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Les Grecs en Asie centrale
Laure-Anne Seve-Martinez

Maître de conférence à l'université Paris X-Nanterre

Les successeurs d'Alexandre le Grand régnèrent pendant trois siècles sur l'Asie centrale. L'étude des royaumes gréco-bactriens et indo-grecs montrent l'originalité de cette présence grecque qui, si elle s'appuyait sur les élites locales, n'en garda pas moins sa langue, ses habitudes culturelles et ses modèles architecturaux. Nous avons demandé à Laure-Anne Sève-Martinez d'évoquer pour nous ces confins du monde grec dont les ruines et les monnaies ne cessent de nous étonner.

Trois siècles de présence grecque

De toutes les régions conquises par Alexandre le Grand, l'Asie centrale fut celle qui resta le plus longtemps sous domination grecque. La conquête des anciennes satrapies achéménides de Bactriane et de Sogdiane avait été pourtant pénible pour le jeune roi qui, de 329 à 327 av. J.-C., mena pendant trois ans une longue guerre contre des ennemis souvent insaisissables. Pour consolider ses positions, il laissa de nombreux colons militaires avant de poursuivre sa route dans la vallée de l'Indus. À la nouvelle erronée de la mort d'Alexandre, ces derniers, désireux de rentrer dans leur patrie, se révoltèrent en 325 puis à nouveau en 323 après la disparition du conquérant mais furent soumis à une féroce répression des autorités macédoniennes. Malgré ces débuts difficiles, les Grecs réussirent à s'implanter durablement en Asie centrale, à la faveur d'une politique de collaboration avec les élites locales. C'est d'ailleurs dans la région du Panjab qu'il faut chercher le dernier roi grec indépendant, Straton II, qui règne jusque dans la première décennie de notre ère, alors que Cléopâtre VII, l'ultime représentante des grandes dynasties hellénistiques, a été vaincue par Rome à la bataille d'Actium en 31 av. J.-C. et que la quasi totalité du monde grec est alors sous domination romaine.

La riche Bactriane

À la mort d'Alexandre le Grand, l'Asie centrale revint à l'un de ses successeurs, Séleucos Ier, fondateur de la dynastie des Séleucides, qui hérita de la plus grande partie des territoires proche-orientaux de l'ancien empire achéménide. Séleucos dut cependant abandonner aux rois indiens Mauryas les plus orientales des conquêtes d'Alexandre : la vallée de l'Indus ainsi que les Paropamisades et l'Arachosie. L'Asie centrale, comme le reste de l'Empire séleucide, fut divisée en satrapies dont la plus importante était celle de Bactriane, dirigée depuis Bactres, la grande capitale régionale. C'était une région peuplée – le pays aux mille villes pour les sources gréco-romaines – riche par ses productions agricoles et par ses mines, essentielle pour le pouvoir séleucide. Elle lui fournissait en effet des contributions et des contingents militaires spécialisés qui faisaient la force de l'armée royale : cavalerie bactrienne et éléphants de guerre. Elle fut solidement tenue en main par Séleucos Ier et par son successeur Antiochos Ier. Ce dernier, à demi Bactrien par sa mère, fut d'ailleurs envoyé à Bactres du vivant de son père avec le titre de roi, pour affermir la domination grecque. Il fonda de nombreuses cités ou refonda des cités établies par Alexandre le Grand et s'efforça de lutter contre la pression que des tribus nomades exerçaient sur les populations sédentaires.

Luttes de pouvoir et sécessions

Mais l'Empire séleucide, fragilisé par ses dimensions et par l'incapacité des rois à élaborer un État structuré, fut soumis à des forces centrifuges qui poussèrent les satrapes d'Asie centrale à prendre de plus en plus d'autonomie. Menacés par les nomades, ils eurent tendance à s'allier aux noblesses locales et à privilégier leurs propres intérêts plutôt que ceux de leurs souverains. Les satrapes de Bactriane et de Parthyène firent alors progressivement sécession vers 250 av. J.-C. et deux nouveaux États virent le jour dans la région : le royaume gréco-bactrien du grec Diodote Ier, l'ancien satrape de Bactriane qui contrôlait aussi la Sogdiane et la Margiane, et le royaume parthe du nomade Arsace, qui avait réussi à évincer le satrape de Parthyène au moment où il se rendait indépendant. Les Séleucides ne restèrent pas sans réagir ; Antiochos III, l'un des plus grands rois de la dynastie, essaya de reconquérir les provinces perdues entre 212 et 205 av. J.-C. Son principal adversaire fut Euthydème Ier, qui s'était imposé à la tête du royaume gréco-bactrien, dont il fut le véritable fondateur, à la mort de Diodote II, le fils du satrape révolté. Euthydème, assiégé pendant deux ans dans Bactres (208-206 av. J.-C.), résista si bien au Séleucide que ce dernier fut contraint de lui reconnaître le titre officiel de roi. Commence alors une période souvent troublée et mal connue pendant laquelle les rois gréco-bactriens firent la conquête du nord-ouest de l'Inde, où se constitua le royaume indo-grec, tout en se déchirant dans des luttes pour le pouvoir, qui eurent pour conséquence de fragmenter en plusieurs principautés les régions sous contrôle grec.

Vers 200 av. J.-C., Démétrios Ier succède à son père Euthydème Ier. Il s'en montra digne en menant à son tour une politique impérialiste qui le conduisit de l'autre côté de l'Hindu Kush, en Arachosie où il fonda la cité de Démétrias. Mais son règne ne dura pas plus d'une dizaine d'années. Il est remplacé vers 190 av. J.-C. par trois rois : son frère Euthydème II (190-185 av. J.-C.) en Bactriane, Agathocle (190-180 av. J.-C.) et son frère Pantaléon (190-185 av. J.-C.) dans des territoires indiens dont ils firent la conquête – notamment la région de Taxila pour le premier.

Le roi Eucratide et ses rivaux indo-grecs

Plusieurs rois se succédèrent ou régnèrent conjointement en Bactriane jusque vers 170 av. J.-C., date de l'avènement d'Eucratide Ier, un usurpateur qui élimina le roi légitime, Démétrios II (175-170 av. J.-C.), sur le champ de bataille. C'est le début du plus grand règne gréco-bactrien. Eucratide inaugura une nouvelle ère de datation et fit de la cité grecque Eucratidéia, – aujourd'hui Aï Khanoum –, fondée par les premiers Séleucides dans le nord-est de l'Afghanistan actuel, l'une de ses capitales. Il parvint à s'imposer dans tous les territoires situés au nord de l'Hindu Kush, puis franchit ces montagnes pour mener plusieurs expéditions successives. Il s'empara des Paropamisades, de l'Arachosie puis combattit dans la région de Taxila qu'il engloba dans son royaume. Pour consolider son pouvoir dans l'ensemble de ces régions, il s'efforça de mettre en place un État unifié, aussi bien d'un point de vue politique qu'économique. Mais il eut de sérieux rivaux dans le monde indien en la personne des rois Apollodote Ier (180-160 av. J.-C.) et surtout Ménandre Ier (155-130 av. J.-C.), le plus important des rois indo-grecs, protagoniste d'un ouvrage de la littérature indienne, le Milindapanha, dans lequel il dialogue avec un sage bouddhiste. Originaire d'Alexandrie du Caucase, dans la région de Bégram, Ménandre fut repoussé vers l'est par l'expansion d'Eucratide. Il en profita pour envahir la vallée du Gange jusqu'à Pataliputra – Patna –, mais, n'ayant pu conserver ces territoires, il s'installa à Sagala –Sialkot. Le règne d'Eucratide s'acheva dramatiquement puisqu'il est assassiné en 145 av. J.-C., sans doute par l'un de ses fils. Ce conflit dynastique profita aux nomades, de plus en plus menaçants sur les confins septentrionaux ; ils s'emparèrent d'Aï Khanoum la même année. La dynastie gréco-bactrienne se maintint quelque temps, notamment grâce à Hélioclès Ier, l'un des fils d'Eucratide. À partir de 130 av. J.-C., ce sont les nomades Yue-tche, à l'origine du royaume des Kushans, qui contrôlent la Bactriane. Ils ne franchirent cependant pas encore l'Hindu Kush et ne menacèrent pas Ménandre qui avait profité des difficultés d'Eucratide pour reprendre ses anciennes possessions et devenir le seul maître des territoires indiens. À sa mort vers 130 av. J.-C., son fil mineur ne put lui succéder et le royaume indo-grec éclata en plusieurs principautés. De nombreux rois se succédèrent et régnèrent conjointement, parfois très peu de temps. L'un d'eux, Hermaios, parvint néanmoins à se maintenir pendant près de vingt ans dans les Paropamisades (90-70 av. J.-C.), mais cette région passa à sa mort dans le domaine des Yue-tche, qui s'emparèrent aussi de l'Arachosie, tandis que la région de Taxila fut prise par l'Indo-scythe Mauès vers 80 av. J.-C. Les Grecs parvinrent à se maintenir encore à Sagala, dans le Panjab, mais Staton II et son fils furent définitivement vaincus par l'Indo-scythe Rajuvula en 10 ap. J.-C.

Une belle production monétaire au secours des historiens

Bien qu'il soit possible de dresser la liste des rois gréco-bactriens et indo-grecs et de leur attribuer des dates approximatives, l'histoire de leurs royaumes est très mal connue du fait de l'indigence de nos sources : pendant longtemps les monnaies ont constitué les seules traces directes de la domination grecque en Asie centrale. La production monétaire des rois gréco-bactriens et indo-grecs se caractérise d'ailleurs par sa très grande qualité, surtout pour les monnaies frappées par les premiers d'entre eux qui employaient des graveurs grecs formés aux meilleures écoles. Eucratide Ier a d'ailleurs émis la plus grosse pièce jamais frappée dans l'Antiquité, une monnaie d'or de vingt statères conservée au Cabinet des Médailles. Les émissions monétaires des derniers rois présentent en revanche des caractères fortement barbarisés. Mais aucun auteur ancien ne nous a donné une relation détaillée sur ces régions qui ne semblent pas avoir intéressé les historiens du monde gréco-romain. Ce manque n'est pas comblé par les sources chinoises ou indiennes qui ne font que quelques allusions à la présence grecque en Asie centrale. Il faut se tourner vers les résultats de la recherche archéologique pour compléter notre information.

Des fouilles décevantes…

Depuis la première moitié du XXe siècle, les régions situées au sud de l'Amou-Daria sont explorées par des archéologues occidentaux – des Anglais et surtout des Français, qui dépendaient de la Délégation archéologique française en Afghanistan – tandis que les archéologues russes opérèrent essentiellement en Asie centrale soviétique. Pendant longtemps ces savants évoluèrent indépendamment les uns des autres mais les événements survenus dans l'ancienne Union soviétique et en Afghanistan eurent pour résultat de développer leur coopération. Les fouilles les plus importantes sont maintenant effectuées par des missions conjointes au Turkménistan et en Ouzbékistan, notamment à Samarcande où un bâtiment public d'aspect monumental est en cours de dégagement. Jusqu'au début des années soixante cependant, les résultats étaient bien inférieurs aux espérances. Quelques tentatives effectuées à Bactres étaient restées sans résultat, en raison du très grand enfouissement des niveaux hellénistiques, noyés par la nappe phréatique. Les archéologues qui s'attendaient à exhumer des constructions de style grec, construites en pierre, eurent en outre du mal à dégager les vestiges bâtis en brique crue, selon les normes locales. Des résultats plus encourageants avaient été obtenus par Sir J. Marshall, à Taxila, où de nombreuses trouvailles, dont un petit temple de style ionique, témoignaient de l'enracinement de la culture grecque dans la région. Mais la plupart sont postérieures à l'époque hellénistique.

… jusqu'à la découverte de la cité grecque d'Eucratidéia

La découverte fortuite en 1962 du site d'Aï Khanoum, l'ancienne Eucratidéia, changea la donne. La ville, abandonnée en 145 av. J.-C., ne fut que partiellement réoccupée par la suite, si bien que les vestiges de l'époque grecque affleuraient juste sous la surface, ce qui rendait la tâche facile aux archéologues. Ces derniers eurent la surprise de découvrir une ville d'aspect grec, comprenant un théâtre, une fontaine ornée de masques, un gymnase et des bâtiments décorés de colonnes dont les chapiteaux sont du plus pur ordre corinthien. Le palais d'Eucratide occupait une grande superficie au centre de la ville et comprenait une trésorerie dont les coffres contenaient des produits de l'art indien, mais également des étiquettes de vases ayant conservé de l'huile d'olive. Elle était importée des régions méditerranéennes par les Grecs qui continuaient à vivre comme ils en avaient l'habitude. Quelques découvertes épigraphiques montrent d'ailleurs que les habitants de la ville parlaient le grec commun à l'ensemble du monde hellénistique.

Si les Grecs sont parvenus à durablement s'imposer en Asie centrale, c'est parce qu'ils ont su intéresser les élites locales à leur culture et les intégrer. Plusieurs bâtiments d'Aï Khanoum, et notamment des temples, témoignent d'ailleurs de la fusion entre les traditions occidentales et les traditions locales en matière architecturale. De nombreuses œuvres d'art sont le produit de mélanges similaires. L'installation de populations grecques en Asie centrale a donc entraîné le développement de cultures originales, dans le monde bactrien comme dans le monde indien, qui ont ensuite favorisé la transmission des influences grecques aux générations ultérieures ; en témoigne l'art gréco-bouddhique du Gandhâra soumis récemment à la vindicte des talibans afghans.

Laure-Anne Seve-Martinez
Mars 2001
 
Bibliographie
La Bactriane, de l’hellénisme au bouddhisme La Bactriane, de l’hellénisme au bouddhisme

In Dossiers d’Archéologie n° 211, mars 1996.


La Bactriane, de Cyrus à Timour La Bactriane, de Cyrus à Timour

In Dossiers d’Archéologie n° 247, octobre 1999.


Aux confins de l’Orient barbare, Aï Khanoum, ville coloniale grecque. Alexandre le Grand Aux confins de l’Orient barbare, Aï Khanoum, ville coloniale grecque. Alexandre le Grand
Paul Bernard
In Les dossiers de l’archéologie 1974-5, p. 99-114
Faton, 1974

Monnaies gréco-bactriennes et indo-grecques. Catalogue raisonné Monnaies gréco-bactriennes et indo-grecques. Catalogue raisonné
Bopearachchi Osmund
Bibliothèque Nationale, Paris, 1991

Les Arts de l’Asie Centrale Les Arts de l’Asie Centrale
Sous la direction de Pierre Chuvin
Citadelles & Mazenod, Paris, 1999

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