Les Dogon du Mali constituent sans aucun doute une des ethnies les plus célèbres du continent africain, et aussi l'une des plus étudiées. La beauté de leur art, l'extraordinaire richesse de leurs mythes et les sites spectaculaires choisis pour édifier leurs villages ont beaucoup fait pour populariser leur image. Pour faire le point sur les dernières recherches, et ainsi mieux comprendre ce peuple dans sa spécificité, nous nous sommes adressés à Jean-Christophe Huet, spécialiste de l'Afrique auteur de plusieurs ouvrages sur le Mali.
Le territoire dogon, situé tout entier en zone sahélienne, s'étend dans la partie occidentale de la boucle du Niger. À l'est de la plaine alluviale, un vaste plateau de grès, d'une superficie de 9 000 kilomètres carrés environ, constitue le cœur de ce pays. Cette région au relief heurté et aux paysages austères se termine abruptement par un escarpement, haut parfois de trois à quatre cents mètres, appelé Falaise de Bandiagara. Au pied de cette falaise, les vagues de sable de la plaine du Séno viennent mourir sous la forme de dunes fixées. Les températures, élevées toute l'année, culminent en avril-mai. La saison des pluies, qui débute en juin et se termine en septembre-octobre, n'apporte que de maigres précipitations (600 mm environ). En conséquence, seule la culture des céréales les moins exigeantes en eau est possible : petit mil, sorgho. Toutefois, des retenues d'eau permettent des cultures maraîchères de saison sèche dont la plus importante est incontestablement l'oignon. La rareté des terres arables sur le plateau et dans la falaise a contraint les Dogon à une agriculture méticuleuse et soignée, à seule fin de pouvoir nourrir une population dont la densité dépasse souvent cinquante habitants au kilomètre carré.
Les missions françaises à la découverte du pays dogon
Les Dogon ne sont connus des Occidentaux que depuis moins d'un siècle. Un lieutenant de l'infanterie coloniale, Louis Desplagnes, apporte en 1907 les premiers éléments précis. Mais c'est incontestablement la mission Dakar-Djibouti (1931-1933) qui va révéler au monde l'existence de ce peuple.
Dans la nuit du 31 mars au 1er avril 1931, le Parlement français vote une loi spéciale organisant la mission. Ses objectifs sont de rapporter des collections au musée d'Ethnographie du Trocadéro (qui deviendra le musée de l'Homme) et de repérer des terrains susceptibles d'accueillir de futurs chercheurs. Dirigée par Marcel Griaule, jeune et brillant africaniste, la mission Dakar-Djibouti constitue l'un des grands événements culturels et scientifiques des années trente. L'expédition, partie de France le 19 mai, arrive en pays dogon le 28 septembre. Le premier contact s'avère être un « coup de foudre ». Dès le 29, l'écrivain et ethnologue Michel Leiris, qui tient le journal de la mission, note : « Formidable religiosité. Le sacré nage dans tous les coins. Tout semble sage et grave. » Et le surlendemain, les chercheurs, réveillés en pleine nuit, assistent au spectacle grandiose des funérailles d'un chasseur. Le 25 novembre, la mission quitte le pays dogon, et poursuit son périple à travers l'Afrique. Mais la moisson est riche : de très nombreux objets ont été recueillis, des clichés photographiques et des films réalisés, et des études intensives sur des sujets aussi divers que la société des masques, la religion ou les jeux ont été menées à bien.
Les recherches qui suivront seront d'une importance capitale : missions Sahara-Soudan (1935), Sahara-Cameroun (1937) et Niger-Lac Iro (1939) où s'illustreront notamment deux ethnologues récemment disparues, Denise Paulme et Germaine Dieterlen. Ces missions reprennent après la guerre. En octobre 1946, un vieux chasseur dogon du nom d'Ogotemmêli demande à voir Marcel Griaule. De cette série d'entretiens naîtra le livre le plus célèbre jamais publié sur ce peuple : Dieu d'eau. Véritable tournant de la recherche africaniste, il se propose de révéler les aspects les plus ésotériques de la pensée et du mythe dogon, révélant « au monde blanc une cosmogonie aussi riche que celle d'Hésiode ».
À partir des années soixante, les travaux menés par des géographes, des historiens et des archéologues vont permettre de mieux connaître ce peuple et son passé. Les Dogon ont, pendant longtemps, été considérés comme l'archétype de la société africaine traditionnelle, intemporelle et quasi parfaite. Leur histoire, telle qu'elle a pu être révélée au cours de ces dernières années, s'avère au contraire complexe et conflictuelle.
Tradition orale et recherches archéologiques
D'après la tradition orale, reprise par la plupart des ethnologues, les Dogon seraient originaires du Mandé (région située au sud de Bamako) et, après une longue migration, auraient atteint la Falaise de Bandiagara. Toutefois, la langue dogon semble appartenir au groupe des langues voltaïques, et non au mandé. De plus, la quinzaine de dialectes, parfois très dissemblables, parlés par les Dogon ne plaide pas en faveur d'une origine commune. L'aspect regroupé, fortifié et défensif de leurs villages perchés semble indiquer un habitat-refuge de populations vivant dans la crainte d'attaques ennemies.
Les traditions orales qui ne permettent guère de remonter au-delà du XIIe siècle ont pu être complétées récemment par des recherches archéologiques. Elles ont montré que le plateau dogon avait été occupé dès la première moitié du troisième millénaire avant J.-C. par des populations fuyant la désertification du Sahara central et oriental. Celles-ci pratiquaient l'agriculture et utilisaient une céramique caractéristique. Dans le courant du deuxième millénaire, ces habitants sont rejoints par deux autres communautés néolithiques de cultures distinctes. L'une se contentait des ressources de la chasse et de la pêche, l'autre pratiquait en outre l'élevage. Entre le IVe et le IIe siècle av. J.-C. se développe près du village de Sanga la culture toloy. Elle nous a laissé des greniers construits dans les failles du rocher à l'aide d'épais colombins d'argile superposés, ainsi que des céramiques aux décors obtenus par impression de nattes, de cordelettes torsadées ou de brins végétaux tressés. Au Xe siècle de notre ère apparaît la culture tellem, d'après le terme que les Dogon donnent aux habitants qui les ont précédés dans la région. Ces populations, dont l'origine est inconnue, ont aménagé de remarquables sépultures collectives, dans des abris-sous-roche. L'un de ces abris a livré les restes de près de 3 000 individus.Le matériel archéologique récolté est riche et varié : céramiques, objets de parure en fer forgé, en bronze ou en pierre, appuie-nuque en bois, vêtements extraordinairement bien conservés. À cela, il faut ajouter une statuaire en bois qui compte parmi les plus anciennes que nous ait léguées le continent africain. À partir du XIIe siècle, cette ancienne culture tellem va progressivement se modifier pour donner naissance au XVe siècle à la culture dogon proprement dite.
L'abandon progressif des coutumes et des croyances
L'arrivée des Dogon dans la Falaise a sans doute eu pour conséquence le reflux des populations autochtones, comme les Tellem, à la périphérie des massifs. Mais très rapidement les Dogon vont devoir faire face aux pressions exercées par de puissants États qui se développent à leur voisinage. Dès le XVe siècle les Mossi, qui vivent dans le bassin de la Volta blanche, attaquent les Dogon tandis que les Sonraï encerclent le plateau de Bandiagara. À la fin du XVIe siècle, l'expédition marocaine organisée par le sultan Al-Mansur a pour conséquence l'effondrement de l'empire sonraï et ouvre une période d'anarchie dans toute la boucle du Niger. Fuyant l'insécurité, une partie des populations se réfugie dans les régions montagneuses. Plus tard, au XVIIIe siècle, les Bambara de Ségou et les Touaregs constituent les principales menaces qui pèsent sur les Dogon. La création en 1818 de l'Empire peul du Macina par Sékou Ahmadou représente un danger encore plus pressant. Sa nouvelle capitale, Hamdallahi, s'élève à quelques kilomètres seulement de leur pays. Les villages dogon qui refusent de se convertir à l'islam sont razziés et leur population réduite en esclavage. La chute de l'empire en 1864, sous les coups de boutoir des Toucouleur, est accueillie avec soulagement par les Dogon. La conquête française en 1893 et la pacification qui suivra provoqueront l'abandon de certains sites défensifs et la « descente » progressive des villages vers la plaine.
Aujourd'hui, l'islamisation, la délocalisation des villages, le tourisme et l'arrivée du monde moderne ont pour conséquence l'abandon progressif des coutumes et des croyances. Cette acculturation s'accompagne, notamment dans la région de Sanga, d'une déstructuration sociale assez sensible. Les Dogon ont jusqu'alors réussi à résister à tous les envahisseurs et à garder, étonnamment préservé jusqu'au plein cœur du XXe siècle, un corpus de conceptions animistes hautement élaborées. Nul ne peut prédire s'ils sauront, au cours du siècle qui s'ouvre, relever le nouveau défi qui se présente à eux : conserver leur identité.
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Villages perchés des Dogons du Mali : habitat, espace et société Jean-Christophe Huet L'Harmattan, Paris, 1995 |
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L'Architecture dogon Lassana Cissé, Wolfgang Lauber Adam Biro, Paris, 1998 |
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Ethnologie et langage, la parole chez les Dogons Geneviève Calame-Griaule Institut d'ethnologie, Paris, 2004 |
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La langue secrète des Dogons de Sanga Michel Leiris Les Cahiers de Gradhiva, 1992 |
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Langage de la danse chez les Dogons Famedji-Koto Tchimou L'Harmattan, Paris, 2000 |