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Les langues celtiques dans les îles Britanniques
Hervé Abalain
Professeur émérite à l’université de Bretagne occidentale

Plus de 3 000 ans après leurs premières manifestations, les langues celtiques sont toujours parlées dans la partie occidentale de l'Europe. Témoins d'un riche passé littéraire tout au long du Moyen Âge, ces langues ont subi, pour des raisons politiques et démographiques, un déclin rapide au XVIIIe et au XIXe siècles. Aujourd'hui, on assiste à un renouveau certain, notamment au pays de Galles et en Irlande, où écoles, radios et télévisions leur assurent un soutien effectif. Hervé Abalain auteur de Destin des langues celtiques (éd. Ophrys, Paris et Gap, 1989) et des Celtes (éd. Armeline, Crozon, 2001), nous fait découvrir ici les relations complexes que ces langues entretiennent avec l'histoire de leurs locuteurs.

Les langues celtiques, des langues indo-européennes

Les langues celtiques se divisent en deux groupes bien différenciés : l'un est appelé gaélique ou goïdélique, du nom des Gaëls ou Goïdels, anciens occupants de l'Irlande, et comprend l'irlandais, le gaélique d'Écosse et le mannois ou Manx, parlé dans l'île de Man. L'autre est le brittonique, du nom des Brittones, Britons, qui occupaient la Britannia insulaire à l'époque de la conquête romaine, autrefois en usage dans tout le sud et l'ouest de la Grande-Bretagne actuelle ; il se prolonge dans le gallois, le cornique et le breton armoricain. Le celtique était jadis une langue de culture orale : il n'y a jamais eu d'alphabet spécifiquement celtique, les Celtes du continent ayant recours pour leurs inscriptions épigraphiques et autres à des alphabets d'emprunt, grec et latin notamment, tandis que les Irlandais se sont servis d'un alphabet primitif, l'ogham. Les langues celtiques modernes sont issues d'un tronc commun, le vieux-celtique, qui plonge lui-même ses racines dans l'indo-européen. Le celtique continental, d'où est issu le celtique insulaire, comprenait des langues depuis longtemps disparues telles le lépontique, le celtibère, le galate ou le gaulois. Aux VIe et Ve siècles avant notre ère, il ne devait pas y avoir de différences entre le celtique parlé en Irlande et celui en usage dans l'île de Bretagne : l'évolution en deux groupes distincts s'est faite après l'arrivée des Celtes dans ces îles, au contact des populations autochtones d'une part, et, pour les Brittones, des Gaulois du continent, de l'autre.

celtique insulaire
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gaélique                                             brittonique
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irlandais/gaélique/mannois                gallois/cornique/breton armoricain

 

Du point de vue linguistique, on notera l'évolution du vieux-celtique en deux directions distinctes, caractérisées notamment par le traitement du [Kw] indo-européen qui a donné [K] ou [Q] en gaélique et [P] en brittonique. Ainsi, le chiffre « cinq » se dit cuig en irlandais et en gaélique d'Écosse, queig en mannois, mais pump en gallois, pymp en cornique et pemp en breton. Autre trait linguistique propre au celtique et à quelques rares autres langues comme le malais et le sarde : la mutation de certaines consonnes initiales en fonction du mot qui précède (article, possessif, préposition…) qui fait que cath, « chat », en gallois donne y gath, « le chat », après l'article, par exemple.

Les langues gaéliques

a) L'irlandais est la langue-mère. Il est attesté dès le Ve siècle par des inscriptions oghamiques, des inscriptions en caractères latins, des gloses et quelques textes religieux. Dans l'évolution de la langue, on distingue :
- le vieil-irlandais, qui va du Ve au Xe siècle, jusqu'à la destruction des monastères par les Vikings.
- le moyen-irlandais (Xe-XVIIe siècles), qui véhicule une très riche littérature, préservée dans plus d'un millier de manuscrits comme le Lebor Lagin ou « Livre de Leinster » et le Lebor na hUidre ou « Livre de la Vache Brune », qui remontent au XIIe siècle.
- l'irlandais moderne (Gaeilge), qui comprend trois dialectes :
            - le dialecte méridional (Waterford, Cork, Kerry) ;
            - le dialecte oriental (îles d'Aran, Connemara, Mayo) ;
            - le dialecte septentrional (Donegal).

L'alphabet oghamique dont il a été question est fait de traits horizontaux, obliques ou transversaux tracés de part et d'autre d'une arête ; il comprenait vingt lettres ou nombres, et la « pierre de l'alphabet » de Kilmalkedar (péninsule de Dingle), sur laquelle sont gravés les caractères latins correspondants, en fournit la clef. Le Livre de Ballymote (1390) le fait aussi.

Le problème linguistique s'est trouvé au cœur du conflit qui a opposé l'Irlande à l'Angleterre pendant plusieurs siècles, et qui s'est traduit par une rupture au XXe siècle. L'histoire de l'irlandais est ainsi liée à celle de l'Irlande ; elle est jalonnée de contradictions, de mesures vexatoires et de tragédies. Jusqu'au XVIe siècle, il était parlé aux quatre coins de l'île. Pendant tout le Moyen Âge, il avait véhiculé l'une des plus riches littératures d'Europe. Son déclin s'est précipité au XIXe siècle, en partie à cause de la Grande Famine. Le renouveau culturel du XXe siècle, la création d'un État libre et l'enseignement lui ont donné une nouvelle vigueur ; selon les derniers recensements linguistiques, quelque 32,5 pour cent de la population soit 1 095 830 locuteurs possèdent une certaine connaissance de la langue, qui bénéficie d'un statut privilégié, celui de « première langue officielle ». Les Gaeltachtaí, la « Gaélie » désignent les régions où la langue et la culture gaéliques sont officiellement protégées. Un organisme officiel, Údarás na Gaeltachta, est chargé de promouvoir le développement économique de ces régions, tandis qu'une agence gouvernementale, Bord na Gaeilge – le Bureau chargé de la langue gaélique – a pour mission d'encourager l'usage du gaélique dans tout le pays. De nombreuses écoles primaires et secondaires, les Gaelscoil ou « écoles gaéliques », offrent aujourd'hui un enseignement de plusieurs matières en irlandais ; Radio na Gaeltachta émet uniquement en irlandais plus de quatre-vingt heures par semaine, et, depuis le mois d'octobre 1996, la chaîne de télévision Telefís na Gaeilge diffuse plusieurs heures par jour en irlandais. Plus des deux tiers de la population de la République d'Irlande sont aujourd'hui favorables à une politique de soutien effectif à la langue.

En Irlande du Nord, depuis la partition de l'île en 1921, les questionnaires du recensement n'ont comporté aucune rubrique linguistique avant 1991. D'après les données recueillies à cette date, environ 142 000 personnes, soit 9 pour cent de la population, étaient capables de s'exprimer en irlandais. L'Ultach Trust, « la fondation Ultach », créée en 1989, a pour mission de mettre en valeur la contribution de l'irlandais au patrimoine culturel de l'Irlande du Nord.

b) Le gaélique d'Écosse (ou erse, Gàidhlig), qui fut introduit dans le pays à partir du IIIe siècle par les Scotti, des immigrants venus d'Irlande, parvint à supplanter le picte et le brittonique qui y étaient parlés et à devenir langue dominante, avant d'entamer son déclin vers la fin du Moyen Âge. Séparé de l'irlandais à la fin du Xe siècle, il a suivi sa propre évolution linguistique jusqu'à notre époque. La Réforme lui a porté un coup fatal, puis son déclin fut précipité par l'Acte d'Union de 1707, par les persécutions dont furent victimes les Highlanders et par la politique d'éviction menée par les autorités, entraînant le dépeuplement des Hautes-Terres à partir de la fin du XVIIIe siècle. Aujourd'hui, le gaélique n'est plus parlé que par 1,4 pour cent de la population, soit 69 980 locuteurs au recensement de 1991. Plusieurs variétés dialectales existent. Il est surtout parlé dans les Hautes-Terres et les îles de l'Ouest, où il bénéficie d'un régime favorable dans les écoles, à la radio et à la télévision. La situation actuelle du gaélique est assez ambiguë : bien que le nombre de ses locuteurs diminue,  le gaélique, qu'il ne faut pas confondre avec le scots, langue germanique, demeure langue de culture, tout en étant de plus en plus associé à l'identité écossaise, ce qui n'était pas le cas il y a vingt ans. Malgré une vie culturelle dynamique, son avenir paraît sombre, sauf dans les îles où s'est instaurée une politique novatrice en sa faveur.

c) Le mannois ou Manx. Le gaélique fut également introduit dans l'île de Man, qui était jusque-là de langue brittonique, dès le IIIe siècle par des immigrants irlandais, colons, « maraudeurs » ou moines ; le mannois en est issu, mais il a aussi été influencé par le scandinave, – les Vikings ayant longtemps dominé l'île politiquement – et par l'anglais. Son déclin s'est précipité au XIXe siècle, avec l'arrivée de nombreux immigrants anglophones, l'anglicisation des classes moyennes et l'ouverture de l'île au tourisme. Une politique favorable au développement du mannois se dessine dans l'île depuis 1986. Le recensement de 1991 faisait état de 643 mannoisants. On notera que les lois votées dans l'année par la Cour de Tynwald, le Parlement de l'île, sont officiellement proclamées en anglais et en mannois le 5 juillet.

Les langues brittoniques

a) Le galloiscymraeg en gallois ou « cymrique », Welsh en anglais. On distinguera le gallois primitif (VIe-VIIIe siècles) du vieux-gallois (VIIIe-XIe siècles). Du gallois primitif, il ne subsiste que de rares inscriptions, certaines en caractères oghamiques, qui témoignent de l'implantation de colonies irlandaises sur le territoire de l'actuel Pays de Galles, et quelques mots transmis dans des ouvrages latins comme le De Excidio Britanniae de Gildas, la Vita Samsonis (vers 620) ou l'Historia ecclesiastica Gentis Anglorum de Bède (731). Le vieux-gallois est attesté par des gloses écrites en marge de manuscrits latins, par quelques noms propres, et même par de courts extraits en vers ou en prose, qui figurent dans des ouvrages comme l'Oxoniensis Prior (IXe siècle), l'Historia Brittonum du pseudo-Nennius, ou la Vie d'Alfred le Grand d'Asser (vers 890). Le moyen-gallois va du XIIe au XVe siècle : c'est une période riche, qui a produit des œuvres de qualité comme, par exemple, les quatre branches du Mabinogi. L'orthographe se modifie à partir du XVe siècle, mais l'œuvre poétique de Dafydd apr. Gwilym (c. 1320-1380) annonce déjà le gallois moderne ; la prose, quant à elle, ne se renouvellera qu'après la Réforme. Le gallois moderne va du XVIe siècle à notre époque. Une date commode – 1588, qui est celle de la publication de la Bible en gallois – en marque le début : le gallois a désormais une langue écrite unifiée. Au nombre des causes qui expliquent le déclin du gallois, on soulignera la perte de l'indépendance effective en 1536 et 1542 (Acte d'Union), le système éducatif, la dépopulation rurale, et surtout les effets de la révolution industrielle au XIXe siècle, avec l'afflux massif d'anglophones qui vinrent s'établir dans le pays. À ces causes s'en ajoutent d'autres, d'ordre psycho-sociologique : la domination culturelle de l'anglais dans les villes et l'administration, et les préjugés contre le gallois, l'anglais étant considéré comme bien supérieur. Le déclin s'est accentué au XXe siècle mais la naissance d'un puissant mouvement populaire en faveur du gallois a permis de l'enrayer depuis les années 1970 et de nombreuses associations militent désormais en sa faveur. C'est ainsi qu'une loi fut votée en 1967, le Welsh Language Act, qui reconnaît au gallois « validité égale [avec] l'anglais dans les tribunaux et dans l'administration de tout le pays de Galles » ; après une longue campagne de barbouillage des panneaux de signalisation, l'Association de la langue galloise, ou Cymdeithas yr Iaith Gymraeg, a obtenu satisfaction en 1974 : la signalisation routière est désormais bilingue. Depuis 1981, le pays de Galles a une chaîne de télévision qui émet aujourd'hui plus de trente heures par semaine en gallois. Le recensement de 1991 fait état de 508 098 galloisants, soit près de 20 pour cent de la population. L'enseignement de la langue est, depuis 1988, obligatoire dans toutes les écoles du pays, sauf dérogation. La littérature contemporaine en langue galloise est extrêmement riche et plusieurs auteurs sont bien connus hors de leurs frontières géographiques : T. Gwynn Jones, T. H. Parry-Williams, Kate Roberts, R. S. Thomas, Emyr Humphreys, Harry Webb…

La langue galloise actuelle comprend deux grands groupes de dialectes :
- celui du Nord (Gwynedd et Clwyd) ;
- celui du Sud (Dyfed et Glamorgan notamment).

Des langues celtiques parlées dans les îles Britanniques, c'est celle qui a le mieux résisté à l'anglais et dont les chances de survie sont les plus fortes.

b) Le cornique, parlé en Cornouailles britannique, qui s'était éteint vers la fin du XVIIIe siècle, connaît aujourd'hui un « renouveau » (revival) intéressant. Le vieux-cornique, contemporain du vieux-gallois et du vieux-breton, et proche de ce dernier, est attesté par des gloses et quelques documents dont le plus important est le Vocabularium Cornicum, un glossaire latin-cornique de la fin du XIe siècle. Le moyen-cornique (XIIe-XVIe siècles), influencé par l'orthographe du moyen-anglais, a véhiculé une littérature essentiellement religieuse : Ordinalia, Beunans Meriasek… Le cornique tardif (XVIIe-XVIIIe siècles) voit s'amorcer le déclin de la langue. Le cornique moderne, langue du « renouveau », parlée par quelques centaines de locuteurs, est parfois contesté par les linguistes. Les causes du déclin rapide du cornique sont d'ordre politique avec la perte de l'indépendance du comté dès 936, et religieux, avec l'introduction de la Réforme protestante dans le pays. Au XVIe siècle, le mouvement de déclin s'accentua lorsque le centre de l'industrie de l'étain se déplaça vers l'est ; il se précipita avec le développement des ports de Cornouailles et du commerce, et la révolution industrielle qui attira des milliers d'immigrants anglophones dans le pays. À l'origine du « renouveau » (revival) de la langue cornique se trouve Henry Jenner (1848-1934) qui œuvra sans relâche pour la faire connaître, et ses disciples R. M. Nance et A. S. D. Smith. Depuis le début des années 1980, des études scientifiques sérieuses ont donné au cornique des assises solides, notamment avec la publication de la grammaire de Wella Brown (1984) et la thèse de linguistique soutenue à Brest en 1986 par Ken George. Aujourd'hui, des organisations linguistiques comme Kesva an Tavas Kernewek, le Conseil de la langue cornique, (1967) et Cowethas an Yeth Kernewek, la Société de la langue cornique, (1979) encouragent l'usage quotidien de la langue et assurent des cours. Selon les estimations les plus fiables, quelque deux mille locuteurs seraient à même de s'exprimer en cornique aujourd'hui.

c) le breton armoricain est parlé dans la partie occidentale de la Bretagne, où la langue a été revigorée par des immigrants venus de la Bretagne insulaire à partir de la fin du IIIe siècle. Les enquêtes les plus fiables font état d'environ 250 000 locuteurs actuellement.

Hervé Abalain
Juin 2002
 
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