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Les catholiques en Ethiopie
Stéphane Ancel
Chercheur à l'INALCO
Les catholiques en Ethiopie sont aujourd'hui extrêmement minoritaires. Les relations ombrageuses du royaume chrétien d'Ethiopie et de Rome sont à l'origine de cette situation. Perçus comme une source de désordre et de conflits théologiques – ou comme des agents des puissances occidentales – les catholiques ne furent guère bien accueillis en Ethiopie. La première tentative d'implantation des jésuites en territoire éthiopien, vers 1603-1632, ne laissa pas un bon souvenir à la population locale ni à l'aristocratie, et valut aux catholiques une mauvaise réputation. C'est seulement au XIXe siècle que les catholiques purent s'installer à nouveau en Ethiopie pour donner naissance à la communauté actuelle.

 

Du concile de Chalcédoine aux croisades

 

L'Ethiopie chrétienne est restée à l'écart de la controverse théologique qui vit naître l'orthodoxie grecque et le catholicisme romain. Lorsque fut consommé le schisme entre Rome et Byzance au XIe siècle, l'Eglise copte – et avec elle son diocèse éthiopien – ne participait plus depuis longtemps aux controverses entre les chrétiens d'Occident et les chrétiens d'Orient. Ayant refusé les conclusions du concile de Chalcédoine sur la nature du Christ en 451, l'Eglise copte se sépara des communautés chrétiennes de Byzance et de Rome, à l'image des Eglises syrienne, nestorienne et arménienne. Simple diocèse de l'Eglise copte, l'Ethiopie suivit ce mouvement pour rejoindre le rang des Eglises appelées encore aujourd'hui, « monophysites » ou « pré-chalcédoniennes ». La poussée musulmane du VIIe siècle isola profondément l'Ethiopie des autres communautés chrétiennes, y compris de celle à qui elle devait sa doctrine : l'Eglise copte. Cette dernière continua néanmoins à envoyer dans son lointain diocèse un moine qui y faisait office d'unique évêque pour le royaume. La présence de ce moine égyptien, qui ne participait que très peu à la vie religieuse de ses ouailles, n'empêcha pas l'Ethiopie de développer un christianisme original et d'accentuer son particularisme en matière de rite et de doctrine. L'intérêt de Rome pour la Terre sainte, consécutif aux croisades, mit indirectement en relation catholiques et chrétiens éthiopiens. De Jérusalem, l'Occident reçut des informations sur un étrange royaume chrétien, le royaume du prêtre Jean, situé au Levant. L'importance de cette nouvelle fut proportionnelle à l'espoir qu'on mettait en ce dernier pour prendre à revers les armées musulmanes. Du XIe au XIVe siècle, divers auteurs européens spéculèrent sur l'existence de ce royaume mythique. Ils le situèrent d'abord en Asie, le rattachant soit à la légende de l'apôtre Thomas, soit à la descendance de l'un des trois Rois mages. Les contacts pris à Jérusalem et en Terre sainte avec des pèlerins éthiopiens permirent ensuite de situer ce royaume plus au sud, vers l'Ethiopie. Cette opinion devait se généraliser au XVe siècle.


Des premiers contacts à l'alliance portugo-éthiopienne

 

Les premières relations entre l'Europe et l'Ethiopie datent du début du XVe siècle. Messagers et ambassades circulèrent, établissant les premiers contacts. En 1441, des religieux éthiopiens participèrent au concile de Florence ; la papauté accueillit alors également d'autres représentants des églises orientales, notamment le délégué du patriarche syriaque. La papauté accorda alors une église aux Ethiopiens, San Stifano dei Mori. Il fallut pourtant attendre 1520 pour voir une véritable ambassade européenne entrer et sortir librement d'Ethiopie. En effet, jusqu'alors, tous les voyageurs européens qui s'étaient rendus dans le royaume n'avaient pu obtenir, de ses autorités, le droit de le quitter. En 1487, le roi du Portugal envoya un émissaire en Ethiopie par l'est, la voie terrestre. En 1497, les navigateurs portugais réussirent à contourner l'Afrique pour atteindre les Indes. Ils occupèrent l'île de Soqotra en 1507 et envoyèrent un nouvel émissaire en Ethiopie. Aucun de ces deux voyageurs ne fut autorisé à quitter le pays. Un émissaire venu d'Ethiopie, un Arménien, arriva à Goa en 1512 et, trois ans plus tard, au Portugal. Le Portugal répondit par l'envoi d'une ambassade qui, arrivée en Ethiopie en 1520, y demeura jusqu'en 1526. Le chapelain de l'expédition fit le récit de leur aventure, apportant ainsi en Europe le premier récit véridique sur le « royaume du prêtre Jean ». Cependant, peu de temps après, des nouvelles alarmantes arrivèrent d'Ethiopie. Le roi des rois éthiopien était aux abois. A partir de 1529, celui-ci était en proie à un djihad mené par l'imam Ahmad ibn Ibrahim, surnommé Gragne – « le Gaucher » –, depuis Harar et les sultanats entourant l'Ethiopie. Le Portugal envoya alors un corps expéditionnaire en Ethiopie qui débarqua en 1541 ; les armées lusino-éthiopiennes parvinrent à mettre en déroute les armées du Gragne en 1543. Le Portugal tenait enfin l'alliance tant recherchée avec le Royaume éthiopien. Les ambitions lusitaniennes n'avaient pas changé. Depuis la fin du XVe siècle, le Portugal menait une politique expansionniste. L'Ethiopie ne faisait pas exception, et le vieux rêve de prendre à revers les musulmans était toujours présent. De son côté, Rome comptait bien profiter des ambitions portugaises pour gagner de nouvelles terres à la foi catholique. En effet, en ce milieu du XVIe siècle, la situation de la papauté était ambiguë. Si, en Europe, l'autorité papale était fortement contestée par la Réforme, elle était en constante progression dans les terres découvertes, notamment aux Amériques. Toutefois, le rattachement de l'Eglise éthiopienne au catholicisme romain s'avéra difficile.



L'aventure des missions catholiques

 

Les témoignages des différents membres des expéditions portugaises en Ethiopie décrivaient une population, certes chrétienne, mais hérétique et schismatique. Hérétique car l'Ethiopie refusait les conclusions de Chalcédoine, schismatique car elle ne reconnaissait pas la primauté du pape de Rome. La population s'adonnait également à des pratiques que ne reconnaissait pas le catholicisme, comme l'observation du sabbat et des interdits alimentaires bibliques, ou la circoncision. Le Portugal et Rome repensèrent donc, outre la possibilité d'une alliance avec l'Ethiopie, sa conversion même à la foi catholique sans laquelle, selon eux, l'alliance avec ce royaume devenait caduque. L'enjeu était important : établir une puissance catholique aux arrières du monde musulman à mi-chemin des Indes et de l'Europe. La Compagnie de Jésus, nouvellement créée, et son premier général, Ignace de Loyola, furent chargés de préparer une première mission catholique en Ethiopie. Les premiers membres de la mission catholique débarquèrent en 1557. Les relations avec la cour éthiopienne furent immédiatement extrêmement difficiles et les points de désaccord nombreux entre les religieux éthiopiens et les catholiques. Les rois éthiopiens Minas (1559-1563) et Särsä Dengel (1563-1597) s'opposèrent tous deux fortement aux catholiques. Les missionnaires se virent écartés de la cour et obligés de rester dans une province du Nord du pays. Le dernier jésuite mourut en 1567 sans que la mission catholique n'eût beaucoup progressé en Ethiopie. Il fallut attendre 1603, et l'arrivée du père Paez, pour qu'une seconde phase d'implantation soit engagée. Le père Paez, bénéficiant des querelles de succession qui agitaient alors la cour éthiopienne, se fit accepter dans l'entourage du souverain Susneyos (1607-1632). Il réussit, en 1621, à obtenir du roi son adhésion à la foi romaine. Il est difficile de dire lequel des deux personnages instrumentalisait le plus l'autre : Paez travaillait conjointement à l'expansionnisme romain et portugais tandis que Susneyos essayait d'affirmer son pouvoir personnel. Si de nombreux missionnaires parvinrent en Ethiopie, la mort de Paez et l'arrivée du père Alfonso Mendez en 1623 changèrent la situation. Les réformes religieuses mises en route furent plus ambitieuses. Elles touchèrent la vie religieuse des simples fidèles. Ainsi, la suppression du sabbat et des interdits alimentaires ainsi que l'interdiction de la circoncision provoquèrent de vives réactions. La population et la cour devinrent de plus en plus hostiles et Susneyos fut contraint d'abdiquer en 1632. Son fils Fasiladas lui succéda, inaugurant son règne par un avis d'expulsion contre tous les catholiques d'Ethiopie en 1633. Le ressentiment en Ethiopie fut profond. L'aventure jésuite dans le pays laissa des marques profondes au point que, pendant près de deux siècles, aucun missionnaire catholique ne put s'établir en Ethiopie. Deux tentatives de missions franciscaines, dirigées l'une par le frère Remedius Prutky de Bohème en 1752 et l'autre par le frère Tobias Gäbrä Egziabéher, Ethiopien converti, entre 1790 et 1797, échouèrent. Ces échecs allaient toutefois préparer un nouveau projet de mission en Ethiopie. Un père lazariste italien, Giusseppe Sapeto, se porta volontaire pour aller en Ethiopie, fondant, en 1838, une mission à Adoua, au nord du pays. Forte de ce succès, la Congrégation de la Mission envoya d'autres missionnaires, dont le père Justin de Jacobis, nommé supérieur en 1840. L'apostolat catholique se scinda alors en deux : aux lazaristes et à Jacobis incomba l'Ethiopie chrétienne, et aux capucins – avec à leur tête Mgr Massaja – les régions musulmanes et animistes de la corne de l'Afrique. A cette époque, le Royaume éthiopien souffrait d'un émiettement du pouvoir central. Le roi des rois ne possédait qu'un pouvoir de représentation et le territoire était fractionné en diverses régions où les princes locaux jouissaient d'une relative autonomie. Les missionnaires s'appuyèrent sur ces derniers pour faire du prosélytisme auprès de la population. S'ils étaient considérés jusque-là par les autorités laïques éthiopiennes comme des agents religieux – et donc facteurs de désordres –, ils furent désormais davantage regardés comme des représentants de l'Europe et de son triomphe technologique. Les objectifs de la conversion des chrétiens d'Ethiopie furent également modifiés. Il n'était plus question de changer les habitudes religieuses des chrétiens d'Ethiopie, mais seulement, avec l'apparition d'un rite catholique éthiopien, de les adapter au dogme catholique. Cependant, l'accession au pouvoir de Téwodros II en 1855 mit à mal les prétentions des catholiques. Très hostile à ces derniers et aidé par les autorités religieuses de son pays, il lança contre eux des persécutions et les fit expulser de son royaume en 1864. La mission catholique s'établit ainsi au nord, sur la côte de la mer Rouge. Le négus Yohannès IV, qui accéda au trône en 1870, eut, lui aussi, une politique très hostile aux catholiques. Toutefois, la situation changea avec l'arrivée au pouvoir de Ménélik II en 1889.



Les tourmentes du XXe siècle

 

Ménélik II doubla la superficie de l'Ethiopie par une politique expansionniste au sud et à l'ouest, soumettant à son autorité des régions majoritairement musulmanes et animistes. Les deux épiscopats catholiques de la corne de l'Afrique, ceux de Massaoua et Harar, se trouvèrent dans les frontières du royaume. Les Italiens s'installèrent en Erythrée et expulsèrent les missionnaires français pour les remplacer par des compatriotes. Le catholicisme progressa dans la nouvelle colonie italienne. Néanmoins, dans les régions chrétiennes du royaume d'Ethiopie, il se développa peu. Après la victoire sur les Italiens à Adoua en 1896, Ménélik ne mit pas fin aux relations avec les catholiques. Profitant de l'antagonisme entre les missionnaires italiens et français, il s'appuya sur ces derniers. Ménélik accepta la nomination d'un évêque catholique français à Addis Abeba et à Harar. Mgr Jarousseau, évêque d'Harar de 1900 à 1936, s'inséra dans la cour du négus, jouant un rôle d'intermédiaire entre les grandes puissances européennes et l'Ethiopie. Il fut même le précepteur du ras Tafari, futur Hailé Sélassié (1930-1974), fils du gouverneur d'Harar, le ras Makonnen. Toutefois, la situation des missionnaires catholiques était différente selon que les régions étaient sous le contrôle de l'Eglise éthiopienne ou pas. Les rapports restaient tendus entre les catholiques et l'Eglise éthiopienne. Cependant, les relations entre Rome et Addis Abeba étaient cordiales. Le Saint-Siège vit dans l'Ethiopie une terre de mission. Mais il était également obligé d'engager le dialogue avec l'Eglise éthiopienne qui commençait à se détacher du patriarcat copte pour contrecarrer les efforts des Russes et des Eglises orthodoxes à la rattacher à l'orthodoxie grecque. L'occupation du pays par l'Italie de 1936 à 1941 mit un coup d'arrêt aux relations entre Rome et l'Ethiopie sur un possible rapprochement. Durant cette période, les Italiens remplacèrent les missionnaires français de nouveau par des compatriotes. Après avoir retrouvé son trône en 1941, le négus Hailé Sélassié divisa, en 1944, le territoire éthiopien en deux zones. La première était ouverte aux prosélytismes catholique et protestant. Elle était composée des terres majoritairement musulmanes et animistes. La seconde devait rester, par contre, sous le contrôle exclusif de l'Eglise éthiopienne et représentait la grande région des hauts plateaux septentrionaux recouvrant les anciennes limites du royaume chrétien. Par cet accord, Hailé Sélassié ne fit que statuer sur une situation qui existait de facto. L'Eglise éthiopienne représentait une force politique, sociale et religieuse considérable. Autocéphale depuis 1959, elle devint ainsi une Eglise indépendante du patriarcat copte. Aussi, elle tendit à se rapprocher des orthodoxes grecs, plutôt que des catholiques. La révolution et la chute d'Hailé Sélassié en 1974 ne permirent pas aux catholiques d'espérer se développer de façon significative. Le nouveau régime décréta la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Par ce biais, les missions européennes purent théoriquement s'implanter sur les terres autrefois réservées à l'Eglise éthiopienne. Toutefois, la méfiance du pouvoir face à des éléments vus comme des agents des puissances occidentales ne permit pas aux missions catholiques de s'y développer. Aujourd'hui, la communauté catholique en Ethiopie – Erythrée exclue – compte près de quatre cent cinquante mille membres. La grande majorité se regroupe en dehors des régions contrôlées historiquement par l'Eglise éthiopienne, en pays oromo, et dans l'extrême Sud du pays. La plus grande concentration de catholiques sur les hauts plateaux se situe au Tigray, autour de la ville d'Addigrat, à la frontière de l'Erythrée. Depuis quelques années, les relations entre les catholiques et l'Eglise éthiopienne se sont améliorées. Le prosélytisme protestant est en plein essor en Ethiopie et les anciens ennemis se sont trouvé des points d'entente. Cependant, cette bonne cohabitation se fait seulement sur le plan local. Le rapprochement de l'Eglise éthiopienne avec les Eglises grecques orthodoxes continue au détriment de Rome.
Stéphane Ancel
Juillet 2003
 
Bibliographie
Les Éthiopiens Les Éthiopiens
Kirsten Stoffregen-Pedersen
Fils d'Abraham
Brepols, 1996

L'Empire perdu. Histoire des jésuites en Ethiopie L'Empire perdu. Histoire des jésuites en Ethiopie
Philip Caraman
Desclée de Brouwer, Paris, 1992

Ethiopie, une chrétienté oubliée Ethiopie, une chrétienté oubliée

In Histoire du christianisme magazine, n° 9, pp 41-95
2002

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