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Les Inuit du Grand Nord canadien
Michèle Therrien
Professeur des universités
Institut national des langues et civilisations orientales

Un long parcours, semé d'embûches, a été effectué ces dernières décennies par les Inuit de l'Alaska, du Canada et du Groenland pour la reconnaissance de leurs droits linguistiques, culturels et territoriaux. Par le seul recours à une parole mesurée et forts de la conviction de savoir gérer leurs régions, les Inuit s'imposent sur les scènes régionales, nationales et internationales. Michèle Therrien suggère de regarder d'un œil nouveau cette présence inuit, capable d'affirmer sa spécificité dans le respect de l'autre mais également dans le respect de valeurs anciennes, encore à l'œuvre dans un monde en pleine mutation.


Le peuple Inuit

Selon le vœu des Inuit eux-mêmes, l'ethnonyme « Inuit » est de plus en plus utilisé hors des régions arctiques rendant ainsi caduque les appellations Esquimaux ou Eskimo. Inuit signifie « Êtres humains » et inuk, qui en est le singulier, se traduit par « personne ». L'appellation Esquimaux, d'origine proto-algonquienne, dérive d'un terme utilisé par des Amérindiens de l'Est du Canada rencontrés par les voyageurs et colons, il y a de cela plusieurs siècles. Des recherches récentes laissent penser que, contrairement à une opinion largement répandue, le sens n'en est pas « mangeurs de viande crue » mais « parlant une langue étrangère ».

L'ethnonyme Inuit n'efface pas les autodénominations régionales auxquelles les divers groupes sont attachés. C'est ainsi qu'au centre de l'Alaska et en Tchoukotka (Sibérie) vivent des Yupiit et des Yupiget, que les Inuit du Groenland se nomment Kalaallit, que les Inuit du nord de l'Alaska se disent Inupiat et que les habitants de l'Arctique oriental canadien se disent Inuit. Au-delà des spécificités, l'ethnonyme « Inuit » rapproche des groupes qui reconnaissent partager une histoire, une langue et des représentations du monde communes. En un mot, les Inuit considèrent former un peuple.

Ils sont aujourd'hui environ cent quarante mille et occupent de vastes territoires de la Sibérie au Groenland. Les résultats des fouilles archéologiques tendent à démontrer que leurs lointains ancêtres sont originaires du nord-est de l'Asie et qu'ils ont franchi le détroit de Behring, il y a environ 8 000 ans, peuplant le nord de l'Amérique du Nord, à la suite des ancêtres des Amérindiens.

En Tchoukotka, dans la région du détroit de Behring, vivent actuellement mille cinq cents Yupiget ; l'Alaska compte quarante-quatre mille Inupiat et Yupiit ; au Canada, quarante mille Inuit sont disséminés sur les côtes de l'Arctique canadien. Les Groenlandais représentent le groupe numériquement le plus élevé avec ses quelque cinquante mille Kalaallit. La population totale représente, eu égard à l'immensité des territoires, l'une des plus faibles densités du monde : à titre d'exemple, le Nunavut, « notre territoire », territoire canadien dévolu en 1999 aux Inuit, s'étend sur un peu plus de deux millions de kilomètres carrés pour une population totale d'environ 26 745 personnes dont 85 % sont des Inuit (statistiques établies en 2001).

Les divers groupes composant le peuple inuit sont actuellement rattachés à quatre États : la Russie, les États-Unis, le Canada et le Danemark. Toutefois le Groenland bénéficie, depuis 1979, d'un statut d'autonomie interne. Alors que les Inuit formaient, dans le passé, des groupes régionaux souvent autarciques, un mouvement pan-inuit, La Conférence Circumpolaire Inuit, créée en 1977, rassemble depuis lors, à intervalles réguliers, les Inuit de l'Alaska, du Canada et du Groenland auxquels se sont joints les Yupiget de la Sibérie après la chute du régime soviétique. Ce forum non gouvernemental traite de questions d'ordre linguistique, culturel, économique, politique et environnemental, et débouche sur des décisions, des recommandations, des actions engagées par les Inuit au niveau régional, national et international.


Inuit nunangat, la terre inuit

Malgré des particularismes auxquels les divers groupes régionaux restent attachés, les Inuit ont partagé, et partagent encore aujourd'hui, un certain nombre de points communs : une même manière d'exploiter dans sa diversité, selon les cycles saisonniers et les déplacements du gibier une portion de territoire ; une même utilisation maximale des ressources disponibles – peau, os, nerf, andouiller, plume, neige, glace ; un même savoir étendu concernant le climat, le comportement animal, les techniques de survie ; une même conviction que les animaux ne doivent jamais être inutilement capturés, la chasse étant autre chose qu'un acte gratuit ; enfin une même vision de l'Arctique comme milieu de vie souhaitable. Ce dernier point n'est pas reflété dans les définitions des scientifiques pour qui les régions de l'hémisphère boréal répondent aux critères suivants :

- régions dont la moyenne des températures au mois de juillet n'est que de 10 degrés Celsius ;
- régions se situant en bordure et au-delà de la limite des arbres, d'où l'appellation « toundra » ;
- régions dont le sol et le sous-sol ne dégèlent que légèrement en surface l'été (pergélisol).

La perception inuit est tout autre. Le froid n'est pas un obstacle dès lors que l'alimentation et le vêtement sont adaptés aux besoins. L'environnement comble l'œil et l'immobilité n'est qu'apparente. Derrière les traits du paysage épaissis par le gel hivernal la vie se poursuit. L'eau coule sous la glace, les lichens et autres végétaux vivent au ralenti sous le couvert neigeux, seules quelques espèces animales migrent vers les régions méridionales. Le paysage est très contrasté : montagnes, fjords et glaciers spectaculaires, rochers, lacs, fleuves, rivières, immenses plaines, îles. L'absence d'arbres est une chance, ils provoqueraient un malaise, « en gênant la vue » disent les Inuit. La végétation, dès le printemps et surtout pendant le court été, manifeste une telle vitalité que le pays se couvre de fleurs et de petits fruits. L'hiver n'en est pas moins attendu puisque la banquise facilite les déplacements, hier en traîneau à chiens, aujourd'hui en motoneige.

L'Arctique, si l'on écoute bien les Inuit, se résume à une expression tout aussi brève que riche de sens : Inuit nunangat. Tout est dit car il s'agit d'un vécu que l'on ressent comme un privilège pour soi et pour ceux que l'on aime.


Une société qui se veut consensuelle

Ne disposant, avant les contacts avec l'Occident, que des ressources provenant du gibier et ce dernier n'étant pas toujours au rendez-vous, les chasseurs savaient que la collaboration des familles était indispensable. Se sont développées des pratiques d'échange et de coopération appuyées sur une réflexion élaborée visant l'active participation de chacun au bien-être général.

Mais qui se chargeait de prendre les décisions ? Avait-on le droit d'imposer sa volonté aux autres ? Quelle était la contribution et la place de l'individu ? Comment respecter le droit de chacun dans une société dotée de diverses formes d'autorité et de pouvoir et qui néanmoins se caractérise par sa remarquable flexibilité ?

Lorsque les premiers voyageurs occidentaux ont demandé aux Inuit : « Lequel d'entre vous est le chef ? » Ils se sont étonnés de la réponse : « Nous », ce qui signifiait que les décisions importantes étaient prises collectivement et que le pouvoir était peu différencié, un trait qui a retenu l'attention, compte tenu du fait que peu de sociétés établissent des modèles souples.

Le pouvoir n'était pas transmis héréditairement et s'appuyait sur la position sociale, c'est-à-dire qu'un chef de famille, ou un fils aîné, avait de bonnes chances d'être chef mais le mérite personnel jouait un rôle important. Le savoir était respecté, notamment celui des excellents chasseurs qui connaissaient leur milieu, ce qui signifie évaluer avec justesse la direction des vents, juger sans erreur de la solidité de la glace, localiser le gibier, ramener à bon port les partenaires de chasse, prévoir à long terme les changements de climat et les mouvements du gibier. Le chef ne devait toutefois pas abuser de son pouvoir et prenait essentiellement les décisions relatives aux déplacements de longue durée et à la chasse. Son jugement devait être infaillible. Certes l'erreur était admise mais plusieurs erreurs entraînaient une éviction. La durée limitée du pouvoir en garantissait l'efficacité.

Le pouvoir religieux relevait du chamane, l'intermédiaire entre le monde visible et le monde invisible. Appelé angakkuq en langue inuit, il était à la fois respecté et craint. Son autorité dépassait celle du chef de groupe et s'étendait parfois à l'ensemble de la région mais, s'il abusait de son prestige et s'il accumulait des richesses sans pratiquer le partage, il pouvait subir un ostracisme. Aucune forme de pouvoir n'était donc à l'abri du contrôle social. L'angakkuq était responsable de l'harmonie du monde et veillait à ce que les âmes humaines, animales, les êtres invisibles et les défunts ne soient pas offensés. Il veillait au respect de règles permettant aux âmes des humains et des animaux d'être réincarnées et protégeait ainsi le cycle de la vie. Ayant acquis ses pouvoirs au cours d'une longue initiation, il bénéficiait du soutien d'un esprit-auxiliaire, le plus souvent un animal, grâce auquel il avait le pouvoir de guérir les maladies, de localiser le gibier en voyance, d'apaiser le blizzard, de voyager dans les mondes célestes, marins ou souterrains pour aller à la rencontre des puissances gardiennes du gibier.


Le statut de la personne

La personne n'existait que par la place qu'elle occupait au sein de sa famille où elle était soit chef de groupe ou chamane, ou plus simplement grand-père, grand-mère, père, mère, fils, fille, belle-fille, beau-fils… Vivre seul n'avait aucun sens et la collaboration garantissait le confort psychologique et matériel. Celui ou celle qui avait acquis suffisamment de connaissances pour se rendre utile était respecté(e). On attendait des enfants qu'ils montrent assez tôt des signes de maturité tout en sachant protéger leur petite enfance si bien qu'ils ne participaient pas aux conversations des adultes et ne devaient jamais les interroger. L'apprentissage s'effectuait par le regard et par l'imitation. L'enfant, encore aujourd'hui, est encouragé non pas à des actions exceptionnelles mais à un enchaînement de réalisations de nature à montrer que le savoir se met en place. Les éloges alors fusent de toute part car l'action réussie ne passe pas inaperçue. Tout se sait très vite si bien que l'enfant trouve les forces qui lui sont nécessaires pour poursuivre son apprentissage. Il n'existe pas de moule et le développement de chacun est affaire personnelle. Les parents ne s'inquiètent pas de retards qui s'avèrent souvent trompeurs.

La personne est une entité quasi intangible. Elle peut commettre une faute et la réparer, si bien qu'il est mal vu de critiquer ouvertement un comportement ou d'intervenir lorsqu'une situation est jugée inconvenante. Il est préférable de rester en position d'observateur et de considérer que celui ou celle qui enfreint une règle prendra conscience du tort causé. Chacun disposant d'un capital de qualités, présumées ou reconnues, une situation gênante peut à tout moment se renverser et l'équilibre se rétablir. Selon la pensée inuit, nous ne sommes jamais les mêmes tout au long de notre vie. Tantôt forts, tantôt faibles, nous ne sommes pas figés dans un modèle. Au contraire nous évoluons comme le monde environnant et cette dynamique nous permet de surprendre favorablement les autres à tout moment. Toutefois si des comportements préjudiciables se répètent et que le contrevenant refuse toute aide, la famille pourra se montrer intraitable et exclure le fauteur de trouble. Il arrivait jadis qu'il soit isolé sur une île tout l'été. La mise à mort pouvait être décidée, par consensus, dans des cas extrêmement graves.

Les qualités propres à la personne sont appréciées autant que celui ou celle qui détient un talent exceptionnel que ce soit pour la chasse, la couture, la sculpture, le chant ou la poésie, ne fasse jamais étalage de son savoir avec ostentation. Il faut se montrer modeste, attendre que les autres prononcent les paroles que l'on souhaite secrètement entendre. Un excellent chasseur qui rentre à la maison évite d'annoncer le résultat de sa journée. Il attend que l'on découvre le gibier déposé près de l'entrée et s'il a vécu une journée particulièrement difficile, les autres pourront en juger. Il serait inconvenant d'en faire le récit sur un ton emphatique. L'entourage reconnaîtra le mérite et le prestige s'en trouvera grandi.


Protéger la vie

Les Inuit les plus âgés se souviennent encore des tragédies vécues par des parents proches ou éloignés et du soin constant apporté à protéger la vie. La mort frappait à tout âge, soit une femme en couches, soit une famille privée de réserves alimentaires suffisantes, soit un chasseur surpris par une tempête ou par un animal affamé.

Des gestes symboliques protégeaient contre de tels drames et l'on enseignait aux jeunes à renforcer leur corps et leur esprit pour agir efficacement dans les moments difficiles. Dès la conception d'un enfant, la mère se levait la première, au petit matin, et sortait de la maison, sans s'attarder, sans se retourner : l'accouchement, le moment venu, serait rapide. Encore aujourd'hui, on ne s'attarde pas sur le seuil de la porte. L'alimentation était sévèrement contrôlée et la viande bouillie interdite. Si le bébé tardait à naître, le mari se plaçait derrière sa femme, l'entourait de ses bras et exerçait des pressions. En cas de grandes difficultés, un chamane intervenait. Il arrivait que l'on ait recours à une langue spéciale, la langue sacrée, caractérisée par des substitutions de mots pour éviter que les objets ou les personnes désignés ne provoquent un malheur. Celle qui allait accoucher était appelée « celle qui enlève ses bottes » et son ventre était désigné par l'expression « contenant en peau ». Certaines femmes accouchaient seules, d'autres étaient assistées par une sage-femme. Le placenta était éloigné des chiens par enfouissement mais la mère conservait le cordon ombilical en raison de ses propriétés protectrices.

L'enfant en recevant le nom d'un défunt entrait dans la vie muni du pouvoir de permettre à une personne décédée de revenir parmi les siens. La famille lui manifestait tout le respect dû aux défunts. À l'adolescence, les garçons et les filles démontraient leur savoir en offrant à la sage-femme le produit de leurs réalisations, le premier gibier capturé, les premières bottes cousues. L'adolescent apprenait ainsi que le don et le partage sont des gages d'harmonie. S'il s'agissait d'un phoque, la viande était partagée par toute la communauté. La marraine jouait, et joue encore, un rôle très important ; elle est celle qui encourage et félicite. Le jeune sait qu'il peut compter sur son appui. Il sait également qu'il a des obligations de réciprocité.

Les mariages étaient jadis décidés à la naissance entre deux familles qui considéraient souhaitable de se garantir, par l'alliance, une collaboration future. Le mariage était reconnu lorsque la jeune femme, ou le jeune homme, venait habiter dans sa belle-famille. Dans certaines régions, l'épouse simulait un refus. Les couples avaient en général de deux à quatre enfants et il était toujours considéré valorisant d'avoir au moins un enfant adopté. La famille d'adoption s'assurait ainsi des liens étroits avec une autre famille. Le plus souvent ils avaient eux-mêmes offert en adoption l'un de leurs enfants. L'enfant, tout en connaissant l'identité de ses parents biologiques, se considérait à part entière le fils ou la fille de ses parents adoptifs. L'adoption, encore aujourd'hui, est largement pratiquée car elle s'inscrit au cœur même de l'idéologie des Inuit fondée sur l'entraide, l'échange, la réciprocité, l'équilibre des familles.

Pour conserver un corps sain et se prémunir contre la maladie, les Inuit variaient leur alimentation, utilisaient des plantes à la saison douce, développaient leur endurance par des jeux et des compétitions. Mais les gestes ne suffisaient pas. Geste et parole allaient de pair et l'on avait recours aux formules parlées ou chantées évoquant la vitalité animale. Ainsi la personne qui se sentait faible demandait au caribou de lui accorder un peu de sa force. En cas de maladie grave, considérée comme un vol de l'âme, seul le chamane possédait le pouvoir d'intervenir auprès des puissances invisibles.

Lorsque la mort s'avérait la plus forte, l'âme du défunt continuait à rôder pendant trois ou quatre jours et l'entourage devait s'abstenir de travailler, de chasser, de modifier ses habitudes vestimentaires et alimentaires pour ne pas contrarier l'âme encore présente. À l'issue de cette période, le chamane libérait les vivants des interdits et le corps de la personne décédée devait emprunter une sortie autre que celle des vivants. Déposé à l'extérieur, à même le sol, il était recouvert de pierres. Des effets personnels, matériel de couture, harpon, qajaq (kayak), ainsi que de la nourriture étaient placés à proximité pour faciliter le voyage de l'âme vers le pays des morts. Selon la pensée inuit, le corps reste sur terre, mais le nom du défunt – considéré comme une âme transmissible – doit être à nouveau rendu au monde des vivants grâce à sa transmission à un nouveau-né. Les familles savent qu'elles ont un devoir à remplir pour que la continuité l'emporte sur la rupture et ne manquent pas de transmettre le nom d'une personne décédée. Cette pratique est encore respectée, même aujourd'hui, alors que les Inuit se disent chrétiens.

Michèle Therrien
Janvier 2003
 
Bibliographie
Printemps inuit, naissance du Nunavut Printemps inuit, naissance du Nunavut
Michèle Therrien
Indigène éditions, Montpellier, 1999

Kakoot, récits du pays des caribous Kakoot, récits du pays des caribous
Thierry Mallet Glimpses (traduction, présentation et annotations de Michelle Therrien)
Septentrion, Québec-Sillery, 2000

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