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Les conquistadors et le mythe de l'Eldorado
Philippe Conrad
Historien, rédacteur en chef de la Nouvelle Revue d'Histoire

À peine débarqué dans l'archipel antillais, Christophe Colomb y constata la présence de l'or, dont la quête fut l'une des préoccupations essentielles des découvreurs du Nouveau Monde. L'arrivée à Séville d'une première cargaison du précieux métal suscita les vocations que l'on imagine chez bon nombre d'hidalgos castillans qui ne trouvaient plus dans la lutte contre les Maures – conclue par la prise de Grenade, l'année même où étaient découvertes les « Indes occidentales » – l'occasion de conquérir la gloire et la fortune qu'ils allaient désormais chercher sur des terres inconnues… Ainsi naquit un mythe qui survécut jusqu'au XIXe siècle, et dont l'historien Philippe Conrad, auteur de L'Or dans la jungle (éditions Philippe Lebaud-1991), nous retrace les temps forts.

De la découverte des empires des Aztèques et des Incas…

Parvenu en septembre 1513 sur la côte occidentale de l'isthme de Panama, Vasco Nunez de Balboa peut contempler la « Grande Mer du Sud », baptisée bientôt du nom d'océan Pacifique par Magellan ; mais il s'intéresse surtout aux rumeurs qui situent plus au sud un royaume riche en or, celui des Incas du Pérou. Avant que Pizarro et une poignée d'hommes n'aillent s'en emparer, les Espagnols auront découvert, après avoir pris pied sur les côtes du Mexique, l'existence d'un autre empire, celui des Aztèques, rapidement subjugué par Hernan Cortes. Maître de Tenochtitlan, la future Mexico, le conquérant y découvre d'immenses trésors dont une partie – le quinto real, ou « cinquième du Roi » – est rapidement expédiée en Espagne pour y faire l'admiration de Charles Quint et de sa cour. Les richesses du Nouveau Monde paraissent alors inépuisables, et Francisco Pizarro obtient bientôt du souverain l'autorisation d'entreprendre la conquête du Pérou, réalisée de 1531 à 1533. Les ressources de ce pays sont telles que les chroniqueurs ont du mal à décrire l'abondance du métal jaune, utilisé à des fins exclusivement ornementales. La seule « rançon » de l'Inca Atahualpa représente ainsi plus d'un million cinq cent mille pesos d'or. La découverte et la conquête de ces fabuleux royaumes ont pour conséquence l'arrivée à Séville de quantités toujours plus importantes de métal précieux : l'or, mais aussi l'argent après la découverte des mines du Potosi ou de Zacatecas. Il y a là, pour Charles Quint et pour son successeur Philippe II, une manne indispensable au financement de leur grande politique européenne, et les besoins du roi d'Espagne dépassent rapidement ce que pouvait fournir la simple fusion des trésors aztèques ou incas. Ces besoins stimulent la recherche d'autres empires de l'or, dont on imagine l'existence dans les immensités encore inconnues du continent américain. Au nord du Mexique, Coronado et Melchior Diaz recherchent vainement les fabuleuses « cités de Cibola » mais certains témoignages indigènes suggèrent la présence, au nord-est de l'Amérique du Sud, d'un royaume de « l'Homme doré », l'El Dorado, souverain local qui se couvrait le corps de poudre d'or avant de plonger chaque matin dans un lac sacré… Dès la fin des années 1520, avant que ne soit réalisée la conquête du Pérou, certains n'hésitent pas à s'enfoncer dans la jungle vénézuélienne à la recherche de la « ville de l'or » et, pendant près de trois siècles, les expéditions se succéderont pour découvrir ce fabuleux royaume dans les immensités hostiles des llanos du bassin de l'Orénoque ou de « l'enfer vert » amazonien.

…à la recherche du royaume de l'Homme doré

Concédé aux banquiers Welser – auprès de qui Charles Quint s'était endetté pour assurer son élection impériale – le Venezuela constitue la première base de départ des chercheurs du royaume de l'El Dorado. Parti de Coro, Ambrosius Ehinger doit affronter une nature et des indigènes hostiles, et il finit sous les flèches indiennes. En 1539, Nicolas Federmann parvient à trouver – après deux ans d'errance à travers les llanos et les jungles des tierras calientes du bassin de l'Orénoque – le col qui lui permet d'accéder au plateau andin. Ces prairies d'altitude au climat favorable abritent certainement la cité de l'or… mais Federmann doit rapidement déchanter, car il ne rencontre là que deux expéditions espagnoles, arrivées à peu près au même moment sur ce plateau du Cundinamarca où, grâce au commerce du sel et des étoffes, le peuple chibcha a pu accumuler certaines quantités d'or sans qu'il existe pour autant des gisements aurifères locaux. Venu de Santa Marta, sur la côte colombienne, Gonzalo Jimenez de Quesada fonde alors la « Nouvelle Grenade » et la ville de Santa Fé de Bogota. Arrivé de Quito, Sébastien de Belalcazar, parti lui aussi à la recherche de l'or, constate à son tour que le Cundinamarca n'est pas un nouveau Pérou…

D'ouest en est, d'exploits en massacres

Les conquistadors sont déçus mais ne doutent pas de l'existence du royaume de l'Homme doré, qu'ils chercheront désormais vers l'est, au-delà de la Cordillère orientale, au cœur de l'Amazonie.

La présence de forêts de canneliers dans les vallées du versant oriental des Andes encourage certains à imaginer un fructueux commerce d'épices, et Gonzalo Pizarro organise dans ce but une expédition… qui doit également rechercher le pays de l'El Dorado.

Embarqué sur un petit brigantin, l'un de ses lieutenants, Francisco de Orellana, descend le rio Coca, puis le rio Napo pour aboutir au cours du gigantesque Maranon. Les nombreux villages installés au bord du fleuve et les témoignages des Indiens – pressés de se débarrasser des nouveaux venus – font croire aux Espagnols qu'ils sont à proximité de l'Eldorado des Omaguas – le terme désignant désormais un pays. Le chroniqueur Gaspar de Carvajal rapporte qu'après le confluent avec le rio Negro, lui-même et ses compagnons ont été attaqués par des femmes guerrières, avatars américains des Amazones antiques qui donnent alors leur nom au plus puissant fleuve du monde. Le petit navire et son équipage ayant atteint le delta et les eaux de l'Atlantique en août 1542, Orlelana sera promu par Charles Quint adelantado et capitaine général de la Nouvelle Andalousie qu'il vient de traverser. Il n'avait pas découvert le fabuleux royaume dont il rêvait mais avait réalisé, en descendant l'Amazone, une « première » géographique appelée à entrer dans l'histoire.

En 1560, une fois terminées les guerres civiles qui ont affecté la colonie, le vice-roi du Pérou, soucieux de se débarrasser d'une population d'aventuriers jugés trop turbulents, confie à Pedro de Ursua le commandement d'une expédition chargée de découvrir le fameux Eldorado des Omaguas évoqué par Carvajal. Les conquistadors s'embarquent sur les eaux du Maranon pour descendre son cours et suivre le même trajet qu'Orellana, mais l'aventure se termine fort mal. Un certain Lope de Aguirre, personnage de sac et de corde, fait assassiner Ursua puis son lieutenant Fernando de Guzman avant de prendre le commandement. Sceptique quant à l'existence de l'Eldorado et désireux de s'emparer des richesses bien réelles du Pérou, Aguirre quitte le cours de l'Amazone pour remonter le rio Negro et atteindre la région du canal de Cassiquiare où se mêlent les eaux des bassins de l'Amazone et de l'Orénoque. Il rejoint ce fleuve et le descend jusqu'à son embouchure pour s'emparer de l'île de Margarita et y lancer un appel à la révolte contre le vice-roi. Ce projet délirant est voué à l'échec et, après force massacres, Aguirre trouve la mort à l'issue d'une équipée terrifiante, immortalisée il y a une vingtaine d'années par le cinéaste Werner Herzog.

La quête de l'Eldorado n'est pas terminée pour autant et, en 1569, c'est le conquérant de Bogota, Gonzalo Jimenez de Quesada qui, presque septuagénaire, reprend la route des llanos du bassin de l'Orénoque pour y rechercher la mythique cité de l'or. Il sillonne en vain pendant trois ans ces étendues hostiles et y perd la plupart de ses compagnons. Quand il meurt à soixante-dix-neuf ans, les territoires qui lui ont été confiés naguère par Philippe II reviennent par héritage à sa nièce ; et c'est l'époux de celle-ci, Antonio de Berrio, qui entreprend sans succès de rechercher l'Eldorado plus à l'est, dans la direction du massif des Guyanes où la rumeur place désormais le fabuleux royaume. Il doit compter avec un concurrent sérieux, l'Anglais Walter Raleigh, qui cherche lui aussi vainement la ville mythique de Manoa dans la haute vallée du Caroni, un affluent de la rive droite de l'Orénoque. L'échec de Raleigh lui sera fatal puisque, à l'issue d'une nouvelle tentative malheureuse, le roi Jacques Ier le fera décapiter en 1618.

La fin d'un mythe

La quête de l'Eldorado se poursuit cependant et, en 1599, la carte du Hollandais Hondius situe la cité de l'or dans le massif guyanais, au bord d'un lac baptisé Parima – information confirmée par le cartographe Théodore de Bry qui présente Manoa comme « la plus grande ville du monde entier ». De nouvelles reconnaissances du cours de l'Amazone dissipent bientôt l'illusion entretenue autour de l'Eldorado des Omaguas et, en Guyane, la remontée du fleuve Essequibo ne permet pas de découvrir le lac Parima. Dès 1703, le géographe Delisle émet des doutes sur l'existence de Manoa et les explorateurs hollandais qui s'enfoncent au XVIIIe siècle dans l'intérieur de la Guyane ne peuvent que constater l'absence d'un tel royaume. À défaut d'exister, celui-ci accède à la gloire littéraire avec la publication, en 1759, du Candide de Voltaire mais, quelques décennies plus tard, Alexandre de Humboldt porte le coup de grâce au mythe de l'Eldorado. Sillonnant pendant cinq ans, à partir de 1799, les « terres équinoxiales du Nouveau Monde » le voyageur allemand visite toutes les régions où on l'a jadis recherché et n'en trouve pas la moindre trace. Il constate également que le lac de Guatavita où plongeait le souverain chibcha (une fois l'an, et non quotidiennement) n'a pas livré les quantités d'or espérées. Peu de temps après lui, les explorations de Richard et Robert Schomburgkh permettent d'en finir avec l'Eldorado guyanais, et la découverte des sites aurifères de Californie et d'Australie déplace bientôt vers d'autres horizons les rêves de fortune rapide.

Le Nouveau Monde ne comptait que deux grands empires susceptibles de livrer leurs trésors, mais son immensité pouvait entretenir l'espoir d'en découvrir d'autres. Si la soif de l'or qui animait les conquistadors se révéla finalement vaine, l'exploration de l'Amérique du Sud leur doit en revanche beaucoup.

Philippe Conrad
Octobre 2000
 
Bibliographie
L’or dans la jungle L’or dans la jungle
Philippe Conrad
Editions Philippe Lebaud, Paris, 1991

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