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Les Cosaques, de la société de guerriers à la caste militaire
Iaroslav Lebedynsky

Chargé de cours à l'INALCO

On se fait souvent des Cosaques une image composite qui mêle roman, clichés et souvenirs historiques fragmentaires. Iaroslav Lebedynsky, auteur d'une Histoire des Cosaques (Terre Noire, Paris, 1995), nous présente ici les racines et les grandes étapes de l'histoire des Cosaques, où la réalité dépasse souvent la fiction.


Le débat sur les origines

La formation des Cosaques au sens historique, c'est-à-dire de communautés militaires autonomes majoritairement slaves, s'est produite à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, aux marges méridionales des grandes principautés de Lituanie et de Moscovie, dans les steppes ukraino-russes alors dominées par les Tatars. Leur apparition a été expliquée de deux façons bien différentes. Toute une école d'historiens y a vu un phénomène plutôt ethnique : les Cosaques seraient les descendants slavisés de nomades de la steppe, « apprivoisés » par les États voisins et devenus leurs auxiliaires militaires ; ces théories s'appuient sur les éléments steppiques bien présents dans la culture des anciens Cosaques, comme leur propre nom – qazaq est un mot turc désignant un fugitif, un homme qui a rompu avec son groupe d'origine –, leur costume et certains termes de leur vocabulaire spécifique. Pour d'autres, il s'agit avant tout d'un fait social : des paysans fuyant le servage auraient constitué dans les steppes des groupes d'aventuriers, des sortes de pirates de terre ferme. Le problème est que chacune de ces grandes théories contient une part de vérité et s'appuie sur des faits bien attestés. Certains historiens les combinent d'ailleurs en proportions variables. Mais dans une perspective historique plus large, les Cosaques sont l'aboutissement de processus beaucoup plus longs et complexes.

Les régions limitrophes de la grande steppe herbeuse – en particulier la steppe boisée ukrainienne – ont en effet été, depuis l'Antiquité, le théâtre de contacts étroits entre les Proto-Slaves, puis Slaves et enfin Slaves Orientaux – ancêtres des Biélorussiens, Ukrainiens et Russes – et les populations nomades successives. Les plus anciens de ces contacts datent au moins de l'époque scythe (VIe-IIIe siècles av. J.-C.). Ils furent suivis par des liens avec les Sarmates et Alains iranophones, puis les Huns, les Avars et diverses hordes turcophones. L'empire slave-oriental de Kiev (IXe-XIIIe siècles) employait certains de ces groupes turcs comme garde-frontières et il entretenait des relations complexes de « partenaire-adversaire » avec le grand peuple nomade des Polovtses, également appelés Kiptchaks ou Coumans, installé dans les steppes ukraino-russes au milieu du XIe siècle. Nous savons aussi qu'il existait, dès avant l'invasion mongole de 1236-1240 et l'établissement du « joug tatar », des groupes slaves autonomes vivant dans les steppes sous le nom de Brodniks – terme qui signifierait les « errants », ou les « passeurs ». Cette très vieille familiarité entre toute une frange des populations slaves et le monde de la steppe nous paraît être le substrat culturel qui favorisa le développement du phénomène cosaque.

Le nom de « cosaque », issu de la langue turque des Polovtses, fut appliqué dès le XIVe siècle à des groupes multinationaux de mercenaires employés, par exemple, par les colonies génoises de Crimée qui commerçaient avec les Tatars. Au XVe siècle, l'affaiblissement de la Horde d'Or, l'empire tatar d'Europe orientale, provoqua la prolifération de bandes « cosaques » vivant de brigandage ou louant leurs services aux grands-princes de Lituanie, en Ukraine, ou de Moscovie, dans les steppes russes ; les textes d'époque évoquent des « Cosaques tatars ». Dans la seconde moitié du XVe siècle, les éléments ethniques slaves ou du moins slavisés devinrent majoritaires au sein de cette population guerrière, qui commença à former des communautés permanentes. Les Cosaques d'Ukraine sont attestés à partir des années 1490, ceux du Don durent se constituer au début du XVe siècle. D'autres communautés apparurent ensuite sur la Volga, l'Oural, au Caucase...


Une « démocratie guerrière » originale

Ce qui caractérise vraiment les Cosaques, c'est leur modèle d'organisation. Ils formaient des sociétés de guerriers relativement ouvertes, où tout candidat pouvait, jusqu'au XVIIe ou XVIIIe siècle, être accueilli en fonction de critères variables selon les régions. L'organe dirigeant était l'assemblée – Rada « conseil » en Ukraine, Kroug « cercle » ailleurs – où chaque Cosaque pouvait s'exprimer. Les décisions étaient prises non à la majorité, mais au consensus – parfois après une rixe. Les réunions de cette assemblée avaient lieu à dates fixes une ou deux fois par an, mais aussi à la demande. Tous les chefs étaient élus et pouvaient être révoqués. Le dirigeant d'un groupe cosaque, quelle que soit sa taille, portait le titre d'ataman, ou otaman en ukrainien, vieux terme turc contenant la racine qui désigne le « père ». Il était assisté d'un état-major comprenant un secrétaire, un juge et différents officiers. Toutes les ressources – butin de guerre, soldes versées par les États, terrains de chasse, pâturages – étaient propriété collective et étaient redistribuées périodiquement par l'assemblée.

Ce modèle commun, assorti d'un système de valeurs qui exaltait le courage mais surtout la camaraderie et la fraternité d'armes, connut des évolutions différentes en Ukraine sous la domination lituanienne puis polonaise, et dans les communautés de la steppe russe.


Les Cosaques d'Ukraine : « Enregistrés » et « Zaporogues ».

Le développement de groupes cosaques en Ukraine fut encouragé, au XVIe siècle, par le pouvoir lituanien qui y voyait de précieux auxiliaires dans une zone sans cesse menacée par les incursions des Tatars de Crimée, les principaux héritiers de la Horde d'Or, vassaux de l'empire ottoman à partir de 1475. L'aristocratie ukrainienne fournit d'ailleurs dès l'origine de nombreux chefs aux Cosaques.

En 1569, lors de l'Union de Lublin, les territoires d'Ukraine centrale furent transférés au royaume de Pologne. Dans un contexte de tension croissante, à la fois sociale, nationale et religieuse, entre le pouvoir polonais et la population ukrainienne, les rapports entre l'État et les Cosaques devinrent difficiles. Les Polonais s'efforcèrent d'embrigader une partie des Cosaques, formés en régiments réguliers et inscrits dans un « Registre » : ce furent les « Cosaques Enregistrés », minorité privilégiée dont l'autonomie et l'immunité judiciaire étaient reconnues. Mais plusieurs dizaines de milliers d'autres Cosaques, qui ne bénéficiaient pas de ce statut, menaient une existence à peu près indépendante sur le Dniepr, à la limite des steppes. C'étaient les « Zaporogues », les Cosaques établis « au-delà des cataractes » – porohy – du fleuve, renommés comme fantassins et surtout comme marins. Leur capitale était la célèbre Sitch, établissement fortifié sur une île du Dniepr. Ils étaient un vivier de guerriers fort précieux à la Pologne – en cas de nécessité, le Registre était augmenté pour les accueillir –, mais dangereux en temps normal.

D'abord, l'agressivité permanente des Zaporogues envers les Tatars de Crimée et leur suzerain ottoman risquait sans cesse d'entraîner la Pologne dans une guerre. C'est surtout au début du XVIIe siècle que les Cosaques, sous la conduite de chefs de talent comme le célèbre Sahaïdatchny, organisèrent de grandes expéditions maritimes en mer Noire. Ils pillèrent et brûlèrent des ports criméens comme Caffa (Théodosie), un grand marché d'esclaves, mais aussi anatoliens, et en 1615, ils attaquèrent même les faubourgs de Constantinople. Ces exploits célébrés par les bardes cosaques, les kobzars, forçaient l'admiration de l'ennemi ; d'après le chroniqueur ottoman Nadjim, « Il est impossible de trouver sur cette terre des hommes plus audacieux et qui se soucient moins de la mort [...]. Leur habileté et leur intrépidité dans les combats navals en font des ennemis plus redoutables que tout autre. »

D'un autre côté, les Cosaques constituaient en cas de nécessité un renfort bienvenu pour l'armée polonaise ; en 1620, lors de l'invasion ottomane de la Pologne, ils contribuèrent de façon décisive à la victoire de Khotyn.

Mais les Cosaques étaient surtout un facteur de troubles internes. À plusieurs reprises, à la fin du XVIe et dans la première moitié du XVIIe siècle, ils se révoltèrent, parfois sous le prétexte de défendre l'orthodoxie contre le prosélytisme catholique des Polonais, et l'armée royale eut souvent du mal à les soumettre. Après une décennie de « Calme d'Or » suivant la répression particulièrement féroce du soulèvement de 1637, une nouvelle grande révolte éclata en 1648 sous la conduite de Bohdan Khmelnytsky et dégénéra en guerre de libération ukrainienne, marquée de part et d'autre par de terribles cruautés. Khmelnytsky fut élu hetman, titre porté par les généralissimes polonais et lituaniens, et qui n'a rien à voir avec celui d'ataman ; il fonda un véritable État cosaque en Ukraine mais ne put maintenir son indépendance. En 1654, il conclut avec le tsar de Moscovie l'accord de Péréïaslav, par lequel les Cosaques d'Ukraine, sauf les Zaporogues de la Sitch, passaient sous la juridiction moscovite.


Les communautés cosaques de la steppe russe

Aux confins méridionaux de la Moscovie, la plus grande communauté cosaque était celle du Don ; elle donna naissance à celles de la Volga, de l'Oural, et du Térek, au nord du Caucase. Toutes demeurèrent pratiquement indépendantes jusqu'au XVIIe siècle. Elles étaient, comme les Cosaques d'Ukraine en Pologne, à la fois des réservoirs de guerriers et des viviers de mécontents et de révoltés, d'autant qu'elles accueillaient volontiers les paysans en fuite. C'est pourquoi leur rôle dans l'histoire de la Moscovie des XVIe-XVIIe siècles est très contrasté. Ce sont des Cosaques qui, sous le fameux Iermak, entamèrent en 1582 la conquête de la Sibérie – il s'agissait à l'origine d'une opération de représailles commanditée par les marchands moscovites de l'Oural ! – et l'offrirent au tsar Ivan le Terrible. Ils furent par la suite le fer de lance de la colonisation russe de la région. Mais ce sont aussi des Cosaques qui contribuèrent aux désordres du « Temps des Troubles » des années 1600-1610 en soutenant divers prétendants au trône. La plus grande menace intérieure que connut ensuite la Moscovie fut la « révolution cosaque » de Stenka Razine, officier du Don en rupture avec l'État, qui dirigea un grand soulèvement dans les steppes russes en 1669-1671.


La « domestication » des Cosaques

Ce double aspect explique que la Moscovie et, plus encore, le nouvel empire russe fondé par Pierre Ier en 1721 aient voulu mettre la force cosaque à leur service exclusif. En Ukraine, l'« Hetmanat » fondé par Khmelnytsky ne survécut qu'un siècle à son union à la Moscovie. État autonome administré par la caste cosaque, foyer d'une culture baroque brillante, il vit ses libertés rognées progressivement, surtout après l'échec du soulèvement indépendantiste de l'hetman Mazepa qui s'était allié à la Suède (1708-09). Catherine II contraignit le dernier hetman à abdiquer (1764) et transforma l'Hetmanat en provinces russes de droit commun. La Sitch zaporogue d'Ukraine méridionale, demeurée pratiquement indépendante, fut détruite en 1775. Ces évènements marquèrent le début de la russification intensive de l'Ukraine centrale et orientale, privée de son cadre politico-militaire traditionnel. Le souvenir idéalisé de la période cosaque devint un mythe national, au service de « l'unité russe » comme dans le célèbre roman de Gogol Taras Boulba, ou d'un nouveau patriotisme ukrainien comme dans la poésie de Taras Chevtchenko (1814-61).

Les autres communautés cosaques survécurent et furent renforcées, et de nouvelles furent créées, mais elles étaient désormais vouées exclusivement au service de l'État. Les dernières grandes révoltes, comme celle de Pougatchov dans l'Oural (1772-1774) furent impitoyablement écrasées. Les Cosaques devinrent une caste militaire dont les membres, en échange de divers privilèges et d'une autonomie interne réduite, devaient un très long service militaire, généralement comme cavaliers légers. Ils étaient employés sans ménagement dans les guerres et on sait quel souvenir cuisant ils laissèrent aux envahisseurs français de 1812 ! Ils participèrent aussi à la colonisation des territoires conquis au Caucase et en Asie centrale, et même, à la fin du XIXe siècle, au maintien de l'ordre dans les villes.


La révolution et l'époque soviétique

À la veille de la révolution, il existait onze « armées » territoriales cosaques en Russie méridionale, de la mer Noire à l'océan Pacifique. Les plus grandes, celles du Don, du Kouban, de l'Oural, constituaient des sortes de micro-ethnies aux caractéristiques très affirmées. On considère habituellement que les Cosaques prirent en 1917 le parti des forces anti-bolchéviques « blanches » mais la réalité est plus complexe : d'une part, il y eut aussi des Cosaques chez les « Rouges » ; d'autre part, beaucoup d'entre eux tentèrent de restaurer sous une forme modernisée leurs anciennes libertés. Des États cosaques autonomes existèrent en 1917-20 dans les régions du Don et du Kouban, et différentes formules fédérales furent étudiées entre eux et avec d'autres groupes minoritaires de Russie méridionale.

En Ukraine, l'héritage cosaque inspira diverses forces politiques, des patriotes indépendantistes aux anarchistes du célèbre Makhno. L'Hetmanat fut même restauré brièvement et le général Skoropadsky proclamé hetman (avril-décembre 1918).

Sous le régime soviétique après 1920, le statut et l'autonomie cosaques furent supprimés et les Cosaques eux-mêmes, considérés comme classe privilégiée liée à l'ancien régime, subirent diverses vagues de répression. Ce n'est qu'en 1936, les menaces de guerre se précisant, que Staline recréa des régiments de cavalerie cosaque qui se distinguèrent ensuite en 1941-45. Mais beaucoup de Cosaques de souche, traumatisés par deux décennies de persécution, se rallièrent en 1941 aux Allemands. À la fin de la guerre, la Wehrmacht comptait un « corps de cavalerie cosaque » fort de six régiments ; ces hommes et les dizaines de milliers de civils qui les accompagnaient furent livrés en 1945 aux Soviétiques par les Britanniques auxquels ils s'étaient rendus et furent par la suite exterminés pour la plupart.

Après 1945, les régiments cosaques de l'armée soviétique furent dissous et l'histoire cosaque considérée comme définitivement close.


Renaissance et héritage

La chute du régime en 1991 a permis une vigoureuse résurgence des traditions cosaques, sous des formes différentes en Russie et en Ukraine. En Russie méridionale, les descendants des Cosaques ont réclamé – et dans une certaine mesure obtenu – la restauration de leur autonomie ancienne et leurs organisations ont un grand poids local, en particulier dans les régions du Don et du Kouban. Des unités cosaques ont été recréées dans l'armée russe. En Ukraine, le mouvement cosaque se veut une force patriotique non-partisane. Il est encore trop tôt pour discerner l'avenir possible de ces surgeons modernes du vieux phénomène cosaque, une fois retombé l'enthousiasme des années 1990.

Quoi qu'il advienne de cette renaissance controversée, cinq siècles d'aventure cosaque ont laissé leur empreinte sur l'Europe orientale et certaines parties de l'Asie. Et l'héritage culturel des Cosaques est considérable, des chants épiques célébrant leurs exploits et leurs malheurs aux églises baroques construites grâce au mécénat des hetmans d'Ukraine, sans compter les innombrables œuvres littéraires, musicales ou picturales qu'ils ont inspirées dans leurs pays et en Occident.

Iaroslav Lebedynsky
Septembre 2002
 
Bibliographie
Cossack Cossack
M. Grushko
Londres, 1993

Les Cosaques. Une société guerrière entre libertés et pouvoir. Ukraine 1490-1790 Les Cosaques. Une société guerrière entre libertés et pouvoir. Ukraine 1490-1790
Iaroslav Lebedynsky
Errance, Paris, 2004

Les Cosaques Les Cosaques
P. Longworth
Albin Michel, Paris, 1972

The Cossacks : An Illustrated History The Cossacks : An Illustrated History
John Ure
Overlook Press, 2002

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