Logo Clio
Service voyages
Service voyages
Page précédenteImprimer cet articleRecommander à un ami

Les Indo-Européens
Bernard Sergent
Chercheur au CNRS
Président de la Société de mythologie française

La plupart des langues parlées en Europe sont regroupées par les linguistes dans la famille indo-européenne dont l'aire d'expansion va de l'Inde à l'Europe. Bernard Sergent président de la Société de mythologie française, auteur de l'ouvrage Les Indo-Européens. Histoire, langues, mythes (Payot, 1995), fait le point sur le dossier indo-européen : longtemps constitué de découvertes archéologiques et linguistiques peu probantes, il fut restructuré par Georges Dumézil, chercheur à l'érudition colossale, qui fut le véritable fondateur de la mythologie comparée indo-européenne.


Un concept linguistique...


Un des acquis de la linguistique est la classification des langues en familles. Cela va de la famille gigantesque, qui peut contenir des centaines de langues, telle, par exemple, la famille bantoue, jusqu'à celle réduite à une seule langue, c'est-à-dire à qui l'on n'a pas trouvé de parenté certaine, comme par exemple le basque. Parmi ces familles, l'une d'elle nous concerne au premier chef parce qu'elle regroupe la plupart des langues parlées en Europe : elle est appelée, depuis le début du XIXe siècle, famille indo-européenne. En nombre de langues, elle est de taille moyenne, puisqu'elle en regroupe quelques dizaines. Mais elle occupe une surface considérable – de l'Irlande au Bengale, dès l'Antiquité et de nos jours, la plus grande partie du monde – et beaucoup des peuples qui parlent l'une de ces langues ont joué et jouent encore, un rôle de premier plan dans l'histoire.


On commence à repérer des parentés entre les langues à partir du XVIe siècle. Ce que nous appelons famille indo-européenne est défini dès le XVIIe siècle. Si beaucoup de noms ont été utilisés, le terme d'indo-européen l'a emporté parce qu'il dit bien ce qu'il veut dire : une famille linguistique étendue de l'Europe à l'Inde.


La parenté des langues indo-européennes est très étroite et se définit sur trois plans : phonétique, grammatical, lexicologique. C'est-à-dire que les sons, ou phonèmes, la grammaire – formation des mots, dans ce qu'on appelle la morphologie, terminaisons des verbes dans les conjugaisons, des noms dans les déclinaisons – et le vocabulaire, sont tous trois apparentés et les ressemblances augmentent lorsqu'on remonte le temps : le grec ancien, le latin et le sanskrit se ressemblent beaucoup plus que le français, le grec moderne et le hindi. Le vocabulaire est le caractère le plus frappant, même s'il n'est pas le plus important, car une langue peut emprunter un énorme vocabulaire à l'étranger, tels l'anglais ou le basque, et n'emprunter ni leur phonétisme ni leur grammaire. Mais comme on observe des listes de noms de nombre, des noms concernant la parenté et un très grand nombre de racines verbales ou nominales, apparentés d'un bout à l'autre du monde indo-européen, on voit que le vocabulaire ne fait que compléter les deux autres dimensions, du phonétisme et de la grammaire.


... qui débouche sur l'histoire


La reconnaissance de la parenté des langues indo-européennes peut en rester là et c'est bien ce que font les linguistes. Ils utilisent ces formidables trésors que sont le grec, l'indien, l'iranien – langues connues sur quelques trois millénaires – le latin... comme en un laboratoire, pour étudier toutes sortes de phénomènes, touchant à la structure des langues, à l'évolution de la signification... Recherches passionnantes, mais qui sont, en leur pratique, an-historique.


Pourtant, l'existence d'une famille linguistique unique regroupant des dizaines de langues de l'Europe occidentale à l'Inde pose également des questions hors du domaine strictement linguistique. Prenons un exemple : si l'unité très forte de ces langues n'a pu s'opérer par des contacts prolongés, car cette famille linguistique est étirée en longueur et que la plupart des peuples n'ont jamais eu de contact avec la plupart des autres, se pose la question du lieu à partir duquel ces langues se sont étendues.


Autre exemple : Puisqu'il y a reconstitution d'un vocabulaire commun, peut-on en déduire quelques informations sur l'état de civilisation des personnes qui parlaient la langue indo-européenne avant que celle-ci n'éclate en dialectes ? Voici une illustration de ce point : plusieurs des langues indo-européennes possèdent un terme apparenté qui désigne, selon les cas, le cuivre ou le bronze ; par contre, les mots désignant le fer divergent totalement. Or, par l'archéologie, on sait que l'« âge du fer » est postérieur à l'« âge du bronze », c'est-à-dire que le bronze a précédé le fer – et de beaucoup. Le bronze est mis au point techniquement au Ve millénaire avant notre ère, tandis que le fer commence à être produit dans le courant du IIe. Ce simple fait implique une histoire : les Indo-Européens ont connu le début de l'utilisation du bronze, lorsqu'on a commencé à ajouter à du cuivre un peu d'arsenic ou d'étain : c'est pourquoi le même mot peut signifier ici le bronze, là le cuivre. En revanche, ils étaient complètement dispersés lorsque s'est répandue la connaissance de la technologie du fer.


Une telle observation aiguille la réponse à la question posée au paragraphe précédent : l'éclatement de la langue indo-européenne en dialectes s'est fait lors de l'époque qu'on appelle Chalcolithique, c'est-à-dire âge du bronze, qui voit les hommes, en Eurasie occidentale, élaborer à partir du cuivre le bronze, métal plus solide. Cela acquis, il est possible de préciser le questionnement : a-t-il existé une culture, de l'époque chalcolithique, ayant connu une diffusion à la fois sur l'Europe et sur l'Asie, qui pourrait rendre compte de la répartition des langues indo-européennes ?


La culture des Kourganes


Cette culture existe, c'est celle qui, commençant au début du Chalcolithique sur la moyenne Volga, s'étend formidablement durant les trois millénaires suivants, en plusieurs vagues, tant vers l'ouest – Russie du Sud, puis Europe centrale – que vers l'est – Sibérie, et de là vers l'Iran. Les archéologues russes, les mieux placés pour l'étudier, lui ont donné plusieurs noms, selon les lieux et les périodes – cultures de Samara, de Poltava, des Tombes à puits, des Charpentes... – mais comme le point commun le plus net est le type de tombes – creusées dans le sol et surmontées d'un tumulus – l'archéologue américaine d'origine lithuanienne, Maria Gimbutas, en a regroupé les variantes sous un nom unique, culture des Kourganes. C'est elle qui a montré comment les infiltrations de cette culture en Europe néolithique l'ont bouleversée, en détruisant les anciennes cultures de la zone danubienne et en en recomposant de nouvelles, à leur tour ébranlées par une nouvelle vague des Kourganes à intervalles de plusieurs siècles, avec à nouveau recomposition de cultures, d'où émergent progressivement des peuples historiques de langue indo-européenne. Tous ont gardé le même type de tombes, la fosse surmontée d'un tumulus, qui n'a fait que s'agrandir au fil des siècles. Quant à l'Inde, l'auteur de ces lignes a pu montrer comment les infiltrations d'hommes des Kourganes vers l'Asie centrale explique l'arrivée de langues indo-iraniennes sur l'ancien territoire de la civilisation de l'Indus peu après son effondrement, vers 1800 avant J.-C. Et de là, elles se sont répandues dans tout le bassin du Gange et au sud.


Cette origine « steppique » des Indo-Européens est admise aujourd'hui, pour les raisons qu'on vient de dire dans leurs grandes lignes, par l'immense majorité des spécialistes du dossier indo-européen. Les autres théories qui ont fleuri en divers lieux et temps et très souvent avec des relents nationalistes, sont obsolètes et quelques-unes, récentes et différentes, sont l'œuvre d'auteurs qui ne sont précisément pas des spécialistes du dossier.


La mythologie comparée


Dès la fin du XVIIIe siècle, la connaissance de la parenté des langues de l'Inde ou de l'Iran avec celles de l'Europe a été une invitation à chercher si, aux parentés linguistiques, ne s'ajoutaient pas des parentés culturelles et en particulier – parce que cela a pu s'hériter plus qu'une règle sociale – des parentés religieuses.


Las ! Si de nombreux rapprochements entre noms de dieux ou d'autres personnages ont été faits au XIXe siècle, les linguistes les plus rigoureux démontrent rapidement qu'il n'existe vraiment qu'un nom de dieu commun à l'ensemble du monde indo-européen, celui représenté en grec par Zeus, en latin par Jupiter (génitif Jovis), par Dyauh en védique, par Týr en norrois, par Ziu en ancien allemand. Donc, le dieu céleste. C'est tout. Côté héros, fêtes, rituels et personnel religieux, aucun point commun non plus.


C'est à ce dossier bien décevant que va s'attaquer Georges Dumézil, dont l'œuvre s'étend de ses premiers livres, en 1921, à sa mort, en 1986. Dumézil est l'élève d'Antoine Meillet, l'homme qui a dominé la linguistique française durant toute la première moitié du XXe siècle. Pourtant, en s'appuyant sur une érudition colossale et une connaissance intime des écrits indiens, iraniens, latins, scandinaves, grecs, qu'il lisait tous dans le texte, Dumézil, dans la première partie de sa carrière, tente de « sauver » plusieurs des équations condamnées par les linguistes – mais condamnera lui-même ses travaux plus tard. La lumière viendra d'ailleurs.


Au cours d'un séjour en Turquie, dans les années 1920, Dumézil découvre et se familiarise avec les langues du Caucase, dont il deviendra le maître incontesté en France et parmi elles, la seule langue indo-européenne, d'un peuple bien méconnu jusqu'alors en France, les Ossètes. Ces derniers descendent des Alains, branche des anciens Sarmates, eux-mêmes rameau des Scythes et sont de langue iranienne. Aux XIXe et XXe siècles, les savants russes ont recueilli leurs traditions.


La tripartition fonctionnelle de Dumézil


C'est en 1938, alors qu'il préparait un cours, que le savant a une idée lumineuse, qui va réorienter toute sa recherche, sa carrière intellectuelle et l'idée que nous nous faisons à présent des Indo-Européens les plus anciens. Le recueil de textes le plus ancien de l'Inde, le Rg-Veda, ignore les castes, qui organiseront plus tard la société indienne. Mais on y trouve mentionnés trois « principes » qui sont comme les noyaux conceptuels des trois premières castes, ou varna, qui seront les brahmanes, les Ksatriya ou princes guerriers, les Vaisya ou producteurs. Ces termes sont respectivement brahman, « science des corrélations mystico-rituelles », ksatra, « puissance », et visah, « les clans ». Ce que remarque alors Dumézil, c'est que cette évocation de termes qui permettront, dans l'Inde à venir, de définir les trois grandes catégories sociales considérées comme arya, correspond, hors de l'Inde à deux choses : d'une part, dans un texte recueilli par un ethnographe russe en 1925, le peuple légendaire dont parlent les traditions ossètes, les Nartes, se répartit en trois grandes familles, les Boratæ, définis comme « riches par le bétail », les Alægatæ, « forts par l'intelligence », les Æxsætægkatæ, « vaillants et forts par les hommes » ; d'autre part la plus ancienne Rome offre à ces deux séries, l'indienne et l'ossète, un parallèle précis : en tête du corps sacerdotal se trouvaient les trois flamines maiores, chargés respectivement du culte de trois dieux, Jupiter, Mars et Quirinus. Qu'ils aient eu chacun un flamine majeur indique leur primauté à haute époque, antérieurement à la « triade capitoline » formée de Jupiter, Junon, Minerve. En effet, Jupiter est un dieu souverain, dieu des augures, des serments, du droit, Mars est le dieu de la force physique, dépensée notamment dans la guerre ; Quirinus, dans le mythe, est Romulus mort et divinisé et son nom est issu de Co-viri-no-s ce qui évoque la collectivité civique des Romains (Quirites) et son flamine intervient dans des fêtes qui sont toutes agraires. Ainsi dans les trois séries considérées, toutes à trois termes, l'un d'entre eux concerne la production, la richesse et la collectivité, un autre la force physique, le troisième la puissance spirituelle. Et, chose remarquable, le matériel indien permet de comprendre la diversité de caractères de Quirinus : les vaisya, « hommes des clans » rappellent les Quirites par leur sens et ce sont des producteurs.


Dumézil appelle cela les « trois fonctions » : une même structure théologique répartissait soit des principes classificateurs, en Inde et dans la mythologie ossète, des dieux, à Rome, donc à l'extrême orient et l'extrême occident du domaine indo-européen.


À peine faite, la découverte de la trifonctionnalité, ou tripartition fonctionnelle, se voit confirmée par la découverte de bien d'autres cas où, toujours dans le monde indo-européen, des triades, de dieux, de héros, de fléaux, de choix, de fautes, de règles juridiques, de classifications ethniques anciennes, révèlent un classement régulier des grandes idées et des grandes représentations en fonction de ce critère tripartite.


Dumézil a aussi exploré d'autres grands thèmes religieux dont il a montré l'existence dans plusieurs des domaines indo-européens les plus anciennement connus : telle l'existence d'une partition de la souveraineté en deux aspects, l'un proche des hommes, plus contractuel, plus religieux, plus lié à la « troisième fonction » et dit « côté Mitra », du nom d'un dieu indien védique qui exprime bien ces valeurs, l'autre loin des hommes, plus violent, plus magique que religieux, lié par sa violence à la « seconde fonction » et désigné par son exemple védique comme « côté Varuna » ; tels encore les mythes de fin du monde, explicites dans la mythologie scandinave, avec le Ragnaroek, « Crépuscule des puissants », c'est-à-dire des dieux et en Inde dans l'épopée du Mahâbhârata, dont la grande bataille de Kuruksetra entre les « bons », les Pandava, et les « mauvais », les Kaurava, a valeur eschatologique. Au total, ce savant a fondé, enfin, la mythologie comparée indo-européenne !


Ainsi, c'est essentiellement dans la seconde moitié du XXe siècle que les réponses à de vastes questions sur toute cette famille de peuples a trouvé des réponses. Aujourd'hui, la recherche continue, dans le droit fil de ces découvertes.


 

Bernard Sergent
Novembre 2008
 
Bibliographie
Les Indo-européens. Histoire, langues, mythes Les Indo-européens. Histoire, langues, mythes
Bernard Sergent
Histoire, langues, mythes
Bibliothèque historique
Payot, Paris, 1995

Mythe et épopée Mythe et épopée
Georges Dumezil
Gallimard; (Bib Scienc Hum), 1973

Encyclopaedia of Indo-European Culture Encyclopaedia of Indo-European Culture
J.-P. Mallory
Fitzroy & Dearborn publishers, 1997

Mentions légales Conditions Générales de vente Comment s'inscrire Hôtels à Paris Vos assurances Qui sommes-nous ? Clio recrute Nous contacter