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Les Lyciens : les Étrusques de l'Est
Jacques des Courtils
Professeur d’archéologie à l’université de Bordeaux
Directeur des fouilles de Xanthos-Létôon

Il y a un mystère lycien : ce peuple du sud de la Turquie actuelle, sur l'origine duquel les sources s'avèrent contradictoires, a laissé une langue partiellement incomprise, des dieux qui ont des parentés en Anatolie mais aussi chez les Étrusques, des sites aux ruines étranges. C'est pourquoi des recherches archéologiques et historiques, ces dernières décennies, se sont intensifiées pour essayer de le résoudre. Jacques des Courtils nous aide à percer ce mystère.

Des Lukkas aux Lyciens

Au IIe millénaire avant J.-C. l'empire des Hittites est la grande puissance de l'Anatolie centrale. Sur sa frange ouest, près de la mer Égée, se trouvent divers peuples, dont les Lukkas, qui s'étendent aussi sur la côte sud de la Turquie actuelle, le long de la Méditerranée. Nous ne connaissons que leur nom, car aucun vestige ne remonte aussi haut, mais nous savons que leurs relations avec les Hittites ont été très variables : d'après un texte hittite, le dernier roi hittite fait chez eux une campagne militaire au cours de laquelle il se rend à Ptara, Arnna, Tlawa, Winawanda. Ces noms de lieux, nous les retrouverons au millénaire suivant pour désigner en langue lycienne plusieurs villes bien connues : Patara, Arnna, plus connue sous son nom grec de Xanthos, Tlos, Oinoanda, dont nous ignorerions le lointain passé si les archives hittites n'en avaient conservé la mémoire.

Nos connaissances sur les Lukkas du IIe millénaire s'arrêtent là, car les fouilles n'ont trouvé aucune trace matérielle de leur existence. Encore un détail, toutefois : lorsque l'Empire hittite s'écroule, vers 1 200 avant J.-C., les Lukkas font partie des « peuples de la mer » qui, dans les grands troubles de l'époque, s'attaquent par deux fois en vain à la côte syrienne et à l'Égypte, sont refoulés et… disparaissent de nos sources ! On suppose que quelques-uns sont partis vers l'ouest : peut-être ont-ils contribué à apporter des influences orientales en Étrurie, puisque l'on retrouvera le même nom de dieu de l'orage, Tarchunt, chez les Hittites, chez les successeurs locaux des Lukkas et chez les Étrusques.

Cinq cents ans plus tard, alors que les Lukkas sont oubliés et qu'une nuit opaque s'est étendue sur l'Anatolie, dérobant pratiquement toute trace de vie aux yeux des archéologues et des historiens, apparaît le peuple des Lyciens, dont le nom est certainement hérité de leurs lointains ancêtres du IIe millénaire. Leur territoire, la Lycie actuelle – de Fethiye à Antalya – représente une petite partie de l'ancien pays lukka. Homère en fait des alliés des Troyens pendant la fameuse guerre de Troie. Mais d'autres sources fournissent des données contradictoires.

D'un côté l'historien grec Hérodote rapporte que les Lyciens sont venus de Crète, menés par Sarpédon – frère du fameux roi Minos – et que dans leur propre langue ils se donnaient le nom de Termiles. A l'opposé, l'étude de la langue lycienne montre que c'est une langue anatolienne, donc continentale, apparentée au hittite, langue dans laquelle le nom lycien se dit effectivement Trmmil. Pour concilier ces sources, on doit reconnaître que les Lyciens étaient des Anatoliens, certainement descendants des Lukkas du IIe millénaire, mais qu'ils ont sans doute aussi reçu quelques apports de populations en provenance de Crète.

L'exploration archéologique de la Lycie est source d'émerveillement

Comme la région n'est facilement accessible que depuis peu d'années, elle bénéficie encore d'une certaine confidentialité qui ajoute à ses charmes : les sites sont magnifiques et dans une nature encore très sauvage, soit au bord de la Méditerranée, soit dans les paysages montagneux du Taurus.

Les plus anciennes traces matérielles des Lyciens remontent au VIIe siècle avant J.-C. et ne se voient qu'à Xanthos : des soubassements en pierre encore debout devaient porter des maisons surélevées en bois qui ont, elles, péri. Les magnifiques forêts des monts du Taurus fournissaient aux bâtisseurs un matériau abondant et de qualité.

Au VIIe siècle avant J.-C. le pays lycien, comme toute l'Asie Mineure, est envahi par les Perses. La défense héroïque de Xanthos est restée dans les mémoires : encerclés, les Xanthiens détruisirent par le feu leurs biens mais aussi leurs familles et leurs serviteurs avant de se faire massacrer dans une sortie ultime et désespérée. L'occupation perse, qui dura deux siècles, fut pourtant une période calme et prospère. Les villes poussent comme des champignons, les Lyciens ont appris à travailler la pierre et commencent à réaliser dans ce matériau les monuments qui les ont rendus célèbres : des remparts superbes, mais surtout des tombes aux formes inhabituelles.

On voit en effet en Lycie des sarcophages à couvercle en ogive et des tombes rupestres taillées en panneaux géométriques. D'autres sépultures sont encore plus extraordinaires : les unes sont des piliers énormes qui servaient de support aux tombes des souverains, lesquels étaient donc « enterrés » à plusieurs mètres au-dessus du sol ! D'autres sont taillées dans la pierre mais imitent la structure de constructions en bois, rappelant ainsi l'architecture vernaculaire des maisons.

Une influence précoce de la civilisation grecque

Les Lyciens adoptèrent l'alphabet grec auquel ils rajoutèrent quelques signes : nous lisons aujourd'hui le lycien – conservé grâce à de nombreuses inscriptions sur pierre – mais nous n'en comprenons que très imparfaitement le sens, malgré quelques inscriptions bilingues en lycien et en grec. Autre influence marquante de la civilisation grecque : la sculpture. Au début, faute de posséder une tradition artistique propre, les Lyciens font venir des artistes de Grèce pour décorer les tombes de leurs rois, puis ils les imitent et passent maîtres dans cet art. Vers 380 avant J.-C., un souverain de Xanthos nommé Arbinas se fait élever un tombeau spectaculaire en marbre, couvert de bas-reliefs et dessiné en forme de temple grec. Ce célèbre « monument des Néréides », découvert par un voyageur britannique, est aujourd'hui une des gloires du British Museum.

Vers la même époque, les Lyciens adoptent aussi les divinités grecques, ou plus précisément commencent à travestir – on pourrait presque dire : « à moderniser » – leurs divinités au moyen de noms et de légendes grecques : le vieux dieu anatolien Tarchunt est toujours attesté mais il s'appelle désormais Zeus, les divinités indigènes des sources, les Elyanas se voient « rebaptisées » Nymphes, et leur sanctuaire proche de Xanthos reçoit le culte de Léto, maîtresse de Zeus, et de ses deux enfants divins : Apollon et Artémis.

C'est ainsi que, peu à peu, le particularisme culturel des Lyciens va céder le pas à la culture grecque qui s'imposera définitivement après le passage d'Alexandre le Grand (334 avant J.-C.), puis la culture gréco-romaine. L'apparence des villes se modifie : on construit des thermes, des forums, des arcs monumentaux ; parfois même, à la suite d'un tremblement de terre, toute une cité est redessinée, comme ce fut le cas de Xanthos à l'époque impériale. Le temps avance et le peuple lycien, hellénisé et christianisé, se trouve englobé dans l'Empire byzantin : plus rien ne le distingue de ses voisins. Alors arrivent les tribus turques seldjoukides qui, à partir du XIIe siècle, prennent possession de la région. Les derniers habitants hellénophones la quitteront au lendemain de la première guerre mondiale.

Pourtant le visiteur moderne qui découvre les paysages magnifiques dans lesquels ont vécu les anciens Lyciens et les sites remarquables qu'ils ont laissés ne laisse pas d'être surpris par des survivances étonnantes, comme ces greniers en bois qui parsèment la campagne et conservent jusqu'à aujourd'hui les matériaux et les techniques de construction des premiers habitants antiques de cette région. De là vient sans doute le sentiment de charme et d'étrangeté mêlés qui se dégage d'un voyage en Lycie…

Jacques des Courtils
Mars 2001
 
Bibliographie
Les Lyciens Les Lyciens

In Dossiers de l’archéologie, n° 239, décembre 1998


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