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Les cités sanctuaires de Ceylan
Carisse Busquet
Diplômée de l’Institut d’art et d’archéologie de Paris I

L'art du Sri Lanka est le fruit de la rencontre du bouddhisme Theravada et de monarques fidèles à l'esprit de cette confession, sinon à sa lettre : dagoba, vatadage, temples, monastères vont littéralement éclore comme autant de somptueux lotus, ponctuant l'île de purs dômes blancs autrefois étincelants d'or et de pierres précieuses. Mais s'il emprunte à l'Inde son vocabulaire architectural de base, il a su créer ses propres formes – comme le vatadage circulaire – et se forger une iconographie à la fois poétique avec les Demoiselles de Sigiriya, et puissante avec le Gal Vihara de Polonnaruwa. Carisse Beaune-Buquet est coauteur avec Gérard Busquet de plusieurs ouvrages sur l'Asie du Sud, dont Sri Lanka, chez Larousse et Sri Lanka Aujourd'hui aux éditions du Jaguar.

Le roi et le moine

Paradoxalement cette île, peuplée à soixante-dix pour cent de Cinghalais bouddhistes et à vingt pour cent de Tamouls hindous, fut pour la première fois mentionnée dans l'épopée hindoue du Ramayana. Lanka est le lieu de séquestration de Sita, l'épouse de Rama, enlevée par le démon Ravana, originaire de l'île. La légende s'efface devant l'histoire au moment où, sur la colline de Mihintale, en 247 avant J.-C., le jour de la pleine lune de Poson (de mi-mai à mi-juin), le moine Mahinda, fils de l'empereur indien Ashoka, convertit au bouddhisme le souverain cinghalais Devanampiya Tissa. À l'endroit où eut lieu cette rencontre décisive s'élève aujourd'hui l'Ambasthale dagoba. Du haut de ses mille cinq cents marches, Mihintale se dote de temples, de dagoba et de monastères. Le pèlerin Fa-Hsien y recensait deux mille moines au Ve siècle. Aujourd'hui ne subsiste plus que la salle du chapitre d'un monastère, le Kantakya cetya, dont les chapelles cardinales ont conservé leurs magnifiques sculptures. Mais Mihintale n'est qu'à onze kilomètres d'Anuradhapura…

Anuradhapura ou le rayonnement du bouddhisme

Située dans la plaine sèche du Rajarata, la « terre des Rois », Anuradhapura fut la première cité-sanctuaire de l'île. Fondée au Ve siècle par le roi semi-légendaire Pandukabhaya, c'est Devanampiya Tissa qui lui confère l'aura dont elle ne se déparera pas douze siècles durant. Cette première capitale de Ceylan jadis entourée de quatre-vingts kilomètres de remparts est à la fois un modèle d'urbanisme – système d'adduction d'eau, égouts collecteurs – et le plus grand centre artistique, intellectuel et religieux. Son université est avec celle de Nalanda, dans le nord de l'Inde, l'un des hauts lieux de la civilisation bouddhiste : moines et laïcs y étudient le droit, la médecine, la littérature, les textes sacrés et la grammaire pâli, la langue sainte du bouddhisme Theravada.

« Anuradhapura est pleine de temples et de palais dont les flèches dorées étincellent au soleil… » relate le Mahavamsa, la plus ancienne chronique historique de l'île. Le pèlerin chinois Fa-Hsien (Ve siècle), qui y séjourna deux ans atteste : « La population de l'île est très pieuse et sincère dans sa foi… On dit qu'il y aurait soixante mille moines dans le royaume. » Il évoque aussi l'or, l'argent et les pierres précieuses qui la constellaient. Aujourd'hui, si la polychromie des peintures, des sculptures et les revêtements de métaux précieux d'antan ont quasiment disparu, on peut les imaginer grâce au témoignage des chroniques. Ainsi sait-on que le Thuparama (IIIe siècle avant J.-C.), édifié pour abriter la clavicule du Bouddha, est le plus ancien dagoba de l'île, maintes fois remanié et embelli depuis sa création jusqu'au déclin de la capitale (XIIe siècle). Le roi Kassyapa (473-491) constella le pinacle de joyaux ; Mahinda III (787-807) le recouvrit d'or rehaussé de bandeaux d'argent. Le grand Ruvanveliseya dagoba, fondé par le roi Dutugemunu (IIe siècle avant J.-C.) était si grand qu'il fut surnommé « le grand Stupa » : les vicissitudes de l'histoire et des restaurations l'ont aujourd'hui réduit de moitié, soit cinquante-cinq mètres. Son reliquaire donne l'idée la plus juste de l'élancement et du volume initial des premiers dagoba. Il incarne le classicisme : noble volée de marches, terrasse circulaire à la base et magnifique dôme blanchi à la chaux, surmonté du cubicule carré et de l'ombrelle. Dutugemunu ordonna également la construction de ce qui fut le plus grand monastère, appelé maintenant le Palais de Bronze : « Le palais, de forme carrée, mesurait cent coudées de chaque côté et ses neuf étages s'élevaient à une hauteur égale. À chaque étage existaient cent chambres, toutes ornées avec la plus grande magnificence. Au centre du palais était une salle toute dorée… » dit le Mahawansa. Aujourd'hui, mille six cents piliers sont les magnifiques et émouvants vestiges de ce palais-monastère, illustration poignante de l'impermanence. Autre contemplation de l'éphémère : l'Abhayagiri dagoba (Ier-IIe siècles), le plus haut reliquaire de l'ancienne capitale (cent mètres) fut au IIIe siècle le bastion du bouddhisme Mahayana, dont l'idéal altruiste se heurta au conservatisme du bouddhisme Theravada.

Au Xe siècle, la meurtrière invasion de Rajaraja Ier Chola venu du sud de l'Inde – ce ne fut pas la première incursion des Tamouls, mais la plus destructrice – marque le déclin du premier âge d'or cinghalais. Les rois et princes fuient dans le Ruhuna, de tout temps territoire de repli situé plus au sud. Au sortir de ce sombre Xe siècle, Polonnaruwa, qui avait commencé à prendre temporairement le relais d'Anuradhapura dès le VIIIe siècle, va définitivement l'éclipser.

Polonnaruwa : la double empreinte

Décrétée capitale dans le tumulte des lances par Vijaya Bahu au XIe siècle, Polonnaruwa bénéficie aux XIe-XIIe siècles de puissants souverains-architectes tels Parakrama Bahu Ier (1153-1186) et Nissamka Malla (1186-1196). L'ensemble rupestre du Gal vihara (XIe) comporte quatre magnifiques sculptures du Bouddha : les deux premières dans la position de la profonde absorption méditative ; la troisième, allongé dans la position du parinirvana (littéralement « passage au-delà du nirvana »), le visage et le corps empreints d'une sérénité surnaturelle ; à sa tête, un quatrième en pied méditant la souffrance, les bras croisés sur la poitrine, le visage grave.

Le portrait en pied du roi Parakrama Bahu Ier est une autre sculpture colossale, mais d'inspiration profane. D'une facture plus lourde, chargé d'une humanité belliqueuse, il se dresse face au grand réservoir qu'il fit creuser et que l'on nomma l'« océan de Parakrama ».

Les vatadage, ou « maisons des images » sont les plus belles réalisations architecturales de Polonnaruwa. De plan circulaire, le Vatadage (XIIe siècle) comporte deux terrasses circulaires menant à un petit dagoba, orné de quatre bouddhas aux points cardinaux. Le seuil donnant accès à une volée de marches sculptées est orné d'une extraordinaire « pierre de lune », surface semi-circulaire sur laquelle sont gravés en bas-relief des bandeaux aux motifs animaliers et floraux. Quant au dagoba appelé Lata Mandapaya, il se caractérise par ses piliers aux fûts incurvés, coiffés de chapiteaux en forme de lotus ouvert. Bien qu'étant également des sanctuaires bouddhiques, le Thuparama et le Lankatilaka adoptent le plan des temples dravidiens hindous de la première période chola, intégration qui témoignage de la coopération artistique entre Tamouls et Cinghalais lors des brefs temps de paix.

Plusieurs temples hindous s'élèvent à Polonnaruwa, dont le Shivale n° 1 (VIIIe siècle), le plus bel exemple d'architecture dravidienne sur le sol cinghalais qui renferme en sa cella un lingam et une yoni, emblèmes traditionnels de Shiva. Le Sat Mahal Prasada, étrange dagoba pyramidal constitué de sept niveaux dont la surface diminue proportionnellement à l'élévation, est peut-être d'inspiration cambodgienne.

Quant à l'architecture palatiale, elle est mieux conservée qu'à Anuradhapura. Du palais à sept étages qui servait de résidence à Parakrama Bahu Ier et à ses successeurs subsistent deux niveaux, ainsi que la splendide salle du Conseil, décorée de hauts reliefs animaliers.

Les rois et l'eau

Anuradhapura et Polonnaruwa, situées dans la zone sèche du Rajarata n'auraient pu perdurer pendant environ quinze siècles (à elles deux) si leurs souverains n'avaient compris que l'adduction et la maîtrise de l'eau étaient aussi vitales que la construction de temples. « Pas une seule goutte d'eau ne devrait atteindre la mer avant d'avoir bénéficié à l'homme », proclamait ainsi Parakrama Bahu Ier. Aussi conçurent-ils, assistés d'ingénieurs hydrauliciens extraordinaires, des canaux – celui de Kalawewa a quatre-vingt-six kilomètres de long – des réservoirs gigantesques – l'« océan de Parakrama Bahu » mesure 2 500 hectares – et de nombreux bassins ablutionnels…

Kandy ou la dernière renaissance

Au XIIIe siècle, de nouvelles invasions tamoules doublées d'incursions malaises contraignent les souverains et leur population à se réfugier dans les montagnes et jusqu'au littoral du Sud-Ouest. Du XIVe au XVe siècles, des roitelets cinghalais fondent plusieurs capitales éphémères : Dambadeniya, Kurunegala, Kotte… D'autres invasions, venues d'Europe et tout aussi meurtrières, ravagent l'île au début du XVIe siècle : Portugais (les plus destructeurs), puis Hollandais et Britanniques dominent l'île pendant quatre siècles. Seul bastion de résistance, Kandy est fondée en 1542 par un obscur prince cinghalais. Tout à tour assiégée et victorieuse, elle tiendra tête à tous ses ennemis occidentaux jusqu'en 1815, date à laquelle elle tombe aux mains des Anglais. Les pillages et les féroces répressions des puissances colonisatrices ont laissé peu de vestiges antérieurs au XIXe siècle, à l'exception du Dalada Maligawa (XVIIe-XVIIIe siècles) qui abrite la dent du Bouddha, symbole de la légitimité spirituelle et temporelle de Ceylan. Depuis la conversion au bouddhisme, la relique a suivi tous les souverains cinghalais dans leurs nombreuses capitales. Le temple de Dalada Maligawa s'anime trois fois par jour lorsque la foule se presse pour la contempler et pendant les dix jours de l'Esala Perahera (juillet-août), où la dent est promenée solennellement à dos d'éléphant selon un rituel complexe. La relique est gardée derrière de magnifiques portes incrustées d'argent et d'ivoire. Mais Kandy, sertie dans des vals de camaïeux verdoyants, recèle aussi les féeriques jardins tropicaux de Peradeniya…

Carisse Busquet
Septembre 1999
 
Bibliographie
Sri Lanka. Vision de l'île de Ceylan Sri Lanka. Vision de l'île de Ceylan
Suzanne Held
Vision
Hermé, Paris, 1999

Royautés bouddhiques. Asoka, la fonction royale à Ceylan Royautés bouddhiques. Asoka, la fonction royale à Ceylan
Robert Lingat
Asoka, la fonction royale à Ceylan
Recherches d'histoire et de sciences sociales
éditions de l'EHESS, Paris, 1989

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