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Les catacombes romaines
Paul Poupard
Président émérite du Conseil pontifical pour la Culture
Ancien président pour le dialogue interreligieux du Saint Siège

Certes, le temps n'est plus où l'on allait jusqu'à identifier la Rome chrétienne des origines avec les catacombes. L'émotion était pathétique qui voyait les premières communautés chrétiennes, longtemps comprimées dans ces étroits boyaux souterrains, se dresser soudain dans la liberté recouvrée et peupler d'un blanc manteau d'églises la cité impériale. Rome, ainsi, se retrouvait toute étourdie avec ses anciens dieux détrônés et sous la domination triomphante de la croix de Jésus-Christ, dont l'étendard puissant était apparu au pont Milvius pour apporter la victoire sur Maxence. La poésie est belle comme l'histoire écoutée aux portes de la légende. Mais la réalité n'en est pas moins importante à découvrir pour celui qui visite Rome. Son Éminence le Cardinal Paul Poupard auteur de Rome Pèlerinage (Bayard-L'Emmanuel, 1997) nous invite à le suivre dans cette Rome souterraine qui est loin d'avoir livré tous ses secrets, qui constituent la préhistoire de nos églises romaines.


Ad catacumbas

Le nom de « catacombes » évoque aujourd'hui indistinctement l'ensemble des cimetières chrétiens souterrains antiques établis dans la proche banlieue de Rome. Originellement, c'était le nom propre de l'un d'entre eux, situé au lieu dit ad catacumbas, littéralement « près de la combe ou dépression de terrain », sur la voie appienne, à deux kilomètres de l'enceinte qui protégeait alors la ville de Rome ; aujourd'hui, c'est le cimetière de Saint-Sébastien. Leur origine remonte à la moitié du IIe siècle. On cessa de pratiquer les sépultures en profondeur dans la première moitié du Ve siècle. Jusqu'au VIIIe siècle, les catacombes étaient un pèlerinage très fréquenté, avec des églises construites au-dessus, des abris pour les pèlerins aux alentours et aussi des aménagements intérieurs. Éclairées par des lucernaires, les cryptes furent reliées à la surface par des escaliers. Les pillages des Lombards vidèrent les faubourgs de la ville. Les papes n'eurent plus la possibilité matérielle d'entretenir les édifices. À l'exemple de l'Orient, ils transportèrent les corps des martyrs dans les églises de Rome. Ce fut la décadence des catacombes. Les églises qui les recouvraient tombèrent en ruine, et les entrées conduisant aux souterrains disparurent sous les éboulements. On en viendra jusqu'à ignorer leur existence. Seul Saint-Sébastien demeura ouvert et donna son nom propre comme nom générique à tout ce qui fut redécouvert par la suite et qui devint nos catacombes.


Recherches archéologiques

Le principal mérite des recherches revient à Antonio Bosio (1575-1629) qui, véritable « Christophe Colomb » de la Rome souterraine, découvrit une trentaine de catacombes. Plus tard, Pie IX créa la commission pontificale pour l'archéologie sacrée. Un homme en fut l'animateur incomparable : Jean-Baptiste de Rossi (1822-1894). Il s'appliqua à une recherche systématique, et ses études imposèrent une méthode et suscitèrent de nombreux travaux. Ces recherches archéologiques, qui ont reconstitué la réalité historique, n'ont rien enlevé, bien au contraire, à l'attrait qu'exercent sur les pèlerins ces lieux pleins de souvenirs, où les premières générations chrétiennes ont exprimé leur foi par des fresques et des épigraphes évocatrices du christianisme primitif.

Conformément à la loi romaine, depuis le Ve siècle av. J.-C., toutes les sépultures sont situées en dehors de l'aire habitée de la Rome antique. Elles se trouvent généralement en bordure des voies consulaires qui rayonnent à partir du centre de la capitale. Dans un rayon de trois kilomètres autour des murailles d'Aurélien, on a ainsi découvert plus de quarante lieux d'ensevelissement, dont certains d'une grande étendue. À elle seule, cette organisation funéraire montre combien la communauté chrétienne était solidement structurée en circonscriptions, ou titres, qui sont en quelque sorte l'équivalent des paroisses modernes. Regroupées en sept régions ecclésiastiques, elles disposaient chacune d'une région funéraire déterminée, avec plusieurs cimetières. Cette organisation remonte, pour l'essentiel, au long pontificat de Fabien (236-250), qui ne fut troublé par aucune persécution. Nous le savons par le précieux catalogue libérien de 354 : « Fabien répartit les régions entre les diacres et fit faire beaucoup de constructions dans les cimetières. » Nous avons maintenant la certitude qu'à la fin du IIe siècle, les chrétiens disposaient de cimetières collectifs adaptés à la célébration des rites funéraires.

Auparavant, comme ce fut le cas pour les apôtres Pierre et Paul, les chrétiens ensevelissaient leurs morts dans les nécropoles communes. Selon J.-B. de Rossi, ce sont de riches propriétaires convertis qui mirent leurs terrains à la disposition des frères, poursuivant ainsi par-delà la mort, dans l'attente de la résurrection, le partage fraternel de foi et d'espérance. Ainsi s'expliquent les noms propres parvenus jusqu'à nous pour identifier ces lieux : Domitille, Prétextat, Priscille, Maxime, Trason, Commodille, Octaville…

Cependant, bien des questions demeurent encore sans réponse. Pour l'essentiel, on peut dire que les catacombes romaines étaient constituées d'un cimetière en surface relié à une partie souterraine s'étendant sur plusieurs niveaux. Le temps a détruit la plus grande partie des cimetières supérieurs. Seuls les monuments souterrains ont été conservés par l'oubli. Même abîmés par les siècles, ils demeurent des témoignages émouvants d'une vie de foi propre à raviver la nôtre.


Un long développement séculaire

Pourquoi les chrétiens ont-ils développé ces cimetières souterrains ? Crainte des persécutions, souci de sécurité, ésotérisme, ces motivations ont été souvent avancées. On s'accorde à penser aujourd'hui qu'il s'agit d'un lent processus de développement séculaire à partir de petits noyaux originels. Peu à peu, le besoin d'espace aurait conduit à prolonger les galeries et à les creuser en profondeur. Les nécropoles immenses que nous découvrons avec étonnement n'auraient été constituées qu'au IVe siècle.

Le tuf du Latium, facile à travailler et cependant résistant et solide, permettait aisément ces travaux souterrains et ceux-ci semblent avoir été édifiés depuis de très longues périodes : ainsi aux environs d'Anzio, a-t-on retrouvé un petit cimetière souterrain avec tout son mobilier, ce qui a permis de le dater du IIIe siècle avant J.-C. Les Étrusques, eux aussi, pratiquaient cet usage funéraire. On a découvert, par ailleurs, des cimetières souterrains de communautés hébraïques très semblables aux nôtres, sous la via Torlonia, la via Nomentana et la via Appia. La nature du terrain facilitait une pratique inspirée peut-être de l'ensevelissement du corps du Sauveur et rendue nécessaire pour la sépulture communautaire des chrétiens. Ceux-ci, en effet, avaient choisi partout l'inhumation. L'incinération présentait des avantages de commodité, mais n'était pas en harmonie avec une sensibilité accordée à la foi en la résurrection.


Galeries et loculi

Les fossoyeurs chrétiens étaient très habiles. Les galeries qu'ils creusaient étaient assez larges, un mètre environ, pour permettre le passage, et hautes de deux à trois mètres. De la galerie principale partaient les galeries secondaires, d'ordinaire à angle droit, abritant des tombes par milliers. La loi permettant de creuser le terrain, on choisissait non pas la couche superficielle, mais celle qui présentait le meilleur tuf. Des puits verticaux, appelés lucernaires, éclairaient plusieurs étages.

Des cavités rectangulaires étaient ouvertes l'une au-dessus de l'autre dans les parois des galeries, à la mesure des corps à accueillir. Ceux-ci étaient déposés dans ces loculi, enveloppés d'un linceul, avec parfois un peu de chaux. Des tuiles ou une plaque de marbre scellées à la chaux les refermaient, portant le nom du défunt sculpté ou peint au minium ou au charbon, ou simplement écrit dans la chaux. Des symboles expressifs de la foi s'y ajoutèrent avec des inscriptions qui sont des acclamations de foi : in pace, vivas in Deo, refrigeret tibi Dominus. L'ancre que l'on y découvre est le symbole de la ferme éternité. La colombe au rameau d'olivier exprime la paix après l'épreuve. Le vase à l'eau vive est le symbole du rafraîchissement, la palme ou la couronne représentent la récompense au terme de l'épreuve de la vie. Un fragment de plat, une pièce de monnaie, une figurine d'ivoire, un morceau de poterie étaient autant de signes de reconnaissance. Les tombes plus importantes, comme les chapelles de famille de nos cimetières, sont constituées de petites chambres, ou cubicula, de diverses formes, aux voûtes en berceau, en plein cintre ou en voûte d'arête.


Les cubicula

Dans ces cubicula les fresques expriment la foi des chrétiens dans le salut, à travers des scènes bibliques familières : le bon pasteur sauve ses brebis, Daniel échappe à la gueule des lions, les trois enfants de Babylone sortent vivants de la fournaise, Noé survit au déluge, Jonas échappe à la baleine, Suzanne à l'infâme accusation des vieillards luxurieux. Des paysages idylliques et pastoraux, des scènes de vendanges expriment la sérénité du repos éternel. Lazare sortant du tombeau évoque la résurrection. L'aveugle, le paralytique, les lépreux guéris manifestent les miracles du Christ. La Vierge, les apôtres et les martyrs attestent l'intercession de la communion des saints. Les sacrements de l'initiation chrétienne, baptême et eucharistie, sont aussi souvent représentés. Les défunts sont évoqués dans l'attitude des orants, les bras levés au ciel, dans un décor paradisiaque empreint de sérénité et de paix.

C'est sous le pape Damase (366-384) que se développa le culte des martyrs et que les catacombes, agrandies et embellies, devinrent de véritables sanctuaires. Des galeries furent élargies en forme d'abside et des salles souterraines créées, cependant que s'élevaient au-dessus du sol des basiliques.

La destruction de ces édifices et l'oubli qui s'ensuivit firent plus tard penser que l'existence des catacombes était secrète. Or, il n'en était rien : les mesures des terrains funéraires étaient déposées au cadastre. Confisqués et interdits pendant les persécutions, les cimetières ne furent ni violés ni détruits.

Ils furent ensuite restitués. Pendant la persécution de Valérien en 258, Sixte II, qui avait réuni les fidèles au cimetière de Callixte, fut exécuté sur place pour avoir bravé l'édit impérial. Mais le fait se passa vraisemblablement au-dessus de la crypte, étant donné l'exiguïté des lieux qui ne permettait guère de grande assemblée liturgique. Les catacombes n'ont donc été ni des lieux d'habitation pour les chrétiens, ni des lieux habituels de réunion pour le culte, ni des cachettes, sauf exception en temps de persécution. Tout simplement, le développement du culte des martyrs augmenta l'importance religieuse des catacombes, dont la raison d'être était au début charitable et sociale : assurer un tombeau aux fidèles pauvres et exprimer l'unité de la communauté chrétienne par la réunion de ses défunts en un même lieu.

Comme les églises, les catacombes romaines sont nombreuses. Leurs galeries, mises bout à bout, cou­vriraient plus de huit cents kilomètres, soit plus de quatre fois la longueur du réseau du métro parisien. La plupart ne sont pas ouvertes au public.

Les plus accessibles et les plus importantes sont situées aux deux extrémités de Rome : Saint-Callixte, Saint-Sébastien et Domitille du côté de la via Appia, et Sainte-Agnès et Priscille du côté de la Nomentana et de la Salaria.


Saint-Callixte

Ayant franchi les remparts par la porte de Saint-Sébastien, le pèlerin met ses pas dans ceux de saint Paul et parcourt la via Appia Antica, jusqu'au n° 102. C'est le plus ancien cimetière officiel de la communauté romaine. Dans une chapelle édifiée à la surface du sol se trouve une importante collection de fragments sculptés appartenant aux sarcophages de l'ancien cimetière à ciel ouvert. Un grand escalier conduit à la crypte des papes, où l'histoire a laissé la trace la plus évidente de la continuité de la foi dans le sol de Rome. Neuf papes, presque tous martyrs, y ont reposé : Pontien (235), Antère (236), Fabien (250), Lucius (254), Etienne (257), Sixte II (258), Denys (268), Félix (274), Eutychien (283). Cinq épitaphes originales peuvent se lire en grec avec le titre d'épiscopos, deux autres ajoutant la mention de martyr. Un passage donne accès à la crypte voisine de Sainte-Cécile, où la sainte est représentée dans une fresque du IXe siècle, richement vêtue, avec le nimbe de gloire. Une copie de la statue de Maderno y est déposée.

On ne manquera pas d'aller se recueillir, un peu plus loin, dans la crypte des Sacrements, série de cubicules du début du IIIe siècle dont les peintures symboliques se rattachent au baptême et à l'eucharistie. On y voit Jonas sauvé du monstre marin, le miracle de la source dans le désert, le pêcheur de l'Évangile, le repas des sept disciples près du lac de Tibériade, la guérison du paralytique, le baptême de Jésus, le sacrifice d'Abraham, la multiplication des pains et des poissons.


Saint-Sébastien

Les catacombes de Saint-Sébastien se trouvent sur la même via Appia Antica, au n° 134. Leur nom est devenu le nom générique des catacombes. Les anciens documents l'appelaient Mémoires des apôtres Pierre et Paul : leur culte a laissé des traces indubitables remontant à la seconde moitié du IIIe siècle, ce qui explique la présence successive de tant d'importants monuments, mis au jour par les fouilles entreprises depuis 1915. Au plus profond, on a trouvé les traces de trois hypogées païens de la moitié du IIe siècle, avec façades à tympan, revêtements soignés de briques teintes en rouge et base des portes en travertin. Les défunts appartenaient à une association appelée des Innocentiores et portaient les noms des empereurs de 238 : Gordien, Pupienus et Balbinus. Un graffiti gravé sur la chaux fraîche dans la chambre inférieure est composé avec les lettres grecques du mot Ichtus, qui signifie poisson, mais forme en même temps l'acrostiche bien connu : Iesous Chritîos Theou Uios Soter, c'est-à-dire « Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur ». Une croix en forme de T, symbole de la Rédemption, est intercalée entre les deux premières lettres. Ce document chrétien est d'une exceptionnelle importance, car l'on trouve justement un poisson gravé sur plusieurs tombes modestes de l'arénaire voisin qui remonte au IIe siècle.

Vers la moitié du IIIe siècle, la nécropole fut enterrée et un portique fut édifié au-dessus, donnant sur une vaste cour pavée. Le mur du portique est couvert de graffitis en l'honneur des apôtres Pierre et Paul. De nombreux sarcophages conservés au musée portent leur effigie. Une grandiose basilique entourée d'une couronne de mausolées fut construite en leur honneur au temps de Constantin, au-dessus du lieu où se tenaient les triclia, les banquets funéraires. Les spécialistes expliquent l'apparition soudaine de ce culte sur la via Appia par la translation de leurs reliques des cimetières respectifs du Vatican et de la voie d'Ostie. Selon Umberto Fasola, la translation s'explique peut-être par la crainte de profanations durant la persécution de Valérien ou, plus probablement, par le désir de célébrer le culte dans une ambiance moins hostile que celle des cimetières païens aux tombes très proches. Plus tard, un nouveau transfert se fit dans les basiliques respectives.

La catacombe s'est développée au IVe siècle autour de la crypte du martyr Sébastien, victime de la persécution de Dioclétien. La popularité de son culte grandit après la peste de 680, où beaucoup de Romains qui l'avaient invoqué furent sauvés. L'actuelle basilique a été pratiquement reconstruite au XVIIIe siècle par le cardinal Scipion Caffarelli Borghese. Malgré les incertitudes qui demeurent, la vieille tradition selon laquelle les dépouilles mortelles de Pierre et Paul avaient trouvé là un asile temporaire s'est trouvée confirmée de façon éclatante par les fouilles et les graffitis qu'elles ont exhumés. Le pèlerin songe avec émotion à l'arrivée à Rome de Pierre et Paul par cette via Appia. Les cohortes de légionnaires qu'ils croisèrent avaient la force du glaive. Et pourtant, quatre siècles plus tard, il n'y avait plus guère d'empire. Ainsi les chrétiens d'aujourd'hui constituent à travers le temps un nouveau chaînon de cette communauté de foi fondée par les saints apôtres : mystère de l'Église à travers les siècles.


Domitille

La grande catacombe de Domitille, qui est voisine, est située sur la via delle Sette Chiese, au n° 282. Elle porte le nom d'une martyre du Ier siècle, Flavia Domitilla, épouse de Flavius Clemens, consul en 95, et nièce de l'empereur Domitien. Devenus chrétiens, les Flaviens donnèrent le terrain à la communauté chrétienne, qui en fit un cimetière. On y trouve quatre noyaux souterrains très anciens, reliés entre eux par un réseau de galeries, et comprenant une salle pour les repas funéraires.

Le pèlerin y découvrira une grande basilique à trois nefs, construite par le pape Sirice (384-399) en l'honneur de deux soldats martyrs. Nérée et Achille étaient geôliers lorsqu'ils se convertirent au Dieu des prisonniers dont ils avaient la garde, ce qui leur coûta la vie. Le pape Damase les honora d'une belle inscription qu'on peut lire à l'entrée. Derrière l'abside, une fresque représente une autre martyre de la catacombe, sainte Pétronille, introduisant une défunte en Paradis. Ainsi s'exprime le sentiment religieux qui, au IVe siècle, inspirait la sépulture auprès des martyrs.

On y voit aussi le Christ remettant les clés à saint Pierre, ainsi que saint Paul avec les rouleaux de la Sainte Écriture dans le cubicule du fossoyeur Diogène, et le Christ entouré des douze apôtres.


Priscille

Au nord de Rome, sur la via Salaria, au n° 430, la catacombe de Priscille est l'une des plus anciennes et des plus vastes de la ville. Son nom lui vient d'une inscription où on lit : Priscilla clarissima, parce qu'elle appartenait à la famille sénatoriale des Acili. Mais l'originalité de cette catacombe romaine est d'avoir été, au départ, une carrière de pouzzolane qu'on extrayait pour faire du ciment. Cette particularité explique la présence de larges salles sans plan préétabli, aux parois irrégulières. Celles-ci furent utilisées par les chrétiens pour leurs sépultures au commencement du IIIe siècle. Par crainte des éboulements, on construisit des murs en brique qui recouvrirent les pauvres tombes, en les préservant ainsi des pillards.

L'iconographie conservée est très riche, comme l'épigraphie, toutes deux émouvantes dans leur simplicité : le nom du défunt, un souhait de paix, une ancre ou une colombe avec le rameau d'olivier. Une niche du cimetière contient l'une des représentations les plus antiques de la Madone, assise avec l'enfant dans ses bras. Devant elle, le prophète Balaam, un rouleau dans la main gauche, indique de sa droite l'étoile de la prophétie. Le bon pasteur est figuré dans le jardin paradisiaque destiné aux élus. Une orante voilée est représentée avec deux scènes de sa vie conjugale : la cérémonie où elle reçoit du prêtre célébrant le voile nuptial couleur de feu et sa première maternité. Un groupe de vignerons transportent des tonneaux. Marie est assise sur un trône, un ange devant elle : c'est l'Annonciation.

Le pèlerin découvrira aussi avec émotion ce qu'on appelle la chapelle grecque, en raison de quelques inscriptions grecques peintes sur les murs d'une salle à trois absides du IIe siècle, aménagée pour les repas funéraires et décorée avec de nombreux épisodes bibliques. Sur l'arc, face à l'entrée, le convive placé au poste le plus honorifique fait le geste de rompre le pain devant un calice. D'où le nom de fractio panis qui lui est donné, évocation du mystère eucharistique. Dans l'angle de cette petite chapelle, on a récemment découvert une représentation du phénix dans le brasier, l'oiseau mystique qui renaît dans les flammes et symbolise l'immortalité. On y trouve aussi l'adoration des Mages, Suzanne, les Hébreux dans la fournaise, Moïse, Lazare, Noé. Une basilique fut élevée au IVe siècle par le pape Sylvestre non loin des tombes du martyr Crescention et du pape Marcellin, sur celles des martyrs Félix et Philippe. Avec le pape Marcellin (304), y furent également ensevelis les pontifes Marcel (309), Sylvestre (335), Libère (366), Sirice (399), Célestin (432) et Vigile (555). C'est dire l'importance de cette catacombe dans la vie de l'Église romaine.


Les catacombes de Sainte-Agnès

Je signale enfin la petite catacombe voisine de Sainte-Agnès, via Nomentana n° 349, terminant ainsi l'évocation des catacombes là où nous avons commencé notre pèlerinage aux églises romaines. Elle se développe autour de la basilique érigée sur le tombeau de l'enfant martyr, qui fut l'objet d'une intense vénération au IVe siècle. La basilique actuelle, œuvre du pape Honorius Ier (625-638), est profondément enfoncée dans la colline, où tout le cimetière adjacent a été détruit pour faire place à l'édifice. Il reste seulement une partie du cimetière primitif, à gauche de la basilique. On y admire des épigraphes de marbre aux belles lettres et aux formules très simples, avec beaucoup de symboles, mais sans aucune peinture.


Autres catacombes

En dehors de ces deux grands ensembles de catacombes ouvertes au public, j'en signale d'autres qui peuvent être visitées : Saint-Laurent-hors-les-Murs, auprès de la basilique déjà décrite, et Saint-Pancrace, auprès de la porte du même nom. C'est l'ancien cimetière d'Octavius, du nom de la propriétaire du terrain. Tout près, au début de la via Aurelia Antica, se trouve le cimetière de Calépode, via di Vigna Armellini, qui est le plus ancien de la chrétienté romaine du Transtévère, avec la tombe la plus antique d'un pontife romain après saint Pierre, saint Callixte (222) dont nous avons déjà parlé. Sa tombe a été retrouvée en 1960, dans un sanctuaire souterrain orné de peintures votives représentant des scènes de son martyre. Au-dessus était enterré le pape Jules Ier.

Près de la via Portuense, qui conduisait autrefois au port de Rome, proche de l'actuel aérodrome de Fiumicino, le cimetière de Pontien, via Alessandro Poerio, n° 57, conserve un baptistère rural orné d'une fresque du baptême du Christ.

Dans les cryptes furent déposés les martyrs Abdon et Sennen, Pollion, Pumenius, Milix, Candide et les papes Anastase Ier (401) et Innocent Ier (417). Plus loin, au voisinage de la même via Portuense, à plus de trois kilomètres de la muraille d'Aurélien, le cimetière de Generosa, via della Magliana, contient une importante fresque du VIIe siècle représentant le Sauveur entre des martyrs.

Le long de la voie d'Ostie, outre le tombeau de l'apôtre Paul dans la basilique majeure du même nom, se trouve, via delle Sette Chiese, le cimetière de Commodille avec une petite basilique souterraine et des représentations du Christ et de la Vierge parmi des saints, datant du VIe siècle. Sur la voie Ardéatine, outre la catacombe de Domitille, le cimetière de Basile, encore appelé des saints Marcellin et Pierre, est abondamment décoré d'épisodes bibliques. L'arcosolium avec un loculus creusé postérieurement dans la lunette, est décoré avec une scène de banquet funéraire, où l'on découvre le Bon Pasteur, des orants, trois paons symboliques, des oiseaux et des fleurs. On y voit un fossoyeur travaillant dans une galerie à la lumière d'une lampe à huile, le péché originel, le miracle de la source, la guérison du paralytique, Daniel sauvé des lions. L'ancienne via Appia, regina viarum, est la plus riche en cimetières chrétiens. Outre Saint-Callixte et Saint-Sébastien décrits plus haut, l'hypogée de Vibia est un cimetière mixte dans lequel les tombes chrétiennes côtoient les tombes païennes ; via Appia Pignatelli se trouvent le cimetière de la Sainte-Croix et celui de Prétextat. Près de la via Salaria, outre la catacombe de Priscille déjà décrite, un hypogée anonyme, via Anapo, contient de nombreuses peintures effectuées dans des niches caractéristiques, et en particulier la multiplication des pains, le sacrifice d'Abraham et le Christ entouré des douze apôtres.


Un pèlerinage de foi

La Rome souterraine des premiers siècles de l'Église constitue un ensemble de trésors inestimables, sans doute loin d'être tous découverts et dont seulement les plus importants sont accessibles. Le pèlerin y découvre un enracinement profond des mystères de notre foi, exprimés de façon naïve et touchante au voisinage de la sépulture des chrétiens, tout spécialement des martyrs. Leur culte appelait l'affirmation claire et joyeuse de la résurrection, du salut, de la vie de foi et des sacrement de la foi, annoncés par la Sainte Écriture, institués par le Christ et reçus dans l'Église.

Lorsque nous découvrons avec émerveillement ces trésors d'art et de foi des premières générations chrétiennes, nos convictions se renforcent au contact de leur foi paisible en la résurrection des morts. Nous sommes loin des orgueilleuses et vaines affirmations grandiloquentes des cimetières modernes, où l'ostentation le dispute souvent à la vanité. Les chrétiens romains appelaient leurs nécropoles dormitoria, dortoirs, par analogie avec le terme grec « cimetières », c'est-à-dire lieux de repos temporaire dans l'attente de la vie nouvelle et éternelle. À travers les persécutions et les épreuves s'affirmait la certitude de la résurrection. Représentés dans une attitude de prière ou déjà en possession du bonheur éternel, les orants paisibles nous aident à retrouver le sens chrétien de la mort et de la vie, en cet émouvant pèlerinage de la Rome souterraine de nos pères dans la foi.

Paul Poupard
Février 2002
 
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