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Les Grecs en Asie avant Alexandre le Grand
Pierre Cabanes
Professeur honoraire de l’université Paris X Nanterre.
Fondateur de la mission archéologique et épigraphique française en Albanie

La présence grecque en Asie, spécialement en Asie Mineure, est fort ancienne, même si les récits de L'Iliade témoignent qu'à l'époque de la guerre de Troie les deux rives de la mer Égée s'opposaient violemment. Grâce à la présence des nombreuses îles qui parsèment cette mer, la navigation à vue a été possible très tôt et des échanges se sont développés entre les deux rives et dans les deux sens. Et si l'on pense le plus souvent au départ de Grecs vers l'Asie Mineure, Hésiode est un bon exemple, dès le VIIIe siècle, du mouvement inverse qui ramène une famille de Kymè vers les rivages béotiens.

L'établissement des Grecs en Asie Mineure

Durant les âges obscurs, du XIe au VIIIe siècle, des populations grecques ont émigré de Grèce d'Europe et des îles vers la rive orientale de la mer Égée, où elles ont progressivement contrôlé les principaux ports et les voies fluviales qui permettent de gagner l'intérieur de l'Anatolie : vallées du Méandre, du Caystre, de l'Hermos et du Caïque.

Trois grandes régions sont distinguées en fonction du dialecte dominant dans chaque secteur, donc par l'origine géographique des colons venus des rives occidentales de l'Égée :

– au nord, l'Éolide fut colonisée par des Éoliens venus de Thessalie et de Béotie : Hérodote (I, 142-151) distingue d'abord un groupe de douze cités de terre ferme, disposées au nord de l'Ionie, à partir de Smyrne devenue ultérieurement ionienne, la principale étant Kymè, la ville d'Hésiode. S'y ajoute un groupe d'îles, dont la plus vaste est Lesbos, avec cinq cités, notamment Mytilène ; plus au nord, l'Éolide comprend encore l'île de Ténédos et les villes de Troade plus tardives, surtout Assos.

– au centre, l'Ionie passe pour la région la plus active et la plus riche de toute la Grèce d'Asie ; les immigrants sont venus de Grèce centrale : Béotie, Argolide, l'isthme de Corinthe, mais aussi d'Eubée et d'Attique, voire d'Arcadie et de Thessalie ; cependant, Hérodote ajoute que la population y est très mêlée. Ces nouveaux habitants s'organisent en douze cités regroupées autour du sanctuaire commun édifié en l'honneur de Poséidon, le Panionion, dans la péninsule du mont Mycale : Milet, Myonte, Priène, Éphèse, Colophon, Lébédos, Téos, Clazomène, Phocée, Érythrée et deux cités insulaires, Samos et Chios.

– au sud de l'Ionie, la Doride comprend les trois cités de l'île de Rhodes – Lindos, Ialysos et Camiros qui se fondent en une seule cité rhodienne en 408 – l'île de Kos et les deux cités de Cnide et Halicarnasse, avant que celle-ci ne quitte l'hexapole dorienne pour rejoindre le Panionion.

Les contacts avec la population indigène – Cariens, Mysiens, Lydiens, Lélèges – donnent lieu à des mariages mixtes et, très tôt, l'hellénisme pénètre en Asie Mineure. Des colonies s'établissent plus à l'intérieur, comme Magnésie de Méandre, à partir de migrants thessaliens.

La vie des cités grecques d'Asie jusqu'au Ve siècle

Par contraste avec la pauvreté de la Grèce d'Europe, les cités de Grèce d'Asie passaient pour prospères : dès le VIIe siècle, l'Hymne homérique à Apollon Délien souligne la richesse des Ioniens : « Qui surviendrait quand les Ioniens sont assemblés les croirait immortels et exempts à jamais de vieillesse : il verrait leur grâce à tous, et son cœur serait charmé en regardant les hommes, les femmes aux belles ceintures, les vaisseaux rapides avec toutes leurs richesses ». Leur réussite économique est confirmée par la place qu'elles occupent dans le mouvement de colonisation du VIIIe au VIe siècle, aussi bien dans le Pont-Euxin qu'à Naucratis. Cette prospérité s'accompagne d'une vie intellectuelle et artistique très brillante, surtout en Ionie. C'est là que prennent naissance les poèmes homériques, les Milésiens Cadmos et Hécatée sont les premiers historiens et géographes, Thalès de Milet, Anaximandre et Anaximène, les premiers philosophes. Les temples d'Artémis à Éphèse et d'Héra à Samos sont, avant le milieu du VIe siècle, les premiers exemples de l'ordre ionique. Après 525, ce sont des artistes ioniens établis à Athènes qui imposent le modèle de coré très parée.

Les cités grecques édifiées sur la rive orientale de la mer Égée sont soumises à partir de 560 aux pressions des royaumes voisins, plus particulièrement celle de Crésus qui règne sur la Lydie à Sardes, puis celle de Cyrus, le nouveau roi des Perses, qui l'emporte sur Crésus en 546 et fait la conquête de toutes les cités grecques d'Asie Mineure ; seule, Samos résiste jusqu'en 522. Si les cités grecques perdent leur indépendance, cette intégration dans les empires voisins favorise la circulation des personnes et des marchandises. Hérodote (II, 50-51) rapporte les consultations de Crésus dans les sanctuaires oraculaires grecs, aussi bien à Dodone qu'à Delphes, et les offrandes dont le sanctuaire d'Apollon delphien bénéficie. Les commerçants ioniens se rendent à Sardes et, par la route royale, jusqu'à Suse. Leurs marchandises circulent plus facilement qu'auparavant, et il n'y a pas de coupure avec le monde grec plus occidental. Certains habitants ont choisi l'exil, comme les Phocéens partis à Alalia. Milet pleure la destruction de Sybaris en 510 (Hérodote VI, 20), ce qui confirme le maintien de relations étroites avec cet Occident lointain. Bon nombre d'Ioniens sont requis pour construire la flotte perse et en fournir les équipages, parallèlement aux Phéniciens. On aurait tort d'attribuer la révolte de l'Ionie en 499-494 à une politique économique de Darius nuisible aux intérêts des villes grecques d'Ionie ; elle tient plutôt à une vive aspiration vers plus de liberté qu'à une crise économique.

Les guerres médiques apportent aux cités grecques de l'Empire perse une libération réelle, certainement pas dès la bataille de Mycale en 479, mais sûrement après celle de l'Eurymédon vers 468. La flotte perse se retire de la mer Égée qui est entièrement sous le contrôle des trières athéniennes. L'adhésion des cités grecques d'Asie à l'alliance militaire avec les Athéniens – dite ligue de Délos – ne signifie pas une liberté réelle pour elle, car Athènes ne tolère pas les manifestations d'indépendance de ses alliés : Thasos et Naxos sont soumises de force et toutes doivent payer le phoros ou fournir des trières – tel est le cas de Samos et de Chios.

C'est probablement au milieu du Ve siècle que Perses et Athéniens mettent fin à la deuxième guerre médique, par la paix de Callias (449-448) : la flotte perse ne peut dépasser l'entrée du Bosphore au nord et Phasélis au sud, sur la côte de Pamphylie. Les Grecs qui vivaient au-delà sont abandonnés aux Perses, mais toute la côte orientale de l'Égée est démilitarisée sur soixante-dix kilomètres de profondeur. La présence de produits grecs dans l'Empire perse, notamment de céramique athénienne, augmente très nettement à partir du milieu du siècle.

La guerre du Péloponnèse (431-404) fournit au Grand Roi l'occasion d'intervenir à nouveau dans les affaires grecques. Les adversaires, Péloponnésiens et Athéniens, envoient des ambassades à Suse, et Darius II prend parti pour les premiers à partir domaine où ils étaient jusqu'alors invincibles. Dès cette époque, les satrapes des provinces occidentales de l'Anatolie recrutent des mercenaires grecs pour lutter contre leurs rivaux : le satrape Pissouthnès en révolte contre Darius II emploie des mercenaires grecs commandés par un Athénien. L'Empire perse est déjà malade de ses dissensions internes que le Grand Roi ne parvient pas à faire disparaître.

Le mercenariat grec au IVe siècle

La capitulation d'Athènes en 404 paraît livrer les cités grecques d'Asie au roi perse, mais, dans un premier temps, l'Empire achéménide est surtout secoué par une guerre fratricide entre les deux fils de Darius II, Artaxerxès et son frère Cyrus le Jeune. Ce dernier recrute une armée de mercenaires grecs et Xénophon, jeune Athénien compromis par ses liens avec les Trente Tyrans, fait partie de l'expédition qu'il raconte dans son Anabase. La mort de Cyrus le Jeune à la bataille de Cunaxa, en 401, contraint les Dix Mille à une retraite difficile depuis la Mésopotamie jusqu'à Trapézonte sur la côte méridionale du Pont-Euxin, à travers les pays montagneux, au climat redoutable, de l'Arménie. Malgré quelques pertes, ce contingent, qui se comporte comme une cité itinérante, parvient à traverser une grande partie de l'Empire perse, du sud au nord, ce qui témoigne de la faiblesse de cet État. Il révèle aussi la connaissance que bien des Grecs ont de ce vaste territoire, du fait de la circulation fréquente et ancienne de voyageurs, de commerçants et de soldats grecs à l'intérieur du royaume achéménide.

Sparte, vainqueur de la guerre du Péloponnèse, doit alors choisir entre l'alliance perse qui suppose l'abandon des Grecs d'Asie au Grand Roi, ou la défense de leur liberté contre le pouvoir achéménide, ce qui entraînerait la rupture de son alliance avec Suse. De 401 à 387-386, Thibrôn et ensuite Agésilas soutiennent l'indépendance des cités grecques d'Asie, mais Sparte opte, lors de la paix d'Antalkidas (387-386), pour le maintien de son hégémonie en Grèce propre, quitte à abandonner les cités grecques d'Asie, qui doivent à nouveau payer le tribut au Grand Roi et rentrer dans son vaste empire.

Cet abandon, largement condamné par Isocrate, ne signifie pas un renouveau du royaume achéménide, dont le salut est régulièrement confié aux mains de mercenaires recrutés en Grèce. Athènes réussit, entre 377 et 355, à renouer une alliance – dite deuxième confédération maritime d'Athènes – avec les îles (Lesbos, Chios, Rhodes) et Byzance, mais prend bien soin de ne pas attirer de cités soumises au Grand Roi. Malgré cette prudence, l'alliance est détruite au cours de la guerre des Alliés : Mausole, satrape de Carie, pousse les alliés d'Athènes à la révolte. Ce personnage est le meilleur exemple des satrapes perses du IVe siècle qui agissent à leur guise dans leur province, en s'appuyant sur des armées de mercenaires grecs : Datamès, satrape de Cappadoce, Ariobarzane, satrape de Phrygie, Hécatomnos et son fils Mausole, satrapes de Carie, constituent de véritables dynasties. Mausole s'est construit un palais à Halicarnasse. Son tombeau élevé par sa sœur-épouse Artémise, décoré par les meilleurs artistes grecs, Scopas, Bryaxis et Léocharès, était considéré comme une des Sept Merveilles du monde. Il représente bien ces satrapes fortement marqués par l'hellénisme, au IVe siècle, dans les provinces occidentales de l'Empire perse.

Le poids des mercenaires grecs ne fait que s'accentuer durant les dernières années de la dynastie achéménide. Lors de la bataille du Granique, en 334, au début de l'expédition d'Alexandre dans l'Empire perse, les deux armées en comportent de gros contingents et le vainqueur, Alexandre, s'empresse de récupérer ceux qui combattaient contre lui. Les mercenaires grecs tiennent encore une place notable en novembre 333, à la bataille d'Ipsos, dans l'armée de Darius III.

 

Si la présence de cités grecques sur la côte de l'Asie Mineure a beaucoup contribué à la pénétration de l'hellénisme sur le plateau anatolien, il est certain que cette acculturation est aussi grandement l'œuvre des nombreux Grecs, venus d'Europe ou de la côte asiatique, qui ont circulé dans l'arrière-pays, notamment dans le royaume achéménide, comme voyageurs, commerçants, mais surtout mercenaires. Mais cette pénétration de l'hellénisme reste modeste au-delà de l'Asie Mineure, en Mésopotamie ou sur le plateau iranien. La conquête d'Alexandre le Grand permettra de l'accentuer, sans véritablement bouleverser les traditions culturelles de ces régions.

Pierre Cabanes
Octobre 2000
 
Bibliographie
Le Monde grec et l'Orient Le Monde grec et l'Orient
Will Mosse Goukowsky
Paris, PUF (Peuples et Civilisations), 1993

Les Grecs devant la menace perse Les Grecs devant la menace perse
Olivier Picard
CDU-SEDES, Paris, 1995

L'Asie mineure au IVe siècle (412-323) L'Asie mineure au IVe siècle (412-323)
Pierre Debord
Ausonius 3, De Boccard, Paris, 2000

Greek Mercenary Soldiers, from the Earliest Times to the Battle of Ipsus Greek Mercenary Soldiers, from the Earliest Times to the Battle of Ipsus
H.W. Parke
Oxford, 1933

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