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Les grands traits de l'histoire hittite
Hatice Gonnet
Hittitologue.Chargée de recherche au CNRS
Chargée de cours à l’École du Louvre

L'image que nous nous faisons de la civilisation hittite se précise peu à peu depuis un siècle, grâce à la découverte continue de nouvelles données, de documents écrits, sites et monuments. Prospections et fouilles révèlent régulièrement des textes, mais aussi des bâtiments, des aménagements et des objets qui s'éclairent mutuellement.


Des archives fabuleuses


Rappelons que cette civilisation est la plus ancienne à avoir laissé des documents écrits dans une langue indo-européenne, le hittite. Ce qu'on sait sur l'histoire des Hittites provient surtout des archives royales retrouvées dans la capitale, Hattusa, aujourd'hui le village de Bogazköy à deux cents kilomètres à l'est d'Ankara. C'est parce qu'ils ont pu organiser leur pouvoir à la fin du XVIIIe siècle avant notre ère en Anatolie, parce qu'ils ont constitué et conservé des archives et ont gravé des inscriptions que nous sommes assez bien informés sur leur culture.


Les Hittites ont emprunté à la Mésopotamie l'une de leurs deux écritures, le cunéiforme, qu'ils ont utilisé pour les documents d'archives. De ce fait, les études hittites ont longtemps été considérées comme une branche de l'assyriologie ; mais la langue, les croyances et les institutions des Hittites sont si différentes de celles des Mésopotamiens que leur civilisation, ancrée en Asie Mineure, apparaît désormais, de façon légitime, comme distincte de ce domaine. L'autre système d'écriture pratiqué par les Hittites, qui est hiéroglyphique, était utilisé dans des circonstances plus solennelles. Attesté à partir du XVIe siècle, il note une langue proche et différente du hittite, elle aussi indo-européenne, le louvite, qui était également parlé en Anatolie.


Les archives hittites, parmi les plus importantes de l'Antiquité, ne nous renseignent pas seulement sur la civilisation de ce peuple. Le conservatisme religieux a fait qu'elles apportent une documentation précieuse sur des langues et sur des rites pré-indo-européens qui seraient sans elles demeurés inconnus. Elles révèlent aussi, ce qui importe non seulement à la géographie historique mais à la suite de l'histoire, la permanence de certains toponymes à travers les millénaires ; c'est ainsi qu'Ikuwaniya est devenu Konya ; Wilusa, Ilion ; Millawanda/Milawata, Milet ; Apasa, Éphèse ; Tarsa, Tarse ; Parga, Perge ; Melid, Malatya...


Ce qui a été jusqu'ici retrouvé de ces archives compte plus de vingt mille tablettes d'argile, progressivement rassemblées depuis la première campagne de fouilles menée à Bogazköy en 1906. On y trouve des textes de natures très diverses. Les trois quarts d'entre eux sont d'essence religieuse : récits mythologiques, descriptions de fêtes et de rituels, hymnes et prières. D'autres ont un contenu historique ou politique : chroniques, annales, traités, correspondances royales. D'autres enfin ont un caractère juridique ou économique : code des lois, documents cadastraux et donations faites par le souverain. Le plus ancien de ces textes, datant de la fin du XVIIIe siècle, est la Proclamation du roi Anitta.


Origines du peuple hittite


L'installation des Hittites en Asie Mineure est liée aux migrations de populations de langues indo-européennes, venues de l'est à la fin du IIIe millénaire. Il semble que l'arrivée de ces populations qui comprenaient, outre les Hittites, les Louvites et les Palaïtes, se soit effectuée par des infiltrations progressives, plutôt que par invasion. Le processus a dû prendre plusieurs siècles.


À cette époque, l'Anatolie centrale était peuplée par les Hattis ; ils occupaient la boucle du Kizilirmak (Halys), région qui a formé ensuite le cœur de l'Empire hittite. Au sud-est habitaient les Hourrites, tandis que des colonies de marchands assyriens prospéraient en Cappadoce. Ces derniers avaient développé un vaste réseau commercial. Leurs archives – plus de dix mille tablettes cunéiformes en vieil assyrien ont été retrouvées – témoignent avant tout de leur activité économique ; mais, parmi les anthroponymes qu'elles enregistrent, certains montrent que dès le XIXe siècle les Hittites étaient déjà présents sur le plateau anatolien.


À la fin du XVIIIe siècle apparaît une principauté hittite, fondée par un nommé Anitta. Un texte, signalé ci-dessus, relate les faits et gestes politiques et religieux qui lui ont permis d'exercer son hégémonie. Son royaume, dont la capitale était Nesa – Kültepe près de Kayseri – fut à l'origine d'un des plus puissants empires de l'Orient ancien. Du nom de leur première capitale, les Hittites se nommaient eux-mêmes les Nésites, et ils appelaient leur langue le nésite – le terme « hittite » s'est imposé dans l'historiographie moderne.


À partir du XVIIe siècle, on divise conventionnellement l'histoire hittite en trois époques. Un ancien royaume, du XVIIe au XVe siècle, dont le premier roi, fut Labarna ; l'empire, aux XIVe et XIIIe siècles, fondé par Suppiluliuma Ier, et après deux siècles dits « âge obscur », l'époque néo-hittite, du Xe au début du VIIe siècle, représentée par les principautés cantonnées au sud-est de l'Anatolie.


Hattusa devint capitale sous le règne du roi Hattusili Ier, au XVIIe siècle – son nom dérive de celui de la ville. Il était originaire d'une autre ville, Kussar, comme l'était Anitta. Il a mené une politique de conquête en direction de la Syrie. Dans son Testament politique, un des plus beaux textes hittites, il montre qu'il a été préoccupé par sa succession : il avait dû écarter du pouvoir ses propres enfants et avait adopté son neveu, Mursili, pour faire de lui son successeur. Mursili Ier, à peine adolescent, se montra digne de cette confiance en conquérant Alep et Babylone. Mais, après lui, des assassinats bouleversèrent le palais royal et l'État. C'est le roi Telibinu, à la fin du XVIe siècle, législateur, qui, en modifiant la loi de succession au trône, a tenté de mettre fin aux crimes de la cour. Dans son Rescrit, deux points méritent d'être soulignés parce qu'ils mettent en évidence un aspect « démocratique » des nouvelles institutions, un millénaire avant la Grèce ou Rome. Telibinu a institué une Assemblée générale des citoyens comme cour suprême de justice, laquelle avait le pouvoir de juger le roi et même de le condamner à mort. Par ailleurs, pour la succession au trône en l'absence de prince royal, Telibinu a permis de devenir roi au mari d'une princesse, c'est-à-dire à quelqu'un qui pouvait ne pas être de haute extraction. De telles décisions n'ont pas de parallèle à cette époque.


De l'âge d'or...


Il s'ouvre au début du XIVe siècle avec le règne de Suppiluliuma Ier, fils de Tudhaliya III, qui accéda au pouvoir après avoir assassiné l'héritier légitime ; ainsi le fondateur de la dynastie impériale fut un usurpateur, qui transgressa la loi de Telibinu. Cette dynastie, qui comprend neuf rois, a gouverné durant près de deux siècles. C'est Suppiliuma Ier qui a fait du royaume un véritable empire. Nous sommes informés par ses Actes rédigés par son fils Mursili II. Il a annexé plusieurs provinces, assujetti plusieurs princes et a finalement exercé son pouvoir, directement ou non, sur la plus grande partie de l'Anatolie et au-delà, sur la Syrie du Nord. Il a nommé rois deux de ses fils dans deux villes syriennes, Karkemis et Alep. Par ailleurs, il a conclu des traités avec les grandes puissances de l'époque : avec Sattiwaza, roi du Mitanni ; Tette, du Nuhasse ; Aziru, de l'Amurru, et Niqmad, d'Ugarit. Il paraît avoir eu des préoccupations plus politiques que religieuses.


En revanche, Mursili II a laissé plusieurs Hymnes et des Prières, qui nous éclairent sur sa conception des relations entre le souverain hittite et les dieux. Par ailleurs, les Annales de ce roi fournissent des renseignements importants sur ses activités politiques, menées tant dans la région égéenne (en Arzawa) qu'à l'est, chez les Gasgas.


Muwatalli II, son fils, est surtout célèbre par sa participation à la bataille de Qadesh, lors de laquelle il commanda les forces hittites contre l'armée égyptienne en 1296, et par le traité qu'il a conclu avec Alaksandu du Wilusa (Alexandros d'Ilion/Troie). Pour consolider son pouvoir sur la région égéenne, il a fait de Masturi, roi du pays de la rivière Seha/Hermos/Gediz, son beau-frère – à la manière de Suppiluliuma Ier, qui avait donné, comme épouse, une de ses filles à Mashuiluwa, roi du Mira. C'est de Muwatalli II que nous avons reçu la plus longue des prières hittites ; elle est composée de trois cents lignes divisées en cent cinquante chapitres. L'intérêt de ce texte est de nous fournir une liste exhaustive des panthéons provinciaux.


Les trois derniers souverains de l'empire sont assez bien connus, et ils semblent avoir joué un rôle important. Hattusili III, de formation sacerdotale, a débuté son règne en restaurant Hattusa, ses temples et ses archives brûlées par les Gasgas – établis dans la chaîne de montagnes qui borde la mer Noire – ennemis permanents et insaisissables des Hittites. Son épouse, la reine Puduhepa, d'origine hourrite, qui était la fille d'un prêtre du Kizzuwatna (la Cilicie), a exercé un réel pouvoir, tant sur le plan politique que religieux. Elle a influencé leur fils, Tudhaliya IV, lorsqu'elle devint régente à la mort de son mari.


Tudhaliya IV prit Alasiya (Chypre), ce qui nous révèle l'existence d'une flotte hittite à cette époque. Il fut aussi le roi le plus zélé de tout l'empire sur le plan religieux. Il a réuni l'un des polythéismes les plus riches de l'Antiquité : non seulement il a poursuivi la rénovation des temples, laissée inachevée par son père, mais il a restauré les cultes tombés en désuétude et il en a institué de nouveaux, en introduisant dans le panthéon hittite des dieux hourrites, que sa mère, la reine Puduhepa, révérait. Ainsi, sous son règne, un syncrétisme hourro-hittite se constitua. L'impressionnant sanctuaire rupestre de Yazilikaya, près de Bogazköy, en témoigne encore, de même que les trente et un temples qui ont été jusqu'ici fouillés à Hattusa, et d'innombrables textes qui nous éclairent sur la réforme religieuse de ce roi.


Grâce à une grande inscription découverte en 1989 à Hattusa, Suppiluliuma II, le dernier roi de la dynastie, déjà connu comme l'auteur de l'inscription de Nisantas (à Hattusa), est devenu lui aussi une figure importante de l'histoire hittite. Ces deux inscriptions, de contenu historique, énumèrent plusieurs provinces de l'empire, comme celle de Yalburt, à l'ouest de Konya, rédigée par Tudhaliya IV, son père.


Nous ignorons encore les raisons précises de la chute de l'Empire, qui est survenue au début du XIIe siècle. Elle a provoqué la destruction de Hattusa, où les archives s'interrompent.


à l'âge obscur...


L'époque que nous appelons ainsi – du début du XIIe siècle au début du Xe – est désormais un peu mieux connue grâce à de récentes découvertes. Plusieurs inscriptions hiéroglyphiques – à Bogazköy, à Yalburt, et notamment celle de Hatip au sud de Konya, accompagnée du relief du roi Kurunta de Tarhuntassa, cousin du roi Tudhaliya IV – une tablette de bronze portant le texte d'un traité conclu entre Kurunta et Tudhaliya IV et des sceaux de Kuzi-Tesub, roi de Karkemis, lui aussi descendant direct de la dynastie de Hattusa, éclairent les débuts de l'âge obscur.


À l'époque néo-hittite, les traditions ont perduré jusqu'au VIIe siècle, entre Tabal (nom assyrien du sud du plateau anatolien), au sud-est de l'Anatolie et en Syrie du Nord, entre les principautés de Melid/Malatya, Azatiwataya/Karatepe, Karkemis/Cerablus, au sein d'une population essentiellement louvite. Les inscriptions hiéroglyphiques bilingues, louvo-phéniciennes, du roi Azatiwatas de Karatepe, colonisée par les Phéniciens, ont joué un rôle essentiel dans le déchiffrement des hiéroglyphes anatoliens.


Tel est, dans ses grands traits, le cadre historique de la civilisation hittite.


Bilan de 150 ans de recherches


Ce sont des voyageurs, notamment Charles Texier en 1834 et John Hamilton en 1837, qui ont identifié les Hittites, grâce aux inscriptions hiéroglyphiques qu'ils avaient vues en Anatolie ; ils ont nommé ce peuple d'après la Bible, qui le mentionne comme les Heth.


Des archéologues allemands et turcs, Winkler, Puchtein, Makridi, ont effectué, en 1906, les premières fouilles systématiques à Bogazköy. Deux fois interrompu par les guerres mondiales, ce chantier reste toujours organisé par l'Institut allemand d'archéologie de l'académie de Berlin. L'équipe allemande continue à mettre au jour les complexes architecturaux de la capitale hittite. Elle a également réalisé, sous la direction de P. Neve, une remarquable restauration des remparts de la ville haute – lesquels, longs de six kilomètres, sont percés de six portes monumentales, dont trois étaient réservées à l'usage cultuel. À l'intérieur de la ville, on trouvait le palais et, nous l'attestons, au moins trente et un temples.


En dehors de Bogazköy, qui a livré des milliers d'empreintes de sceaux et de la céramique de grande beauté, d'autres sites hittites sont fouillés par diverses équipes, tels ceux d'Ortaköy et Kusakli, situés au centre de l'Anatolie ; ils ont révélé d'autres archives, des inscriptions, des monuments et des objets. Quant à Troie, Milet et Éphèse, les récentes découvertes révolutionnent l'histoire de l'Anatolie en apportant de nombreuses données sur les rapports entre le plateau et la région égéenne au IIe millénaire avant J.-C.


Quant au musée des Civilisations anatoliennes d'Ankara, il conserve des collections qui évoquent admirablement ce que fut la civilisation hittite.

Hatice Gonnet
Mai 2009
 
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