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Les Étrusques : religion et volupté
Jean-Paul Thuillier
Professeur à l’École normale supérieure
Directeur du département des sciences de l’Antiquité

Les Étrusques. La fin d'un mystère ? Telle est la question que pose, dans l'ouvrage qu'il a publié chez Gallimard (Découvertes-1992), Jean-Paul Thuillier qui nous introduit aujourd'hui dans le monde complexe, voire paradoxal, de ce peuple énigmatique qui ne laisse pas d'être fascinant.


Les Étrusques, les plus religieux des hommes : ce titre d'un ouvrage récemment paru résume parfaitement la façon dont ce peuple était déjà souvent perçu dans l'Antiquité, en particulier par ses voisins romains. Pour l'historien latin Tite-Live, qui écrivait sa monumentale Histoire de Rome à la fin du Ier siècle avant notre ère, la nation étrusque – c'est-à-dire en latin les Etrusci ou Tusci – « s'adonnait plus que toutes les autres aux choses de la religion ».


Et les étymologistes anciens, que les approximations ne gênaient guère, n'hésitaient pas à établir une relation entre ces Tusci, qui ont donné son nom à la Toscane, et les thuoskooi grecs, qui étaient des prêtres-sacrificateurs. Mieux encore, la grande cité étrusque de Caere, l'actuelle Cerveteri, aux tumulus funéraires si impressionnants dans leur cadre romantique, était rapprochée du latin caeri-moniae, qui, on s'en doute, évoque nos cérémonies religieuses. Il est certain en tout cas que les Romains ont beaucoup emprunté aux Étrusques : on a même montré tout récemment que cette religion étrusque, qui était aussi une religion du Livre ou plutôt des livres, avait constitué le « dernier rempart du paganisme romain » contre le christianisme triomphant, alors que tout le reste de la civilisation étrusque, et en particulier la langue, avait disparu corps et biens depuis le début de l'Empire. Si la doctrine toscane s'intéressait à beaucoup de choses, et par exemple à la fondation des villes, le plus spectaculaire porte incontestablement sur les pratiques divinatoires, et surtout sur l'haruspicine, c'est-à-dire sur l'examen du foie des victimes sacrifiées. Cet organe était censé reproduire en microcosme l'univers tout entier et on a mis au jour en 1878 un extraordinaire document en bronze, le Foie de Plaisance, qui était sans doute un modèle utilisé pour la formation des jeunes haruspices : de nombreuses cases y sont gravées, toutes marquées au nom d'une divinité, qu'il s'agira d'apaiser après la découverte de tel ou tel signe qui la concerne alors.


Mais la religion étrusque, ce sont aussi, bien entendu, des autels et des temples qui présentent parfois un plan et des caractères originaux, par rapport à leurs homologues grecs. On ne saurait négliger les vestiges du temple du Belvédère à Orvieto, ni ceux de l'Ara della Regina à Tarquinia, dont le fronton était décoré par la célèbre plaque de terre cuite aux « petits » chevaux ailés ; le temple de Portonaccio à Véies était surmonté d'acrotères de terre cuite, Apollon, Hermès... qui font la gloire du musée de Villa Giulia à Rome, et ceci nous conduit tout naturellement au temple de Jupiter Capitolin, si proche de la roche Tarpéienne : s'il se réduit aujourd'hui à quelques fondations modestes, ce fut le plus grand sanctuaire de l'Italie archaïque.


L'Étrurie aux douze cités


La pratique de l'hépatoscopie étant aussi attestée en Mésopotamie, c'est un des arguments qui ont été avancés pour étayer la thèse de l'origine orientale des Étrusques. On touche alors la question, agitée depuis très longtemps, des origines de ce peuple : Hérodote faisait déjà venir les Étrusques d'une province d'Asie Mineure, la Lydie, et beaucoup d'historiens considèrent encore qu'il s'agit d'un « peuple d'Orient ». Si cette opinion était majoritaire dans l'Antiquité, Denys d'Halicarnasse, qui écrivait à l'époque d'Auguste, revendiquait en revanche pour les Étrusques l'autochtonie, et d'autres réponses étaient encore fournies... Devant les présupposés idéologiques de ces théories sur l'origine des peuples et en l'absence d'éléments décisifs permettant de trancher, on se contentera, dans un premier temps, de constater l'émergence et la montée en puissance de cette civilisation, qui voit son apogée aux VIIe et VIe siècles avant notre ère – ce sont ses « siècles d'or » – dans une Italie centrale, délimitée au nord par le fleuve Arno, à l'est et au sud par le Tibre, et à l'ouest par la mer Tyrrhénienne... c'est-à-dire Étrusque, d'après le mot grec.


Rappelons également que les Étrusques n'ont pas seulement occupé cette région, mais qu'ils ont étendu leur domination vers le nord à une partie de la plaine du Pô, autour de la cité de Felsina, la future Bologne, qui s'est appelée entre-temps Bononia lorsqu'elle fut prise par la peuplade celtique des Boïens ; empire étendu aussi vers le sud, à une partie cette fois de la Campanie, autour de Capoue, la ville de tous les délices. Au passage, Rome elle-même a été une ville étrusque, ou tout au moins « étrusquisée », qui a possédé son vicus Tuscus, sa rue et son quartier étrusques et qui surtout a vu défiler sur son trône, de 615 à 509 selon la tradition, une dynastie étrusque : les deux Tarquins, l'Ancien et le Superbe, sont originaires, comme leur nom l'indique, de Tarquinia ; entre eux, les historiens latins ont inséré le règne de Servius Tullius qui venait quant à lui de Vulci et qui aurait réorganisé la société romaine ; son nom étrusque était Maxtarna, et des fresques de Vulci même, datées du IVe siècle av. J.-C., conservaient le souvenir de la geste de ce héros et de ses compagnons.


En somme, « presque toute l'Italie était sous l'autorité des Étrusques », comme l'écrivait Caton l'Ancien, et les historiens italiens du XIXe siècle, favorables à l'unité de leur pays, viendront trouver dans la période étrusque, avant même l'empire d'Auguste, un précédent à leurs aspirations nationales : quelques siècles auparavant, les Médicis se référaient déjà à l'Étrurie pour asseoir leur pouvoir en Toscane et accueillaient avec le plus grand intérêt les premières découvertes archéologiques – telle, en 1553, celle de la magnifique Chimère d'Arezzo, ex-voto aristocratique dédié à Tinia, le Jupiter étrusque.


Mais que l'on prenne bien garde : il ne s'agit pas là d'un empire à la manière de Rome ni, bien entendu, d'un État tel que nous l'entendons à l'époque moderne. L'Étrurie, c'est une confédération de cités, de douze cités, avec chacune une ville et son territoire – et l'on parle d'une dodécapole. Établir la liste précise de ces cités n'est d'ailleurs pas chose facile, d'autant qu'elle a dû varier quelque peu au cours des siècles, en fonction de la montée en puissance ou du déclin de certaines d'entre elles : mais, aux VIIe-VIe siècles – les « siècles d'or » ! – Véies, Caere, Tarquinia, Vulci, Volsinies (Orvieto), Chiusi, Vetulonia, Volterra, Pérouse, Cortone, Arezzo et Fiésole devaient bien figurer dans la dodécapole. Une confédération aux objectifs politiques bien flous – il n'est que de voir son incapacité à s'unir pour résister au « rouleau compresseur romain » qui va mettre fin à l'indépendance de l'Étrurie en 265 av. J.-C. – mais qui trouvait surtout son unité dans les cérémonies religieuses et les festivals qui les accompagnaient. Ainsi, le Fanum Voltumnae, le sanctuaire panétrusque dédié à Tinia et situé près d'Orvieto, devait accueillir chaque année, telle la Delphes grecque, les grands rassemblements du peuple étrusque.


La thalassocratie étrusque


Tite-Live voyait encore dans le nom des deux mers qui bordent la péninsule la meilleure illustration de la domination étrusque dans l'Italie préromaine. Et de fait, si à l'ouest nous avons bien la mer Tyrrhénienne, autrement dit Étrusque, nous trouvons à l'est l'Adriatique qui tire son nom d'Adria ou Atria, port fondé par les Étrusques lors de leur poussée vers le nord et la plaine padane. D'ailleurs, les auteurs anciens, et surtout les Grecs, parlaient volontiers de la « thalassocratie » étrusque, comme si ces derniers avaient exercé leur pouvoir sur tout le bassin occidental de la Méditerranée au moins. Il est vrai que plusieurs textes et nombre d'images révèlent la présence insistante de navires étrusques au large de diverses côtes : on retiendra le récit d'Hérodote décrivant une furieuse bataille navale qui aurait opposé vers 540 av. J.-C. les Étrusques de Caere et leurs alliés carthaginois aux Phocéens qui avaient fondé Marseille quelques décennies auparavant.


Mais les Grecs n'hésitaient surtout pas à donner aux Étrusques une réputation de pirates, accusation qui reflète d'abord le dépit des Hellènes devant les succès commerciaux de leurs rivaux. Ces succès se traduisent par exemple par la présence de nombreux vases de bucchero – céramique noire et brillante typiquement étrusque – dans les tombes de Carthage dès le VIIe siècle ; ou encore, pour la même période, par la découverte de milliers d'amphores étrusques sur les côtes de la Gaule, ainsi à Saint-Blaise. Il semble bien que ce sont les Étrusques qui ont fait connaître le vin à nos ancêtres, ce qui n'est pas resté sans importance sur le plan culturel... On a pu parler d'une « Étrurie du vin » autour de Vulci et Caere, comme il existait une « Étrurie du fer » autour de Populonia et de l'île d'Elbe : en tout cas, la possession de minerais, en particulier de fer, a joué un rôle déterminant dans le développement de la civilisation étrusque.


Les maîtres du mystère


Religieux, orientaux, maîtres des mers ou même pirates : deux autres images caractérisaient enfin les Étrusques, que nous trouvions d'abord bien mystérieux. Et ce mystère reposait et repose toujours, d'une part sur la question de leurs origines, d'autre part sur l'isolement de leur langue qui résiste encore aux tentatives de déchiffrement. En fait, nous lisons l'étrusque, puisqu'il est écrit dans un alphabet grec adapté à la langue, et nous comprenons bien la plupart des inscriptions, dont plus de dix mille sont attestées aujourd'hui : ce sont des épitaphes et des ex-voto très courts, contenant surtout des noms propres. Mais les textes plus longs, comme les lamelles d'or de Pyrgi – qui n'ont pas été la Pierre de Rosette espérée – ou l'extraordinaire Momie de Zagreb échappent encore à notre compréhension : l'étrusque n'est décidément pas une langue indo-européenne et une grande partie du vocabulaire nous reste inconnue.


« Les aimables républiques d'Étrurie » (Stendhal)


À défaut de saisir la langue étrusque, consolons-nous en pensant à la joie de vivre de ce peuple, qui aurait même été particulièrement voluptueux, s'il faut en croire certaines sources grecques, toujours aussi malveillantes et irritées par la liberté dont jouissait la femme étrusque. Mais c'est bien cette impression que ressent souvent le visiteur pénétrant dans les hypogées de Tarquinia, après avoir descendu le dromos, le couloir, qui s'enfonce dans les profondeurs du tuf : il découvre alors avec émerveillement, sur ces fresques funéraires, les banqueteurs, les danseurs, les athlètes, qui prolongent pour l'éternité le mode de vie aristocratique des grandes familles titulaires de ces tombes. Et l'on admet alors, avec Stendhal qui fut consul de France à Civitavecchia – c'est-à-dire tout près – que les Étrusques pratiquaient bien « l'art d'être heureux ».

Jean-Paul Thuillier
Mars 1998
 
Bibliographie
Les Étrusques, les plus religieux des hommes Les Étrusques, les plus religieux des hommes
Françoise Gaultier et Dominique Briquel
Les rencontres de l'École du Louvre
La Documentation Française, Paris, 1997

La vie quotidienne chez les Étrusques La vie quotidienne chez les Étrusques
Jacques Heurgon
La vie quotidienne
Hachette, Paris, 1989

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