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Les Hourrites et l'empire du Mitanni
Dominique Charpin
Directeur d'études à l'EPHE, Sorbonne (section des Sciences historiques et philologiques)
Corpus restreint d'inscriptions religieuses, langue encore en voie de déchiffrement, tels sont les obstacles qui empêchent un peuple ancien et de grande civilisation d'être connu : les Hourrites. Dominique Charpin nous relate l'histoire de ce peuple qui, à l'instar des Égyptiens ou des Assyriens, a créé un grand empire, le Mitani, dont le territoire s'étalait sur le sud-est de la Turquie ainsi qu'une partie de la Syrie et de l'Irak. Cet empire qui finira sous les coups de ses puissants voisins verra son peuple perdurer après lui et même exercer une influence religieuse incontournable sur son vainqueur hittite.


Introduction


Les Hourrites font partie des peuples mal connus du Proche-Orient ancien, en dépit de l'ancienneté et de l'importance de leur civilisation. Ils sont en effet attestés depuis 2200 avant notre ère environ jusqu'à la fin de l'Empire hittite, quelque mille ans plus tard, sur un territoire couvrant la Turquie du Sud-Est ainsi qu'une bonne partie de la Syrie et de l'Irak. Nos connaissances à leur sujet sont loin d'être équivalentes à celles que nous avons des Sumériens, des Babyloniens ou des Assyriens.


Une langue en cours de déchiffrement


Plusieurs raisons expliquent cette situation. D'abord, le corpus de textes à notre disposition est encore très restreint numériquement ; il est en outre très limité, puisqu'il s'agit essentiellement de textes religieux. Ensuite, la langue même des Hourrites est restée pendant très longtemps fort mal connue ; son déchiffrement est d'ailleurs encore en cours. Il s'est opéré en plusieurs phases.

Le document essentiel fut pendant très longtemps la fameuse « lettre mitannienne ». Cette missive, écrite par le roi du Mitanni, Tushratta au pharaon égyptien Amenophis III au début du XIVe siècle, a été retrouvée en Égypte à Tell El-Amarna ; elle est aujourd'hui conservée au musée de Berlin. L'adresse de sept lignes est rédigée en akkadien, mais la suite, quatre cent quatre-vingt-sept lignes, est rédigée en hourrite ; elle concerne notamment la dot de la princesse mitanienne donnée en mariage au pharaon. Comme il existe d'autres lettres entre les mêmes correspondants sur le même sujet, mais cette fois rédigées en akkadien, on avait réussi à comprendre contextuellement une bonne partie de la lettre en hourrite : ainsi furent jetées les bases de notre connaissance du lexique et de la grammaire de cette langue.

Les découvertes d'Ougarit – Ras-Shamra près de Lattaquié en Syrie – après la seconde guerre mondiale permirent d'élargir nos connaissances, en particulier grâce à plusieurs vocabulaires plurilingues datant des XIVe-XIIIe siècles. Les plus complets étaient quadrilingues, donnant les équivalents entre mots akkadiens, sumériens, hourrites et ougaritiques.

La capitale hittite de Hattusha – Bogazköy au cœur de la Turquie actuelle – a livré de nombreux textes en langue hourrite. L'essentiel de la bibliothèque où ils ont été découverts date de la période impériale (XIVe-XIIIe siècles). Il s'agit de mythes et légendes, de textes divinatoires, ainsi que de rituels et d'incantations. On a parfois des textes « bilingues », mais d'un genre très particulier : certains rituels comportent un mélange d'indications rédigées en langue hittite et de formules magiques en langue hourrite, sans que celles-ci soient traduites. C'est seulement en 1983-1985 que de véritables textes bilingues hittites-hourrites ont été découverts. Il s'agit de l'« épopée de la libération », qui raconte un épisode légendaire de l'histoire d'Ebla en Syrie du nord et contient toute une série de comparaisons sur le thème de l'ingratitude. La première édition de ces textes en 1996 a fait repartir le déchiffrement du hourrite sur une base beaucoup plus large et les publications se succèdent à un rythme accéléré depuis lors. Des textes en langue hourrite ont également été découverts ces dernières années à Emar, près d'Alep, et à Ortaköy, en Turquie centrale ; leur publication devrait contribuer à l'élargissement du corpus disponible. La langue hourrite apparaît comme étant de type « ergatif » ; elle semble isolée, n'ayant comme seul parent sûr l'ourartéen, attesté au premier millénaire avant notre ère.


La première installation des Hourrites en Haute-Mésopotamie


Les témoignages les plus anciens relatifs aux Hourrites que nous possédions sont des noms propres, qu'une analyse linguistique révèle comme étant d'étymologie hourrite ; ils figurent dans des textes datant de l'époque du roi d'Akkad Narâm-Sîn (vers 2254-2218 avant J.-C.). Ces Hourrites sont localisables dans une bonne partie du Kurdistan actuel, du bassin supérieur du Habur à la région située à l'est du Tigre. Une campagne militaire de Narâm-Sîn a pu être récemment reconstituée. Elle commença sur le Moyen-Euphrate à Tuttul – Tell Bi'a près de l'actuelle Raqqa. Les armées akkadiennes se dirigèrent ensuite vers le nord-est jusqu'à Urkesh. Finalement, Narâm-Sîn remporta une victoire sur la ville d'Azuhinum et captura un certain Tahish-atal ; ce personnage au nom hourrite devait être le chef de la principauté vaincue, dans la région située entre le Djebel Sindjar et l'actuelle Mossoul. Le nombre de toponymes d'étymologie hourrite situés en Haute-Mésopotamie que fournissent les textes de l'époque de Narâm-Sîn montre que l'implantation hourrite dans la région était déjà ancienne, mais la centaine de textes présargoniques découverts récemment à Tell Beydar, près de Qameshliye, ne contient pas un seul nom propre hourrite. L'origine de ces populations hourrites reste donc encore mystérieuse.

Le premier document historique à notre disposition a longtemps été une inscription de fondation sur tablette de bronze, en langue akkadienne, d'un souverain au nom hourrite, Atal-shen, qui porte le titre de « roi d'Urkesh et de Nawar ». La localisation d'Urkesh a longtemps donné lieu à des controverses. Les récentes fouilles américaines de Tell Mozan, tout près d'Amuda, à une quarantaine de kilomètres de l'actuelle Qameshliye en Syrie orientale, ont révélé que ce site devait être identifié à l'antique Urkesh. On y a notamment retrouvé dans un entrepôt de nombreux scellements, dont une série portant l'empreinte du sceau du souverain local, nommé Tupkish.

À l'époque de la troisième dynastie d'Ur (2114-2004 avant J.-C.), divers conflits entre les rois d'Ur et les principautés du nord-est et du nord de la Mésopotamie sont cités dans des documents, confirmant la présence d'un important peuplement hourrite dans un arc de cercle allant de l'Anatolie orientale à l'Iran du Nord-Ouest. Le fameux « lion d'Urkesh » en fournit sans doute un témoignage, bien que sa datation précise ne soit toujours pas établie. Il s'agit d'une tablette en pierre inscrite, enchâssée dans un cadre en bronze surmonté par un protome de lion. Cet objet fut acquis par le musée du Louvre en 1948 ; il constitue la dédicace d'un temple au dieu des enfers Nergal par le roi d'Urkesh, Tish-atal.


Hourrites et Amorrites


Le début du deuxième millénaire vit un certain recul du peuplement hourrite dans la partie méridionale de leur zone d'établissement, en raison des migrations amorrites. Le bassin supérieur du Habur et la région assyrienne devinrent avant tout le siège de principautés amorrites, quelques villes seulement ayant gardé des souverains hourrites. Lacampagne que mena le roi Zimrî-Lîm de Mari dans la région au pied de l'Anti-Taurus près de l'actuelle Mardin vers 1763 montre à quel point le peuplement y était alors mêlé. Les listes de déportés qui ont été conservées révèlent à l'intérieur d'une même famille une onomastique tantôt amorrite et tantôt hourrite.

Plus à l'ouest, la situation n'était guère différente. Dans le royaume d'Alep, des documents retrouvés dans le niveau VII d'Alalah – l'actuel Açana en Turquie – datant du XVIIe siècle, montrent également que la population locale portait des noms tantôt amorrites et tantôt hourrites.

La vallée du Tigre en aval de Diyarbakir est depuis quelques années le siège de fouilles de sauvetage, en raison de la construction d'un barrage qui va noyer plusieurs sites importants. Un lot de tablettes issues de fouilles clandestines opérées dans cette région a été récemment publié ; il a révélé l'existence d'un royaume hourrite ayant pour capitale Tigunânum, au XVIIe siècle avant J.-C. On a notamment retrouvé une lettre du roi hittite Hattusili Ier au souverain local, nommé Tuni-Teshub, lui demandant son aide alors qu'il organisait une campagne contre la ville de Hahhum.


L'empire du Mitanni


On ignore comment s'opéra l'unification politique des différentes principautés hourrites de Haute-Mésopotamie, mais on constate qu'un État nommé Mitanni occupa ensuite toute cette zone. Son apogée se situe à la fin du XVIe siècle, sous le roi Parattarna. Quoique peuplé essentiellement de Hourrites, le Mitanni fut fondé par une dynastie dont les souverains portaient des noms indo-européens comme Parratarna ou Saushtatar. Quelques mots ou noms divins également d'origine indo-européenne dans des textes de cette époque ont été à l'origine de nombreuses polémiques. Il faut reconnaître qu'à côté de l'Égypte, de l'empire hittite et de la Babylonie kassite, le Mitanni demeure le plus mal connu des quatre principaux États de l'époque dite « d'El Amarna », au XIVe siècle avant J.-C. On n'a toujours pas retrouvé de liste royale. L'ordre de succession des différents souverains est donc encore incertain dans quelques cas et la durée de leurs règnes inconnue. On possède seulement quelques synchronismes avec les royaumes voisins, dont l'histoire est mieux documentée.

Le cœur du Mitanni se situait dans le bassin supérieur du Habour et de ses affluents. Les rois mitanniens résidaient souvent à Washugani, site qui n'a toujours pas été identifé. Une autre ville très importante, peut-être même leur capitale selon certains spécialistes, était Ta'idu, située dans la région de Tell Brak au nord de l'actuelle Hassake. À Tell Brak même, les fouilles anglaises ont exhumé dans les années 1980 un palais mitannien ; on y a notamment retrouvé une lettre en hourrite. L'autorité des souverains mitanniens s'est peu à peu imposée à de nombreux royaumes limitrophes, s'étendant jusqu'à Arrapha (Kirkuk) à l'est, et à l'ouest en Syrie centrale jusqu'à Qadesh, sur l'Oronte près de l'actuelle Homs.

La vie dans ce royaume nous est essentiellement connue par les archives découvertes dans deux localités situées à ses extrémités : Nuzi à l'est, et Alalah (niveau IV) à l'ouest. Les cinq mille tablettes retrouvées par une mission américaine à Yorghan Tepe – Nuzi, près de Kirkuk, dans le Kurdistan irakien – sont toutes rédigées en akkadien ; mais de nombreuses maladresses des scribes montrent qu'il ne s'agissait pas de la langue parlée localement.


La fin du Mitanni


L'État mitannien, de structure assez lâche, se désagrégea peu à peu sous l'effet de dissensions dynastiques, qui entraînèrent dans un premier temps l'intervention des Hittites. Le roi Suppiluliuma affermit au cours de trois guerres successives son contrôle sur toute la Syrie du Nord, installant un de ses fils comme roi à Karkemish. De façon significative, ce fils changea son nom hittite de Piyashili en celui, hourrite, de Sharri-Kushuh. Tous ses descendants portèrent également des noms hourrites.

Les Assyriens se livrèrent à des conquêtes aux dépens du Mitanni, qui fut peu à peu dépecé entre les Hittites et les Assyriens, la partie orientale survivant sous le nom de Hanigalbat. Sous Salmanazar Ier (1274-1245), la Haute-Mésopotamie passa toute entière sous le contrôle des Assyriens. Mais la fin du Mitanni ne signifia pas la disparition de la population hourrite, qui lui avait préexisté. Lorsque Tukulti-Ninurta Ier (1244-1208) envahit le Tur-Abdin – les montagnes au nord de l'actuelle Mardin –, il déporta de nombreux habitants de cette région pour construire sa nouvelle capitale : les listes conservées montrent qu'il s'agissait majoritairement de Hourrites.


La culture hourrite


La première attestation que nous ayons de la religion hourrite est constituée par l'inscription du « lion d'Urkesh ». Le texte comporte une malédiction contre celui qui détruirait le temple. Les divinités invoquées sont Lubadag, la Dame-de-Nagar, la divinité solaire Shimiga et le dieu de l'orage. L'importance du dieu de l'orage hourrite, nommé Teshub, se constate au XVIIIe siècle : le roi de Mari Zimrî-Lîm envoya un présent à son sanctuaire de Kumme, dans le Kurdistan irakien. Sa parèdre Hebat, en revanche, n'est pas d'origine hourrite comme on l'a cru longtemps : c'est une déesse syrienne originaire d'Alep.

L'influence de la religion hourrite sur celle des Hittites fut considérable. Elle transita par la Cilicie (Kizzuwatna), qui fut mitannienne avant d'être annexée par les Hittites. Le sanctuaire rupestre de Yazilikaya près de Hattusha montre un panthéon mixte : à côté de divinités proprement hittites, d'autres sont d'origine hourrite.

On a souvent tenté de discerner des caractéristiques particulières dans certaines catégories d'objets qui permettraient de repérer un style spécifiquement hourrite dans l'art, mais jusqu'à présent ces tentatives n'ont guère été couronnées de succès. Pour l'histoire de l'art comme pour l'histoire politique, il nous manque toujours de connaître la capitale du Mitanni.
Dominique Charpin
Janvier 2002
 
Bibliographie
Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne
Sous la direction de Francis Joannès, assisté de Cécile Michel
Bouquins
Robert Laffont, Paris, 2001

Civilizations of the Ancient Near East Civilizations of the Ancient Near East
Jack M. Sasson
Scribner Book Company, Réimprimé en 2 vol. en 2000

Amurru I :  Mari, Ebla et les Hourrites, dix ans de travaux, 1re partie Amurru I : Mari, Ebla et les Hourrites, dix ans de travaux, 1re partie
J.-M. Durand
Erc/Adpf, Paris, 1996

The Hurrians The Hurrians
G. Wilhelm
Warminster, 1989

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