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Les Lusiades de Camões, le mythe fondateur du Portugal
Robert Bréchon

Ecrivain. Spécialiste de la littérature portugaise.

Le voyageur qui découvre l'église du monastère des Jeronimos à Belem, à l'ouest de Lisbonne, voit dès l'entrée, de part et d'autre, les tombeaux des deux « grands hommes » de l'histoire du Portugal : Vasco de Gama, héros de l'aventure des Découvertes, parti en 1497, à la tête d'une petite flotte de nefs et de caravelles, en quête d'un passage vers l'Inde par le sud de l'Afrique ; et Luis de Camões qui, un demi-siècle après, a célébré cet exploit dans son poème épique, Les Lusiades. C'est lui qui a fait de cet événement historique le mythe fondateur de la nation portugaise. Robert Bréchon, ancien directeur de l'Institut français de Lisbonne, poète, essayiste et critique, spécialiste de Pessoa, fait revivre ici la multiple personnalité de Luis de Camões, l'un de ces rares écrivains en qui tout un peuple se reconnaît, comme Virgile, Dante, Cervantès, Shakespeare ou Goethe.

Cette vocation de poète national ne va pas sans emphase et son vaste poème a volontairement quelque chose de pompeux. Lui-même au début du premier chant, invoquant les « Filles du Tage », ses muses, leur demande de lui donner « des accents nobles et sublimes ». Ce ton contraste non seulement avec celui de toute la partie lyrique de son œuvre, beaucoup plus humaine, tendre, douloureuse, mais aussi avec ce que l'on sait de l'homme Camões qui, dans ses lettres, n'a rien de pontifiant ; même dans Les Lusiades, on est surpris çà et là par des accès de sentimentalisme ou de révolte, par des idées scandaleuses et des images grivoises. Le poète n'est pas tout d'une pièce. Il est double ou même, comme le sera son lointain rival, Pessoa, multiple. Cela le rend presque indéchiffrable. Camões, plus de quatre siècles après, reste à bien des égards un inconnu.

Un homme égaré dans le siècle

L'impression que donne sa destinée, c'est celle d'une dérive constante. Ce jeune noble à qui est promis un bel avenir devient, par une suite d'événements malheureux, un aventurier, déclassé, pauvre, exilé, errant. Il connaîtra la prison, participera à des combats, se battra en duel. Il ira au bout du monde alors connu. Il aura toutes sortes d'échecs, sans compter les blessures, dont une grave. Les biographes le présentent comme un « spadassin ». On parle de sa « déchéance ». Il fait parfois penser à Villon ou à Cyrano. Sa vie ressemble à un roman picaresque. Son traducteur français, Roger Bismut, en la racontant, parle d'une « triste biographie ».

Les mauvais garçons qu'il fréquentait l'appelaient « fier-à-bras ». Il était de taille moyenne, la barbe et les cheveux d'un blond presque roux. Défiguré, avant l'âge de vingt-cinq ans, par la perte de l'œil droit. Les portraits qu'on a de lui le représentent ainsi, borgne. Cela ne l'empêche pas d'être un Don Juan. Mais il lui est arrivé au moins une fois d'être raillé par une méchante dame qui l'a traité de « tête-sans-yeux ». Il lui a répondu en vers :
 « Sans yeux j'ai vu clairement le mal
   Que font les yeux,
   Car « tête-sans-yeux » a vu
   Des yeux qui lui coûtent cher… »
Il n'a passé à Lisbonne, sa ville tant aimée, que la fin de sa jeunesse et ses dernières années. L'essentiel de son âge d'homme, il l'a vécu au loin, dans un vagabondage continuel, en mer ou dans plusieurs pays d'outre-mer, du Maroc à l'Insulinde. Ces voyages ont duré près de vingt ans et c'est dans cet exil, dans ces errances, qu'il a écrit la plus grande partie de son œuvre, y compris Les Lusiades, qui ont rendu son nom immortel.

On n'est sûr ni du lieu ni de la date de sa naissance : à Lisbonne ou à Coimbra, en 1524 ou en 1525. La ville de Coimbra, où résidait sa famille et où il a fait ses études, le revendique comme le plus illustre de ses fils. Il est d'origine galicienne, de petite noblesse. Le plus connu de ses aïeux est un troubadour. Son grand-père et son père ont été des navigateurs. Il a donc été étudiant de la prestigieuse université de Coimbra. S'il est devenu plus tard un marin et un soldat, peut-être aussi un administrateur et un commerçant, il devait détonner dans son milieu par son extraordinaire culture littéraire, scientifique, philosophique et historique. Il n'a sans doute pas appris le grec, mais il a une connaissance parfaite du latin. Il a lu Homère, Platon et Aristote en traduction. Il connaît le système de Ptolémée. À bord des navires où il écrit, il cite de mémoire Virgile, Horace, Ovide, Cicéron, Tite-Live. Les dieux, demi-dieux et héros de la mythologie antique lui sont familiers. Il utilise dans ses poèmes plus de cinquante figures de style empruntées à la rhétorique latine. Il appartient à cette classe d'hommes de lettres au savoir universel caractéristique de la Renaissance, dont le modèle est, un siècle plus tôt, le florentin Pic de la Mirandole. Le jeune Camões est d'ailleurs nourri aussi de littérature italienne et quand il commence à composer des vers, il le fait dans l'ambiance du pétrarquisme, qui marque la sensibilité littéraire de son temps. Enfin, il est bilingue ; comme la plupart de ses contemporains, il utilise aussi bien l'espagnol que le portugais.

Le brillant jeune homme quitte Coimbra pour Lisbonne à l'âge de dix-huit ans, appelé à la cour, déjà, dit-on, riche de quelques expériences amoureuses, dont une avec « une jeune fille aux yeux verts » qu'il chante dans plusieurs poèmes. C'est l'amour qui, à l'âge d'homme, va causer sa perte. Il semble qu'il ait séduit une dame de très haute naissance : selon les uns, dona Catarina de Ataïde, fille d'honneur de la reine ; selon les autres, l'infante dona Maria, la fille du roi. Mais peut-être le poète de cour, turbulent et impertinent, doit-il sa disgrâce à des propos ou à des écrits trop libres, mal tolérés sous le règne de Jean III, roi dévot, austère et prude.

À vingt ans, il connaît son premier exil, assez bref : le temps d'une campagne militaire au Maroc, à Ceuta, contre les « Maures ». C'est là qu'il a l'œil crevé dans un combat ou dans une bagarre. À son retour, bien loin de s'être assagi, il se fait remarquer par ses mauvaises fréquentations. Il hante les bistrots et les bordels, se moque des gens, se bat. Il continue à écrire des vers, qu'il ne publie pas, mais qui circulent en ville. Et puis, en 1552, donc à vingt-six ou vingt-sept ans, c'est la sottise en trop, qui va décider de son destin : il agresse en pleine rue un fonctionnaire royal. Après six mois de prison, il est gracié, à condition d'aller servir outre-mer, en Inde. Parti au printemps 1553, il refait le périple de Vasco et débarque à l'automne à Goa, capitale de l'Asie portugaise. Il semble y avoir mené une vie aussi dissolue qu'à Lisbonne. Pendant ce premier séjour, il participe à des expéditions militaires sur la côte de Malabar, en Arabie et sur la mer Rouge. Au bout de trois ans il est envoyé en mission en Chine, à Macao. De là, il va explorer les îles de Sumatra, Java, Bornéo et Timor. Au retour, ou à l'occasion d'un voyage en Chine continentale, son navire fait naufrage. C'est l'épisode célèbre, où le poète se sauve à la nage, en tenant hors de l'eau le manuscrit des Lusiades. Il a eu le malheur de perdre, dans l'accident, la jeune Chinoise qu'il aimait.

De nouveau à Goa, probablement en 1561, il a encore des difficultés avec les autorités et fait de la prison pour dettes. Il vit un dernier grand amour, pour une femme noire qu'il a chantée dans les Stances à l'esclave Barbara. Chateaubriand le cite dans ses Mémoires à propos des deux Indiennes rencontrées en Floride, qu'il trouve désirables.
« Cette captive
  Qui me tient captif
  Parce que je vis en elle,
  Ne veut plus que je vive.
  Jamais rose
  Dans de suaves bouquets
  Ne fut à mes yeux plus charmante
. »
C'est probablement pendant ce dernier séjour qu'il travaille le plus assidûment aux Lusiades, qu'il achèvera bientôt, tout en continuant à écrire des élégies, des odes, des sonnets, des chansons. Mais il a de plus en plus la nostalgie du pays natal. Il accepte une mission au Mozambique, qui est sur la route du Portugal. Il y passe, selon un ami qu'il y a retrouvé, « un hiver » ; en réalité, plutôt un ou deux ans, puisque parti de Goa en 1567 ou 1568, il ne débarque à Cascais, à l'ouest de Lisbonne, qu'au printemps 1570. Il s'est souvenu de ce moment-là en évoquant, à la fin des Lusiades, le retour de Vasco et de ses compagnons :
« Au moment d'apercevoir le pays
  Natal, depuis toujours désiré,
  Ils firent leur entrée par l'estuaire du Tage amène…
 »
Il a quarante-cinq ans. Il lui reste dix ans à vivre. De cette fin de l'âge mûr il attend beaucoup : l'accomplissement de son œuvre, la reconnaissance, la richesse, la gloire. Il est prêt à donner au roi dom Sébastien, qui a succédé en 1557 à son grand-père Jean III à l'âge de trois ans, tous les gages qu'il voudra. Les douze dernières strophes de son vaste poème épique, sans doute écrites à ce moment-là, sont adressées au jeune roi, dont il ne sait pas qu'il va bientôt être le fossoyeur de la grandeur de la nation.
« Pour vous servir, j'ai mon bras, endurci au combat ;
  Pour vous chanter, mon âme vouée aux Muses.
  Il ne me manque que d'être agréé par vous…
  […]
  Ma muse déjà estimée et joyeuse
  Ira, je vous le promets, de par le monde vous chanter.
  Si bien que l'on verra en vous un Alexandre
  Qui n'aura rien à envier au destin d'Achille.
 »
Après avoir franchi le barrage de la censure, le poème paraît en 1572. Le roi accorde à son auteur une pension modeste. La légende veut qu'il ait vécu ses dernières années dans la misère, en compagnie d'un esclave javanais dévoué, amené d'Orient. La « grande peste » qui avait ravagé l'Europe était depuis longtemps finie, mais il restait des foyers d'infection un peu partout. Affaibli, Camões contracte la maladie, peu après son « Javanais ». Il meurt à l'hôpital le 10 juin 1580. Ce jour-là, le 10 juin, est aujourd'hui celui de la fête nationale du Portugal, en hommage au poète. Il est pourtant mort presque ignoré. Sa gloire ne viendra qu'après, tout à la fin du siècle suivant, comme une revanche de son pays sur l'adversité.

Il a eu, dit Roger Bismut, le pressentiment de la ruine prochaine du Portugal. À peine deux ans avant sa mort, le 4 août 1578, Sébastien, qui, malgré tous les conseils, a envahi le Maroc à la tête de vingt-cinq mille hommes, embarqués sur huit cents navires, est tué au combat à Alcacer-Kibir. L'armée est détruite. Moins d'un an après la mort de Camões, le 16 avril 1581, le Portugal cesse d'exister en tant qu'État souverain. Il devient une province de l'Espagne. Ainsi, tout à coup, après quatre siècles de triomphes, le pays est détruit par ses deux ennemis héréditaires, le Maure et le Castillan. « Les années passeront, mais ce qui ne passera pas, c'est l'espérance en des jours meilleurs pour la patrie », écrira plus tard un historien portugais. Paradoxalement, c'est le jeune roi fou, vaincu et mort, qui va incarner, avec le mythe qu'on appelle le sébastianisme, l'attente d'une renaissance. Mais c'est le grand poème de Camões qui, en pleine décadence, exaltant la grandeur passée, va donner au peuple portugais le courage d'affronter l'avenir.

L'épopée de l'Occident

L'aventure des Découvertes est aussi importante pour les Portugais que la guerre de Troie pour les Grecs, l'installation des futurs Latins dans le site qui leur est destiné pour les Romains, la conquête de l'ouest pour les Américains. Mais elle n'aurait eu ni sa dimension historique ni sa signification mythique sans Les Lusiades. En imitant en apparence servilement les épopées antiques, Camões se veut résolument moderne. Il raconte des événements si récents que certains lecteurs, comme Voltaire, s'y sont trompés et ont cru qu'il avait personnellement participé à l'expédition de Vasco. Mais surtout il présente, pour les siècles à venir, ce qui va être la trame de l'histoire de l'Occident. Les Portugais ont montré la voie, qu'ont suivie les Espagnols, les Français, les Anglais et les Hollandais. Le poète explique comment les nations occidentales entreprennent de se charger de ce que Kipling appellera « le fardeau de l'homme blanc », ce qui finira par provoquer le « choc des civilisations » d'aujourd'hui.
« Vois l'Europe chrétienne, qui surpasse et éclipse
  Les autres nations pour l'ordre et la puissance.
  Et vois l'Afrique, peu prodigue des biens du monde,
  Inculte et tout entière livrée à la barbarie…
  […]
  Et vous, qui usurpez le nom
  De messagers de Dieu, comme Thomas,
  Dites-moi, si vous l'êtes, pourquoi
  N'allez-vous pas répandre la Sainte Foi ?
  Attention : si vous êtes le sel et perdez votre vertu
  Ici, en votre pays, où nul n'est prophète,
  Comment salera-t-on, de nos jours,
  Sans parler même des Infidèles, tant d'hérésies ?
 
Ce qui déconcerte le lecteur d'aujourd'hui, c'est que ce poème, dont le contenu est moderne et chrétien, revêt une forme antique et païenne. Il est calqué sur l'Enéide, elle-même calquée sur L'Iliade et sur L'Odyssée. L'incipit est le même : « Les armes et les barons illustres/ Qui de la plage lusitanienne…/ Voilà ce que je chante… » fait écho au fameux : « Arma virumque cano Trojae qui primus ab oris… » L'hendécasyllabe répond à l'hexamètre virgilien. La masse totale de l'œuvre est presque comparable : dix chants, contre douze pour L'Enéide ; et plus de huit mille vers, contre près de dix mille. La métrique est évidemment différente : chaque chant des Lusiades est divisé en une centaine de strophes de même structure, des huitains aux rimes croisées. Mais la ressemblance la plus saisissante entre Virgile et Camões, c'est que le poète chrétien, tout en affirmant sa foi, a conservé dans le récit toute la famille ou même le peuple, tant ils sont nombreux, des dieux qui du ciel, tout en se disputant entre eux, guident les actions et les passions des mortels. Le destin de Vasco est l'enjeu de la rivalité entre Bacchus, ennemi juré des Portugais, accusés de lui avoir ravi l'Inde, qu'il s'était appropriée, et Vénus, « tendre aux Lusitaniens », aussi prompts à l'amour qu'à la guerre. Jupiter, Dieu le Père, arbitre leur querelle. Autour d'eux s'agitent d'innombrables dieux et héros de la mythologie latine et grecque, ornant tout le récit d'un merveilleux païen qui dépayse le lecteur d'aujourd'hui. Ce qui ajoute à la confusion, pour nous, c'est la quantité d'allusions aux rois et aux héros, historiques ou légendaires, qui ont fait le Portugal, à commencer par l'hypothétique Lusus, dont une fausse étymologie fait l'ancêtre des Lusitaniens, et qui donne son titre au poème.

Dès le premier chant, on est jeté en pleine action, au moment où Vasco, parvenu sur la côte orientale de l'Afrique et remontant dans l'océan Indien vers le nord, aborde aux rivages du royaume de Mélinde, l'actuelle Somalie. Tout ce qui précède, les dix mois de navigation autour de l'Afrique, est raconté, selon un procédé imité de L'Odyssée et de L'Enéide, par le « Capitaine » lui-même au roi de Mélinde, qui l'accueille en ami. Le récit direct, à la troisième personne, reprend ensuite pour la dernière étape du voyage, qui mène la flotte portugaise au but, l'Inde. À Calicut, sur la côte de la mer d'Oman, au sud de la péninsule, Vasco est reçu par le Samorin, souverain hindou entouré de musulmans hostiles aux chrétiens. Il ne peut pas s'y établir durablement ; il faudra d'autres expéditions pour que la présence portugaise s'enracine en Inde. Mais il a accompli sa mission, qui était de reconnaître la voie par le sud vers l'orient. Il entreprend le voyage de retour, mais avant la glorieuse arrivée à Lisbonne, qui date historiquement du mois d'août 1499, deux ans après le départ, le poète va lui faire vivre une aventure mythique, unique dans la littérature universelle.

Pour le repos des guerriers portugais fatigués, Vénus leur a préparé un divin lupanar dans l'île des amours, où ils sont accueillis par les Néréides court-vêtues ou dévêtues, qui s'offrent à leurs désirs. Et c'est la plus belle d'entre elles, leur reine, Téthys, déesse de la mer, qui entraîne le « Capitaine » au sommet d'une montagne. Mais elle ne le convie pas seulement à un somptueux banquet et à une nuit d'amour. Elle est chargée de lui révéler l'avenir de son peuple, destiné à régner sur la terre entière. Puis, dans une sorte de rituel initiatique, la déesse l'introduit dans un lieu secret, immatériel, où il est admis à contempler « la machine du monde » : une maquette de l'univers, au centre duquel, suivant la cosmologie traditionnelle, se trouve la terre ; et le but de Téthys est de montrer au héros la place et la destination du Portugal, nouveau peuple élu.

Le récit des Lusiades n'est pas linéaire. Il y a des changements de perspective et de rythme, des retours en arrière, des ruptures. Mais surtout, l'attention du lecteur est parfois détournée par des épisodes variés, récits dans le récit, comme on en trouve dans les romans baroques. Le plus touchant et le plus célèbre, c'est l'histoire, authentique, d'Inès de Castro, la « Reine morte », amante du prince héritier Pedro, assassinée sur ordre du roi et que son fils, devenu à son tour roi, venge en la couronnant et en faisant supplicier ses bourreaux.

Comme dans les épopées antiques, les discours sont nombreux dans Les Lusiades. Deux d'entre eux frappent particulièrement l'imagination, parce qu'ils formulent les interdits que les Portugais doivent transgresser pour accomplir leur mission. Au moment où la flotte de Gama, le jour du départ, descend le Tage pour prendre la mer, dans la foule rassemblée sur la rive, du côté de Belem, un noble personnage, qu'on appelle « le vieillard du Restelo », apostrophe les futurs conquérants et les adjure de renoncer à leur expédition. Et c'est un réquisitoire anticolonialiste, qui exprime les scrupules et les doutes que la conscience critique du poète oppose à sa propre exaltation de la vocation impérialiste du Portugal. Quelques mois plus tard apparaît aux navigateurs le Cap des Tempêtes, devenu le Cap de Bonne Espérance, sous la forme d'un monstrueux géant, Adamastor, que les dieux, en punition de sa révolte, ont métamorphosé en ce promontoire. Dans sa prosopopée, il prévient les marins portugais des dangers qu'ils encourent en franchissant la limite qu'il est chargé de fixer aux entreprises humaines. Témoin du commencement de la décadence de l'empire, Camões croit que la grandeur de l'homme est d'aller jusqu'à l'extrême du possible, tout en sachant que l'excès d'orgueil peut le faire basculer dans la mort de l'âme. Vivre, agir, vaincre, c'est, dit-il à son roi Sébastien tout à la fin du poème, « défier les démons de l'enfer ».

L'œuvre lyrique : amour et « saudade »

Si l'épopée de Camões appartient au patrimoine littéraire universel, son œuvre lyrique a longtemps été méconnue, même dans son pays. Elle est presque entièrement posthume, en partie apocryphe, lacunaire. Le manuscrit du recueil intitulé Parnasse, qu'il avait préparé au Mozambique en vue d'une prochaine publication, qui aurait été antérieure à celle des Lusiades, lui a été volé. C'est seulement vers la fin du XIXe siècle qu'on lui a rendu justice, au Portugal et en Angleterre. En France, il a fallu attendre les travaux récents d'Anne-Marie Quint. Mais Georges Le Gentil, déjà, dans son Camões, publié au milieu du XXe siècle, consacre plus de pages à l'étude des œuvres lyriques qu'à celle des Lusiades.

Ces œuvres forment une masse relativement imposante : des centaines de poèmes – le chiffre varie selon le degré d'authenticité qu'on leur accorde – en général classés, selon leur ton et leur forme, par genres : on oppose la désinvolture des redondilhas, aux vers de cinq ou sept pieds, à l'émotion des sonnets en alexandrins, la sentimentalité des élégies à la subtilité des chansons… Mais en réalité les mêmes thèmes se retrouvent ici ou là. Il y a une unité d'inspiration dans cette poésie subjective, qui est caractéristique de son temps. Si dans Les Lusiades coexistent la fidélité à la tradition antique et l'esprit de la modernité, les odes, les « octaves » et les autres poèmes reflètent la pensée et l'esthétique de la Renaissance, née en Italie. Camões est le contemporain de Ronsard et de Du Bellay et il y a une évidente parenté entre eux. Leur univers est une sorte de platonisme épicurien, où le carpe diem se mêle au sentiment de la vanité de tout, où l'amour de l'homme pour la femme est la valeur suprême, parce qu'il figure l'attraction du corps par l'âme, de l'individu séparé par l'Esprit universel où tout se rejoint. Mais il y a chez le poète portugais deux particularités, qu'il tient de la tradition et peut-être du caractère propres à son peuple : le sentiment de la « saudade » et l'excès de conscience de soi, qui provoque une distance vis-à-vis de soi, à la fois comique et tragique.

Le mot de saudade a tant de nuances de sens et est si difficile à traduire en français – regret, tristesse, nostalgie, tendresse, souvenir, oubli, espérance déçue – qu'on a tendance aujourd'hui à renoncer à en trouver un équivalent. Camões lui-même donne au mot une signification religieuse, qui éclaire son usage habituel : le regret de ce qu'on a perdu, de ce qu'on n'a pas eu alors qu'on aurait pu l'avoir, de ce que de toute manière on n'aurait pas pu avoir…
« Ce n'est pas la saudade
  Du monde où est née
  La chair, mais du ciel,
  De la Cité Sainte
  D'où cette âme est descendue.
 »
Le poème peut-être le plus célèbre de toute son œuvre est la longue paraphrase du psaume Super flumina Babylonis, où l'exil des juifs représente à la fois le malheur de vivre à Goa, où il l'écrit, celui d'avoir perdu la femme aimée et celui d'être prisonnier de la condition humaine. Sa Jérusalem, c'est Lisbonne, l'amour heureux, le paradis. Il a repris ce thème, en ramassant les soixante-treize strophes du poème en un sonnet.
« Ici, dans cette Babylone d'où tire
  Sa matière tout le mal qui se crée dans le monde,
  Ici où le pur Amour n'a pas de valeur…

  […]
  Ici, dans le sombre chaos de cette confusion,
  Où je suis le cours des ans réglé par la nature,
  Vois si je pourrai t'oublier, ô Sion !
 »
La sentimentalité portugaise s'accompagne, dès l'origine, d'une contestation d'elle-même, qui donne souvent aux élans de l'esprit et du cœur un ton grinçant. Dans un très beau sonnet où le poète évoque la belle Chinoise aimée, qui s'est noyée, il l'appelle « ma chère ennemie ». À une autre femme, bien en vie celle-là, il dit :
« Je tombe amoureux éperdument jusqu'à devenir,
  À cause de vous, jaloux de moi-même
. »
Ailleurs, dans une « chanson », il fait le bilan de sa vie.
« Tout me manquait, et le Temps et le Monde,
  Quel secret si ardu et si profond !
  Naître pour vivre, et manquer, pour la vie,
  De tout ce que lui réserve le monde.
  Ne pas pouvoir la perdre
  Alors que tant de fois on l'a déjà perdue…
 »
Ses quelque cinq cents poèmes, dont plus de deux cents sonnets, forment une sorte de journal d'une conscience inquiète, pessimiste, désespérée, qui contraste avec ce qu'il y a de dynamique et de triomphal dans Les Lusiades ; c'est, à sa manière, un « carnet de damné », comme Rimbaud appellera le récit de sa Saison en enfer.

Nourri de pensée antique, baignant dans la culture maniériste et baroque de son temps, mais parfois prophète de la modernité, passionnément Portugais et pourtant épris d'universalité, Camões occupe une place immense dans l'espace et le temps de la littérature occidentale. Pessoa lui a reproché d'avoir parfois recouvert sa lusitanité d'une « écorce » étrangère – italienne, espagnole, française, anglaise ; mais il lui reconnaît le mérite d'incarner ce qui fait, dit-il, l'essence de l'âme portugaise : la tendresse.

 

Robert Bréchon
Février 2003
 
Bibliographie
Les Lusiades Les Lusiades
Luis de Camões
Bouquins
Robert Laffont, Paris, 1996

Sonnets Sonnets
Camoes. Traduction A. M. Quint et M. Boudoy
Série lusitane
Chandeigne (édition bilingue), Paris, 1998

La poésie lyrique La poésie lyrique
Camoes. Traduction A. M. Quint et M. Boudoy
L’Escampette (édition bilingue), 2001

Camões, l’œuvre épique et lyrique Camões, l’œuvre épique et lyrique
Georges Le Gentil
Série lusitane
Chandeigne, Paris, réédition 1995

Camões 1525-1580 Camões 1525-1580
Vasco Graça Moura et Eduardo Lourenço
Essai & découverte
L’Escampette, 1994

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