriers magyars étaient des cavaliers légers, équipés principalement d'arcs et de sabres – un type d'arme qu'ils introduisirent en Europe et auquel ils ont donné son nom, szablya en hongrois. Leurs tactiques étaient celles des nomades : attaques par surprise, mouvements rapides, repli feint ou réel dès que la résistance devenait trop forte. Contrairement à ce que l'on constate chez d'autres peuples de la steppe et notamment chez les Avars, il n'existait apparemment pas de cavalerie lourde, ce qui pouvait être un désavantage face aux troupes cuirassées « franques ». La découverte de curieuses armes mixtes, comme une monture de sabre avec une lame d'épée de style occidental, montre que les Magyars étudiaient, et copiaient le cas échéant, l'équipement de leurs adversaires. Même bien plus tard, après l'adoption par l'aristocratie hongroise des techniques de combat de la chevalerie occidentale, les traditions de cavalerie légère demeurèrent importantes dans le pays.

Peut-être une partie des Magyars s'était-elle déjà sédentarisée en Lébédie et dans l'Atelkouzou aux VIIIe-IXe siècles. Dans l'Empire khazar, la stabilisation des différentes ethnies nomades – y compris les Khazars eux-mêmes – était assez avancée. En tout cas, après l'installation dans le bassin des Carpathes, le processus fut rapide, sans doute sous l'influence des populations locales, mais aussi parce que le pays ne se prêtait pas à une économie purement nomade, les pâturages étant insuffisants. Avant les Magyars, tous les grands groupes venus des steppes s'étaient d'ailleurs sédentarisés : Sarmates, Huns, Avars. Les cimetières magyars du Xe siècle se trouvent déjà au milieu de zones qui étaient cultivées à l'époque. Les « yourtes » nomades étaient concurrencées par des maisons au sol décaissé et à toiture sur poteaux, groupées en villages. À partir du XIe siècle, chartes et chroniques énumèrent de nombreux villages aux noms hongrois. On sait aussi que même si l'élevage conservait une grande importance économique, les troupeaux se composaient en grande partie de bovins – indice supplémentaire de sédentarisation – et comportaient des porcs, que les nomades n'élèvent jamais. Les Magyars assimilèrent sans doute rapidement l'agriculture, même si les travaux des champs purent un temps être effectués par des populations dépendantes. L'artisanat du cuir, du bois, du métal, était bien développé.


La Hongrie, héritage des Magyars


Les Magyars sont, dans toute l'histoire de l'Europe, le seul ensemble nomade qui ait réussi à créer un État durable et à lui imposer sa langue et sa personnalité. Même les Bulgares, qui ont donné leur nom à l'ancienne Mésie romaine conquise par eux en 679, s'y sont dissous dans la population slave-méridionale, et leur empire, s'il a eu ses heures de gloire, a connu aussi de longues éclipses. En Hongrie, la langue magyare a survécu comme un îlot au milieu d'un océan de parlers indo-européens, et les nombreux emprunts qu'elle a faits au slave et au germanique n'ont pas altéré sa structure profonde. La tradition étatique s'est maintenue à travers les pires vicissitudes de l'histoire. Le passé nomade affleure dans de nombreux aspects de la culture traditionnelle hongroise, et le mode de vie semi-nomade qui devait être celui des éleveurs magyars au lendemain de la Conquête s'est conservé presque jusqu'à nos jours dans la Grande Plaine. Et si les traités de 1920 et 1945 ont dépecé l'ancienne « Couronne de Saint-Étienne » au-delà même de ce qu'aurait dû permettre le principe des nationalités, ils ont aussi fait de la petite Hongrie résiduelle un État presque monoethnique, où l'originalité magyare semble décidée à survivre au nivellement de la mondialisation.
Iaroslav Lebedynsky
Septembre 2003
 
Bibliographie
L'Empire des steppes : Attila, Gengis-Khan, Tamerlan L'Empire des steppes : Attila, Gengis-Khan, Tamerlan
René Grousset
Payot, Paris, 2001

Les Nomades. Les peuples nomades de la steppe des origines aux invasions mongoles (IXème siècle avant J-C - XIIIème après J-C) Les Nomades. Les peuples nomades de la steppe des origines aux invasions mongoles (IXème siècle avant J-C - XIIIème après J-C)
Iaroslav Lebedynsky
Les peuples nomades de la steppe des origines aux invasions mongoles (IXème siècle avant J-C - XIIIème après J-C)
Errance, Paris, 2003

Les Hongrois conquérants Les Hongrois conquérants
I. Dienes
Corvina, Budapest, 1972

La Hongrie de l'an Mil (catalogue d'exposition) La Hongrie de l'an Mil (catalogue d'exposition)

Musée de Normandie, Caen, 1997

L'art des nomades L'art des nomades
G. Laszlo
Cercle d'Art, Paris, 1972

The Ancient Hungarians (catalogue d'exposition) The Ancient Hungarians (catalogue d'exposition)

Magyar nemzeti muzeum, Budapest, 1996

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter