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Les Cimmériens au Proche-Orient, du mythe à l'histoire
Dominique Charpin
Directeur d'études à l'EPHE, Sorbonne (section des Sciences historiques et philologiques)
Parmi les différentes vagues de peuples nomades qui envahirent le Proche-Orient au premier millénaire avant notre ère, les Cimmériens, peuple mythique évoqué dans l'Odyssée, occupent une place de choix aux VIIIe-VIIe siècles. Ni leur nom, ni celui de leurs rois ne permettent de définir avec certitude leur appartenance ethno-linguistique ; il est toutefois probable que l'on ait affaire à un peuple iranien, comme les Scythes dont ils ont été proches. Les informations relatives aux Cimmériens sont issues en grande partie des récits militaires de leurs adversaires, les Assyriens. Dominique Charpin nous donne à lire un extrait de ces annales où les rois assyriens priaient les dieux de les aider à vaincre ceux qui représentaient une grande menace pour la stabilité de leur empire, les Cimmériens.

Une tradition classique imprécise

Les Cimmériens sont connus par deux groupes de sources totalement distincts : les auteurs gréco-romains et les textes cunéiformes. Le plus ancien des témoignages de la tradition classique se trouve dans l'Odyssée : les Cimmériens y sont décrits comme un peuple mythique habitant près de l'entrée des Enfers, ce qui montre qu'à l'époque de la fixation du texte, aucun contact direct n'avait encore eu lieu. À une exception près, les témoignages classiques sont d'ailleurs de seconde ou de troisième main. Il s'agit le plus souvent de commentaires à propos du texte homérique, plus ou moins bien informés. Dans l'esquisse qu'il donne de l'histoire de la Lydie, Hérodote fournit également un certain nombre de renseignements. Au total, les maigres données qu'on trouve dans la tradition classique sont à soumettre à une sérieuse critique.


Des sources cunéiformes contemporaines

Les témoignages issus du Proche-Orient préclassique sont de nature toute différente. Il s'agit en effet de documents écrits au moment même où eurent lieu les contacts entre les Cimmériens et les Assyriens. Ce sont, pour une part, des annales royales. Ces textes, commandités par les souverains, contenaient le récit des campagnes militaires qu'ils menaient chaque année. Ce genre littéraire obéit à des règles très particulières, que l'historien doit être capable de décoder, comme le montrera un extrait ci-dessous. La correspondance royale du temps de Sargon (721-705) et Assarhaddon (680-669) contient également un certain nombre d'informations relatives aux Cimmériens. On dispose enfin de consultations oraculaires dites « questions à Shamash ». Toutes ces sources ont l'avantage d'être précisément datées ou datables.


Au temps du roi Sargon

La première attestation des Cimmériens dans les sources néo-assyriennes remonte à 714 avant J.-C. Les Cimmériens occupaient alors les territoires de Transcaucasie centrale et menèrent un raid jusque dans la région au sud-est du lac d'Ourmia. Le roi ourartéen, Rousa Ier, qui contrôlait alors cette zone, tenta de riposter, mais il subit une grave défaite. C'est sans doute l'affaiblissement des Ourartéens suite à l'attaque des Cimmériens qui décida le roi néo-assyrien Sargon à se lancer dans sa grande campagne de 714. Il célébra celle-ci par des textes et par des images ; la lettre au dieu Assur d'une part, les bas-reliefs de Khorsabad d'autre part, en sont d'éloquents témoignages.

Aucune information sur les Cimmériens ne date du règne de Sennacherib. Cela s'explique notamment par la destruction des archives épistolaires de cette époque, consécutive à l'assassinat du roi assyrien. Mais les sources classiques permettent de dater des environs de 695 la destruction de Gordion par les Cimmériens : bien que la ville ait rapidement retrouvé sa prospérité antérieure, c'en était fini de la puissance politique de la Phrygie.


Les Cimmériens en Anatolie au temps d'Assarhaddon

La situation documentaire s'améliore considérablement sous Assarhaddon (680-669). Au début de son règne, les Cimmériens étaient situés en Cappadoce et en Cilicie. Les Cimmériens et leurs alliés – parmi lesquels les Mushku, autrement dit les Phrygiens – menaçaient alors les frontières occidentales de l'Assyrie. Dans un oracle qui fut sans doute prononcé lors du couronnement d'Assarhaddon, le dieu Assur adressa ses encouragements à ses sujets : « Écoutez, ô Assyriens ! Le roi a vaincu son ennemi. Votre roi a placé son ennemi sous son pied, du levant au couchant, du couchant au levant ! Je détruirai Melid (Malatya) ! Je détruirai […] ! [Je…] ! Je livrerai les Cimmériens à ses mains et mettrai le feu au pays d'Ellipi. Le dieu Assur lui a donné la totalité des quatre régions. Du levant au couchant il n'y a aucun roi qui l'égale ; il rayonne aussi brillamment que le soleil. » De fait, la campagne qui eut lieu en 679 est décrite dans les annales d'Assarhaddon comme une victoire sur les Cimmériens menés par leur roi Teushpa, mais il semble que la réalité fut moins glorieuse. C'est ce qui ressort de plusieurs textes de consultations oraculaires : les questions que le roi posait à ses dieux par l'intermédiaire de ses devins montrent le souci que lui donnaient encore les Cimmériens après 679.

Des textes datant de la seconde moitié du règne d'Assarhaddon décrivent cette fois les Cimmériens comme alliés des Mèdes et des Mannéens, actifs du côté de la frontière orientale de l'Assyrie. Ils fournirent notamment leur soutien à la révolte mède de 671-669.


Assurbanipal, Gygès et les Cimmériens

La menace constituée par les Cimmériens força le roi lydien Gygès à demander l'aide d'Assurbanipal vers 660. Dans ses annales, le souverain assyrien se complait à décrire le rêve que le dieu Assur était censé avoir envoyé au roi de Lydie. En voici un extrait, retrouvé sur un prisme d'argile découvert à Ninive par Rassam en 1854 et aujourd'hui conservé au British Museum :

Assur, le dieu qui m'a créé, a fait voir mon nom en rêve à Guggu (Gygès), roi de Luddi (Lydie), région de l'autre côté de la mer, endroit éloigné dont les rois, mes aïeux, n'avaient pas entendu mentionner le nom, en lui disant : « Embrasse les pieds d'Assurbanipal, roi d'Assyrie et vainc tes ennemis par la seule mention de son nom ! » Le jour où il vit ce rêve, il envoya un cavalier pour s'informer de ma santé. Il m'a transmis ce rêve qu'il avait vu et me l'a fait savoir par l'intermédiaire de son messager.

Après qu'il eut embrassé mes pieds royaux, il vainquit grâce à l'aide d'Assur et Eshtar, les dieux mes seigneurs, les Gimirraya (Cimmériens) qui avaient opprimé le peuple de son pays, qui n'avaient pas craint mes aïeux ni moi-même et n'avaient pas embrassé mes pieds royaux. Il plaça fers, menottes de fer et chaînes de fer sur deux chefs de villes parmi ceux qu'il avait vaincus et me les envoya avec d'importants présents.

Mais il cessa d'envoyer son cavalier qu'il avait constamment envoyé pour s'informer de ma santé. J'appris qu'il oublia l'ordre d'Assur, le dieu qui m'a créé, qu'il se fia à ses propres forces et devint arrogant. Il envoya ses troupes pour aider Psammétique, roi d'Égypte, qui avait rejeté le joug de ma seigneurie. Ayant appris cela, j'implorai Assur et Eshtar : « Que son cadavre soit jeté devant son ennemi et qu'on emporte ses ossements ! » Il arriva ce que j'avais demandé à Assur : son cadavre a été jeté devant son ennemi et on a emporté ses ossements. Les Cimmériens, qu'il avait foulés aux pieds grâce à la mention de mon nom, attaquèrent et dévastèrent tout son pays.

L'histoire est racontée sur un mode exemplaire : tant que Gygès accepta de reconnaître la supériorité des Assyriens, les divinités assyriennes lui octroyèrent la victoire. Cette reconnaissance se matérialisait par l'envoi d'une part du butin fait sur les Cimmériens. Dès que Gygès crut le danger écarté, il prit le parti du roi d'Égypte hostile aux Assyriens : la malédiction que jeta sur lui Assurbanipal se réalisa. De fait, les Cimmériens prirent Sardes et tuèrent Gygès vers 644. Quelques années plus tard, le roi des Cimmériens – Dugdammi dans les sources assyriennes, Lygdamis dans les sources grecques – mourut. On ne possède ensuite qu'une seule mention de son successeur dans les sources assyriennes. Il est vrai que la fin du règne d'Assurbanipal est très mal documentée et que les quinze dernières années de l'Empire virent les Assyriens s'entre-déchirer dans une guerre civile désastreuse. Les sources grecques montrent que vers 600, le lydien Alyattes fit définitivement disparaître la menace cimmérienne.

Dominique Charpin
Janvier 2002
 
Bibliographie
Les Cimmériens au Proche-Orient Les Cimmériens au Proche-Orient
A. I. Ivantchik
Orbis Biblicus et Orientalis 127
Fribourg & Göttingen, 1993

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