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Les Kassites ou l'histoire d'une acculturation réussie
Dominique Charpin
Directeur d'études à l'EPHE, Sorbonne (section des Sciences historiques et philologiques)
À l'issue d'assauts répétés contre le royaume de Babylone, les Kassites, montagnards du Zagros, en occuperont le trône pendant plus de quatre siècles. Nous avons demandé à Dominique Charpin de nous présenter les Kassites, ces « Barbares » qui firent leur la culture de Babylone et donnèrent à sa diplomatie et à son commerce un rayonnement certain.

Une dynastie kassite en Babylonie (1595-1155)

L'apparition des Kassites sur la scène politique mésopotamienne remonte au règne du roi de Babylone Samsu-iluna qui se vanta d'avoir remporté sur eux une victoire en 1731 avant J.-C. Au même moment, un roi rebelle, Rîm-Sîn II, devait également faire face à ceux qu'il qualifiait de « mauvais Kassites des montagnes barbares », que l'on a identifié au Zagros. Les Kassites avaient alors envahi la Babylonie en descendant le cours de la Diyala. Le roi de Babylone Abî-eshuh dut à nouveau les affronter en 1708 ; ils étaient encore présents en Babylonie sous les derniers rois de la première dynastie, au XVIIe siècle avant J.-C. comme travailleurs agricoles ou mercenaires dans l'armée – deux d'entre eux accédant même au rang de général. Certaines bandes ont directement menacé une ville comme Sippar en l'an 15 d'Ammi-zaduqa (1632 avant J.-C.) ; une lettre parle de leur interprète, ce qui montre qu'ils n'étaient pas capables de parler le babylonien. Les Kassites sont bien au départ des populations « barbares » installées aux marges d'un royaume dont la puissance déclinait.

Il n'est donc pas étonnant de voir des rois d'origine kassite occuper le trône de Babylone – vacant à la suite du raid hittite qui mit fin en 1595 avant J.-C. à la première dynastie de Babylone – et qu'ils renommèrent Karduniash. Leur règne dura jusqu'en 1155. Il est toutefois possible que ce laps de temps doive être raccourci. La chronologie absolue de ces périodes repose en effet sur des listes royales établies par des scribes de l'antiquité ; dans certains cas on a toutefois la preuve que des dynasties contemporaines ont été situées à la suite les unes des autres. Or, plusieurs indices font penser que la « période kassite » doit être raccourcie d'un siècle par rapport à la chronologie dite « moyenne ». La très grande ressemblance entre la céramique de la fin de l'époque paléo-babylonienne et celle du milieu de l'époque kassite s'explique mieux si l'on raccourcit la période des « Âges obscurs ». Du coup, l'absence presque totale de tout document pendant un siècle et demi (de 1600 avant J.-C. environ à 1450 avant J.-C. environ) ne serait qu'une illusion due à un allongement erroné de la chronologie.

Les relations diplomatiques atteignirent au milieu du XIVe siècle un développement sans précédent par leur ampleur géographique, sinon par leur intensité. Nous les connaissons notamment grâce aux archives retrouvées en Égypte à Tell el-Amarna : il s'agit de la correspondance reçue par les pharaons Amenophis III et IV en provenance de leurs vassaux de Syrie-Palestine ou des autres rois du Proche-Orient : Mittani en Syrie du nord, empire hittite en Anatolie, Babylonie kassite... Ces lettres étaient pour la plupart rédigées en langue akkadienne, signe du rayonnement de la culture babylonienne à cette époque. Les « grands rois » s'échangeaient lettres et présents par l'intermédiaire de messagers qui jouaient parfois un réel rôle diplomatique. Leurs pactes donnaient lieu à des traités dont certains ont été conservés ; elles se doublaient souvent d'alliances matrimoniales. Ainsi, la sœur du roi kassite Kadashman-Enlil I (1374-1360) fut-elle donnée en mariage à Amenophis III ; la troisième et dernière épouse du roi hittite Suppiluliuma fut également une princesse babylonienne. Les souverains kassites étaient d'autant plus prompts à envoyer des présents – chevaux, chars, lapis-lazuli... – aux pharaons qu'ils espéraient recevoir en retour de l'or, nécessaire à leur ambitieuse politique de grands travaux ; des messagers furent échangés régulièrement entre les deux cours à partir du dernier quart du XVe siècle, tandis que des marchands babyloniens commerçaient avec Canaan, alors sous contrôle égyptien.

L'émancipation des Assyriens qui eut lieu sous le règne d'Assur-uballit Ier se fit au grand dépit du roi kassite Burnaburiash II (1359-1333) qui reprocha au pharaon d'entretenir des relations directes avec un homme qu'il considérait comme un vassal ; la puissance assyrienne ne cessa dès lors pourtant de croître. Attaqué en 1235 avant J.-C. par le roi kassite Kashtiliash IV, le souverain assyrien Tukulti-Ninurta Ier réussit à s'en emparer et châtia durement Babylone. Des scribes figurent parmi les Babyloniens déportés en Assyrie ; ils furent manifestement les agents de la « babylonisation » de la culture assyrienne qui connut une nouvelle étape. Suite à leur défaite, les Babyloniens furent soumis aux Assyriens pendant une période de huit ans sur laquelle nous sommes très mal documentés. Un renouveau marqua le règne d'Adad-shum-usur (1216-1187 avant J.-C.).

Depuis l'Iran occidental, de 1158 à 1155 avant J.-C., le souverain élamite Shutruk-nahhunte II conduisit plusieurs raids en Babylonie qui mirent fin à la dynastie kassite. De nombreux monuments, comme le Code de Hammurabi, et de nombreuses pierres sculptées, les kudurru – que l'on peut aujourd'hui admirer au Louvre – furent alors emportés à Suse où ils furent retrouvés lors des fouilles du début de ce siècle.

Les Kassites ne disparurent cependant pas avec la chute de leur dynastie : certains continuèrent à résider en Babylonie où ils occupèrent de hautes fonctions jusqu'au milieu du IXe siècle. Leur habitat principal se situa toutefois dans la région de collines d'Irak oriental et d'Iran occidental, près de l'actuelle route Baghdad-Kermanshah : ils résistèrent aux empereurs néo-assyriens, fournirent des soldats aux Achéménides et causèrent du souci aux troupes grecques à l'époque hellénistique.

L'acculturation des Kassites

Les Kassites fournissent un exemple typique de « Barbares » ayant totalement adopté la culture des lieux où ils se sont installés. Le phénomène a été si complet que nous n'avons conservé aucun texte, ni même aucune phrase en langue kassite. Nous possédons cependant la traduction en akkadien d'une cinquantaine de mots et d'une vingtaine de noms de personnes ; on a pu identifier en outre comme kassites des noms de divinités, de personnes ou de lieux, ainsi que quelques mots techniques. Pour le reste, la documentation continua à être rédigée en sumérien ou en akkadien, comme par le passé. Cela tient sans doute au très petit nombre de Kassites de souche installés en Babylonie à cette époque : en dehors des rois et des plus hauts dignitaires, la population babylonienne ne semble pas avoir connu de changements importants dans sa composition ethno-linguistique.

Les textes de la pratique ne sont pas très nombreux : douze mille ont été recensés dans les réserves des musées, dont seulement un dixième est actuellement publié. Le plus grand nombre provient de Nippur : il s'agit d'archives – des lettres, des contrats et des documents administratifs – couvrant un peu plus d'un siècle (de 1356 à 1223 avant J.-C.).

Les documents les plus caractéristiques de cette période sont les kudurrus. Ces pierres, sur lesquelles étaient gravés à la fois un texte et des symboles divins, mettaient sous la protection des dieux les donations de terre ou exemptions de taxes accordées par les souverains à certains individus. La première partie du document reproduit le texte originellement inscrit sur une tablette scellée par le souverain : définition du terroir faisant l'objet de la donation ou de l'exemption, nature de la largesse royale, liste de témoins. Cette transcription était complétée par de longues malédictions contre celui qui ne respecterait pas les dispositions royales ou s'en prendrait au monument qui en reproduisait le texte. De nombreuses divinités étaient évoquées ; chacune devait frapper le contrevenant d'un fléau correspondant à son domaine de compétence : Adad, dieu de l'orage, devait envoyer la sécheresse, Gula, déesse de la médecine, des maladies incurables...

Les rois kassites eurent à cœur de restaurer les temples qui s'étaient considérablement dégradés pendant la période qui suivit la fin de la première dynastie de Babylone. Les grands sanctuaires babyloniens – Ur, Larsa, Uruk, Nippur... – portent ainsi tous la trace de leurs travaux. Ils se firent construire un immense palais dans une nouvelle capitale, Dûr-Kurigalzu – Aqarquf – proche de Bagdad ; la tour à étages – ziggurat – qui domine le site est aujourd'hui encore impressionnante.

La vie culturelle connut un tournant sous les Kassites : on commença à mettre en ordre l'héritage des périodes antérieures. Beaucoup de familles de scribes du premier millénaire se prévalent d'un ancêtre ayant vécu à l'époque kassite. La tradition considérait que l'auteur de l'épopée de Gilgamesh était un scribe ayant vécu à cette période et nommé Sîn-leqe-unnêni. Nous savons la chose impossible, puisque des manuscrits de l'époque paléo-babylonienne ont été retrouvés : la tradition devait signifier par là qu'une première « édition standard » de l'ensemble de l'épopée vit alors le jour. Bien d'autres travaux analogues ont été menés à cette époque.
Dominique Charpin
Avril 2001
 
Bibliographie
Atlas de la Mésopotamie et du Proche-Orient ancien Atlas de la Mésopotamie et du Proche-Orient ancien
Michael Roaf
Brépols, Paris, 1996

L'Orient ancien L'Orient ancien
B. Hrouda
Bordas, 1991

Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne
Sous la direction de Francis Joannès, assisté de Cécile Michel
Bouquins
Robert Laffont, Paris, 2001

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