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Les janissaires, fer de lance de la conquête ottomane
Nicolas Vatin
Directeur d'études à l'EHESS

C'est est sans doute dans la deuxième moitié du XIVe siècle que furent fondés les janissaires. Pour partie esclaves de la maison d'Osman, ils constituèrent une troupe d'élite, instrument de pouvoir majeur de la dynastie ottomane. Tout en restant fidèles à cette dernière, les janissaires n'hésitèrent pas à intervenir avec force dans la vie politique de l'Empire – jusqu'à obtenir l'abdication de certains sultans – pour défendre leurs intérêts matériels face à un État souvent mauvais payeur. Nicolas Vatin évoque pour nous l'histoire de ce corps si particulier, du temps de sa splendeur au soulèvement de 1826 qui précipita sa disparition.

Esclaves du sultan ottoman

Parmi les nombreux corps de la formidable armée ottomane, celui des janissaires est le plus célèbre en Occident. Sans entrer dans le détail de l'organisation militaire de l'empire, qui était complexe et connut évidemment de nombreuses évolutions au long de six siècles d'histoire, disons simplement qu'à époque classique, les troupes régulières se répartissaient entre deux catégories : la cavalerie provinciale des sipahi – dont le nom est à l'origine de celui de nos spahis – était rémunérée par des revenus fiscaux définis sur une base territoriale – timar – et les kapikoullari qui touchaient une solde.

Les janissaires faisaient partie des kapikoullari, dont le nom signifie esclaves de la Porte. Cette dénomination est à prendre au pied de la lettre : esclaves du sultan qui avait sur eux droit de vie et de mort et de qui la fortune dépendait entièrement, ils constituaient le noyau de son armée et sa garde rapprochée. Les membres les plus prestigieux de cette élite étaient des cavaliers. Les janissaires quant à eux étaient des fantassins.

Leur origine demeure mal connue. Il n'est d'ailleurs pas impossible que leur nom turc de yenitcheri – nouvelles troupes – soit une étymologie populaire. Quoi qu'il en soit, il est probable que c'est de la seconde moitié du règne de Mourad Ier (1362-1389) que date l'idée de constituer une armée d'esclaves n'ayant d'autres liens en ce monde que ceux qui les rattacheraient au souverain ottoman ; il pourrait entièrement compter sur eux aussi bien dans des conflits avec ses voisins musulmans que pour renforcer le pouvoir central face aux « beys des frontières » qui guerroyaient sur les marches des territoires ottomans. L'obligation de demeurer célibataires, tout comme la vie en casernes, allait évidemment dans le même sens. La première attestation de janissaires qu'on connaisse date de 1385.

Le fondement juridique du recrutement de ces esclaves était le droit du chef à un cinquième des prisonniers de guerre. Certains de ceux-ci, du fait de leur beauté ou de leurs capacités, étaient affectés à de prestigieux services du Palais. D'autres étaient envoyés pour quelques années travailler aux champs dans les campagnes où ils étaient turquifiés et islamisés avant d'être engagés dans les rangs des janissaires. Assez rapidement, cette première formation dans la Turquie profonde fut complétée, avant l'incorporation dans le corps des janissaires, par un passage dans celui des adjemi-oglan – les enfants étrangers – de Gallipoli, Andrinople ou Istanbul. Ils y étaient chargés de travaux de force qui les endurcissaient.

À côté de l'enrégimentement de ces jeunes captifs, dont la quantité dépendait évidemment du sort de la guerre, la Porte mit au point un autre système de recrutement tristement célèbre, le devchirme – ou récolte. Cette institution constitue la principale originalité des kapikoullari, l'emploi de troupes d'esclaves allochtones n'étant pas inconnu des États musulmans antérieurs. Le devchirme consistait à recruter d'autorité dans les villages des provinces de l'Empire, à intervalles plus ou moins réguliers en fonction des besoins, un contingent d'enfants et d'adolescents chrétiens aptes au service. Les citadins, les garçons mariés ou les fils uniques ne pouvaient pas être pris. Ajoutons que si la séparation était sans nul doute cruelle, elle signifiait pour l'enfant la possibilité d'une belle carrière. Examinées dans les villages et recrutées par les autorités, puis emmenées, les recrues allaient suivre la formation décrite ci dessus : assignement pour les plus doués aux corps de pages du Palais ; pour les autres, turquisation, islamisation, séjour en Anatolie ou en Roumélie où ils travaillaient aux champs, puis incorporation dans un corps d'adjemi-oglan. Étant donné l'âge auquel ils étaient séparés de leurs parents, ces jeunes gens n'oubliaient pas totalement leurs origines. Certains conservèrent des liens avec les leurs, comme en atteste par exemple le népotisme du grand-vizir Sokollou Mehmed Pacha.

Un corps d'élite

Le corps – odjak – des janissaires finit par compter cent quatre-vingt-seize compagnies – orta ou bölük – réparties en trois groupes : celui des yaya – fantassins –, le plus ancien, celui des sekbân – valets de chien – et celui des aga bölükleri – compagnies de l'agha, le prince des janissaires. Chaque compagnie avait à sa tête un capitaine appelé tchorbadji – responsable de la soupe – assisté d'un oda kethüdasi – lieutenant de chambrée – et d'un odabachi – chef de chambrée. Chacune possédait un symbole imagé : éléphant, chameau, ancre, sabre de Zü-l-fikar… – qu'on retrouve parfois gravé sur des stèles funéraires. À la tête du corps, l'agha des janissaires, personnage considérable qui participait au divan impérial, commandait avec l'assistance d'un conseil composé des tchorbadji d'un certain nombre de compagnies. Les effectifs s'accrurent au cours des années : six mille soixante-six en 1503, deux fois plus nombreux sous Soliman le Magnifique (1520-1566), les janissaires étaient près de trente-huit mille en 1610. Quoique parfois réduits, leurs effectifs continuèrent dans l'ensemble à croître et atteignirent la centaine de milliers… Reconnaissables à leur haut bonnet – börk – d'où pendait un voile blanc qui leur tombait sur les épaules, ils constituaient un corps d'armée certainement impressionnant quand ils avançaient au son tonitruant de leur fanfare – mehter.

Bons musulmans, les janissaires bénéficiaient de l'assistance d'un imam. Mais ils avaient également des liens privilégiés avec l'ordre mystique des Bektachis, liens anciens – mais mal connus et qu'il ne faut sans doute pas surestimer – qui prirent un caractère officiel à partir de la fin du XVIe siècle. Cette confrérie, qui tire son nom du saint anatolien Hadji Bektach décédé vers 1270 mais s'organisa au début du XVIe siècle, se caractérisait par un syncrétisme poussé – qui pouvait convenir à ces convertis forcés qu'étaient les janissaires – et par une tendance hétérodoxe et chiite : Ali et sa famille, ainsi que les douze imams, avaient une place importante dans leur pensée et leurs rites. Parmi les points communs entre les janissaires et les bektachis, on peut évoquer le rôle que jouaient dans les couvents – tekke – de ces derniers la cuisine et son chaudron. Rappelons que les capitaines des janissaires étaient appelés « responsables de la soupe ». Le chaudron était un symbole fort de l'unité du corps et les hommes le renversaient solennellement quand ils voulaient manifester leur mécontentement et donner le signal de la mutinerie. Un représentant du cheikh du couvent capital de Haddji Bektach – en Anatolie, à deux cent cinquante kilomètres d'Ankara – siégeait dans la quatre-vingt-quatorzième compagnie.

En déplacement, dans les camps ou au combat, les janissaires étaient au centre du dispositif, entourant le sultan. Excellant au tir à l'arc et à l'arbalète – armes qui demeurèrent longtemps efficaces –, bientôt équipés d'arquebuses, ils formaient un corps d'élite justement redouté pour sa parfaite discipline et sa puissance de feu. Quand l'ennemi avait été suffisamment ébranlé par l'artillerie et les coups portés par les autres troupes, ce sont eux qui étaient lancés dans un assaut final qui emportait souvent la décision. En 1453, ils furent les premiers à entrer dans Constantinople. Ils pouvaient également être embarqués sur la flotte.

En dehors de leurs services en campagne et de la garde du sultan et du divan, les janissaires avaient d'autres emplois. À Istanbul, où ils étaient casernés non loin de la mosquée Chehzade, ils participaient au maintien de l'ordre et étaient chargés de lutter contre le feu. Les incendies étaient nombreux et parfois catastrophiques dans cette ville aux maisons de bois où les pompes ne firent leur apparition qu'au XVIIIe siècle. Longtemps, la technique utilisée consista à abattre les bâtiments qui entouraient le foyer. C'était l'occasion de lucratifs pillages. On employait également les janissaires, à tour de rôle et avec une prime s'ajoutant à leur solde, dans les garnisons de forts en province ou aux frontières.

Un acteur turbulent de la politique ottomane

La discipline était sévère. Les manquements étaient punis de sanctions plus ou moins dures, allant de la mutation et la dégradation à la bastonnade et même à la mort. Aussi les janissaires furent-ils pour la dynastie ottomane un formidable instrument de conquête et de pouvoir. Mais la présence dans la capitale de cette troupe d'élite bien armée et dotée d'un fort esprit de corps n'allait pas sans inconvénient. Manipulés par les hommes politiques ou de leur propre chef, les janissaires intervinrent plus d'une fois dans la vie politique de l'empire et eurent parfois des relations tendues avec le sultan. Lors du premier règne de Mehmed II, en 1446, ils se mutinèrent contre le très jeune souverain – sans doute à l'instigation du grand-vizir Halil Pacha qui rappela son père Mourad II. En 1451, ils exigèrent et obtinrent un don de joyeux avènement de ce même Mehmed II, qui dut céder avant de prendre des mesures pour mâter la milice. Cette question du don de joyeux avènement – qui devint une habitude –, complété par des mesures d'augmentation de soldes, faillit également provoquer un drame en 1566 lors de l'avènement de Selim II. Les janissaires avaient aussi leurs opinions politiques – ou des intérêts de caste – et ils n'hésitèrent pas à imposer un grand-vizir à Bajazet II – qu'ils avaient d'ailleurs favorisé contre son frère et rival Djem – lors de sa montée sur le trône en 1481. Au XVIIe siècle, il leur arriva plus d'une fois d'exiger la tête de tel ou tel homme d'État qui leur avait déplu. Bajazet II fut le premier souverain contraint à abdiquer sous la pression de la troupe, en 1512. Par la suite, après la violente déposition d'Osman II en 1622, il fut fréquent qu'une révolte des janissaires, avec ou sans l'appui de la population et des divers éléments de la société, amenât la fin d'un règne. En faisant une dernière tentative en ce sens en 1826, les janissaires signèrent du reste leur arrêt de mort, on va le voir.

Bien entendu, le nombre important de ces événements ne doit pas faire oublier les longues périodes sans incident. En outre il faut insister sur le fait que jamais les janissaires ne renièrent leur attachement fondamental à la dynastie ottomane. Esclaves de la maison d'Osman, ils n'avaient aucune raison de vouloir la chute de celle-ci. Leur but était de peser sur sa gestion, d'en changer le chef au besoin, mais nullement de s'en prendre à la personne de celui-ci. S'il est vrai qu'Osman II fut ignominieusement assassiné en 1622, les janissaires, qui en furent les premiers marris, n'en portent pas la responsabilité. Ajoutons que leurs turbulences pouvaient avoir jusqu'à un certain point leurs justifications.

La question de fond, comme de juste, était financière. Toucher une solde est avantageux quand celle-ci est régulièrement distribuée. Or l'État ottoman ne fut pas toujours bon payeur. Certaines guerres, quand elles ne fournissaient pas l'occasion de pillages renflouant la bourse des soldats et les caisses de l'État, pouvaient épuiser le Trésor. D'autre part, une particularité des finances ottomanes créait des complications supplémentaires. En effet, alors que les revenus – dépendant principalement de l'activité agricole – étaient perçus en fonction de l'année solaire, les dépenses étaient engagées en suivant le calendrier de l'Hégire, qui était lunaire. Ceci provoquait un décalage de onze jours par an et d'une année tous les trente-deux ans. De ce fait, il y avait tous les trente-trois ans une année de dépenses à laquelle ne correspondait pas d'année de recettes. Ceci posait des problèmes budgétaires compliqués qui s'alourdirent au fur et à mesure qu'augmentait le nombre des personnes touchant des soldes. On a pu constater un certain parallélisme entre le retour de ces années sautées et les soulèvements des janissaires. Concrètement, tout ceci se traduisait par des retards grandissants dans le versement des soldes et aussi par des pratiques de dévaluation, les soldes étant payées en monnaies dont on réduisait la valeur en métal.

Décadence et disparition

Il n'est pas étonnant que l'effet conjugué de ces dépréciations monétaires et de ces retards de paiement ait régulièrement poussé les janissaires à manifester leur mécontentement. Ceci eut une autre conséquence : mal payés – quand ils l'étaient –, les hommes – qui dès le règne de Selim Ier (1512-1520) avaient été autorisés à se marier une fois à la retraite et bientôt n'attendirent plus ce moment – commencèrent à avoir des activités professionnelles, pratiquant l'artisanat et le petit commerce, voire l'agriculture. C'était d'autant plus avantageux que, esclaves et non sujets du sultan, ils bénéficiaient de ce fait de privilèges et d'exemptions fiscales. Cette évolution ne fut pas propre à la capitale. À Alger, au Caire, à Alep ou à Damas, à Belgrade, Sarajevo ou Salonique, dans les villes d'Anatolie et des Balkans, la milice locale s'intégra au monde des corporations professionnelles qui de son côté trouvait avantage à bénéficier de la « protection » des janissaires locaux. Il existait également un mouvement inverse : pour profiter des privilèges et exemptions fiscales dont jouissaient les janissaires, nombre d'artisans et commerçants musulmans s'introduisirent dans le corps des janissaires. Au XVIIIe siècle, celui-ci était n'était plus guère qu'une milice locale mal payée, mais incontrôlable et jouissant de privilèges que son activité et ses capacités militaires ne justifiaient pas. En 1782, à Istanbul, une inspection montra que seulement dix pour cent des noms de personnes rémunérées par des bons émis par l'État correspondaient véritablement à des soldats mobilisables. Encore ceux-ci n'étaient-ils plus les militaires de haut niveau qu'ils avaient été, mais des troupes mal entraînées et techniquement dépassées.

On comprend que devant la progressive décadence des janissaires et la montée de leur indiscipline, les hommes d'État ottoman aient envisagé de créer de nouveaux corps plus sûrs. La tentation de se replier en Anatolie et de s'entourer de soldats plus dignes de confiance, prêtée en 1622 à Osman II, fut à l'origine du soulèvement qui lui coûta la mort. La création par Selim III (1789-1807) du corps de l'« ordre nouveau » – nizam-i djedid – créa également un grand ressentiment chez les janissaires, qui finirent par faire tomber le sultan en 1807. Enfin c'est la mise en place d'une réforme qui prévoyait de ne conserver dans un nouveau corps modernisé – celui des echkindjiyan – que les meilleurs éléments des janissaires qui amena ceux-ci à tenter une mutinerie de trop, en 1826. Le 15 juin, ils se soulevèrent, pillèrent le palais du grand-vizir et réclamèrent la tête des réformateurs. Plutôt que de céder, Mahmoud II (1808-1839) choisit l'épreuve de force. Il fit déployer l'étendard du Prophète conservé au Palais, appela la population et les oulémas à le soutenir et envoya les unités de la marine et de l'artillerie à l'assaut des rebelles retranchés dans leurs casernes. Les portes ne résistèrent pas à un bombardement ; les casernes elles-mêmes furent incendiées. Plusieurs milliers de janissaires périrent ; plusieurs milliers d'autres furent exécutés dans les provinces. Par un aimable euphémisme, cette journée fut officiellement désignée sous le nom d'« heureux événement » – vaka'-i hayriyye.

Dès lors, libéré de la perpétuelle menace des janissaires qui entraient désormais dans la légende, Mahmoud II allait pouvoir accélérer son programme de réformes et asseoir plus solidement son pouvoir. Un mois ne s'était pas écoulé que la confrérie des bektachis était à son tour supprimée, mais elle devait renaître de ses cendres quelques décennies plus tard.

Nicolas Vatin
Septembre 2002
 
Bibliographie
Histoire de l'Empire ottoman Histoire de l'Empire ottoman
Robert Mantran
Fayard, Paris, 2003

Article "Devchirme" Article "Devchirme"
V. L. Ménage
In l'Encyclopédie de l'Islam, 2ème édition
Maisonneuve et Larose, Paris, 1960

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