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Les Balkans ottomans
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

Les Turcs avaient été appelés en Europe par les Byzantins pour qu'ils les aidassent dans leurs conflits internes et contre les Serbes. En 1346, ils y étaient passés une première fois. Ils y étaient revenus en 1354, avaient établi une solide tête de pont à Gallipoli, sur les Dardanelles, et vers 1371 ils s'étaient emparés d'Andrinople – Édirne – dont ils avaient fait leur capitale européenne. Leur progression avait été ensuite très rapide et c'est en vain que les chrétiens, y compris les Latins, avaient essayé de les arrêter. Il faudra attendre cinq siècles pour que les insurrections du XIXe siècle et la première guerre mondiale voient la fin de la domination ottomane et la naissance de nouvelles nations. Comment était organisé l'Empire ottoman ? Comment la charia s'appliquait-elle aux dhimmi ? Que devenaient les janissaires après leur temps de service ? Quelle fut l'influence turque sur l'architecture religieuse et civile ? Autant de questions que nous avons posées à Jean-Paul Roux.



Le temps de la conquête


Les croisés avaient été vaincus à plusieurs reprises, notamment à Kossovo en 1389 et à Nicopolis en 1396. Constantinople paraissait perdue quand le sultan ottoman Bayazid s'était fait écraser par Tamerlan près d'Ankara en 1402 et avait occupé l'Anatolie. Mais le souverain de Samarcande, dont l'empire semblait en passe d'égaler celui de Gengis Khan, n'était pas allé en Europe et les populations de celles-ci, turques ou non turques, étaient demeurées fidèles aux Ottomans.


C'était déjà un vaste territoire qui leur appartenait en ce début du XVe siècle dans ce qu'on nommait la Roumélie, le « pays romain ». Sa superficie égalait sensiblement celle de leurs anciennes possessions d'Asie Mineure. Thrace, Macédoine, Thessalie, Bulgarie, Dobroudja, Valachie, Serbie et une partie de l'Albanie étaient annexées ou vassalisées. Cela leur permit de se relever très vite. En 1428, le despote de Serbie, Stefan Lazarevitch, était vaincu et Belgrade assiégée, d'ailleurs en vain ; Constantinople tombait en 1453 ; Grèce, Bosnie, Herzégovine et finalement Albanie, longtemps défendue par Skander Beg, étaient conquises entre 1460 et 1468. Tous les Balkans, les pays en deçà du Danube et de la Save, étaient entre leurs mains. Ils le resteront quelque quatre ou cinq siècles. Bien qu'à l'origine leurs populations eussent largement contribué à ce qu'il en soit ainsi, qu'elles l'eussent voulu pourrait-on dire, leur asservissement leur parut long et elles s'en plaignirent d'abondance, au jour de la liberté recouvrée.


La Roumélie, une mosaïque ethnique et religieuse


La Roumélie était habitée par divers Slaves du Sud, Serbes, Croates, Bulgares, par des Grecs et des Albanais, auxquels se mêlaient Arméniens immigrés, Hongrois, Roumains, Italiens et juifs. Ces derniers étaient déjà nombreux et ne cesseront de l'être davantage après les mesures d'expulsion prises par les Espagnols à partir de 1492 et les persécutions dont ils souffraient en Occident latin. Salonique finira par compter 60 % de juifs, tous originaires de l'Europe occidentale. Les autres étaient chrétiens ou le prétendaient. Ils relevaient en majorité de l'orthodoxie, mais comptaient des communautés catholiques et une masse importante de bogomiles, en fait des dualistes d'origine mazdéenne ou manichéenne, installés en Bulgarie au XIIe siècle et qui avaient essaimé partout, en particulier en Bosnie. Les musulmans, Turcs venus avec la conquête ou indigènes convertis très tôt, peut-être surtout des bogomiles soucieux d'échapper aux persécutions chrétiennes, étaient largement minoritaires : Ils représentaient un quart de la population au XVe siècle et leur nombre diminuera sans cesse, surtout aux XVIIe et XVIIIe siècles, bien qu'il y ait eu à la fin de cette époque des conversions forcées d'Albanais, fait d'autant plus remarquable qu'il était rare et contraire tant aux traditions turques, respectueuses de toutes les religions, qu'aux principes mêmes de l'Empire ottoman.


Conformément à la loi musulmane, la charia, chrétiens et juifs, « gens du Livre », jouissaient du statut de « protégés » ou dhimmi. Ils avaient le droit de pratiquer leur religion, de conserver leurs coutumes et, dans une large mesure, leur droit coutumier, ce qui était contraire à la législation islamique et faisait reposer l'État sur deux principes juridiques contradictoires et souvent en opposition déclarée. Ils étaient en revanche considérés comme des sujets de deuxième zone, nommés rayas, « troupeau », payaient un impôt spécial, souvent lourd, en échange de la protection qui leur était accordée, et étaient victimes de mesures discriminatoires : En théorie – mais en réalité il en allait souvent autrement – ils ne pouvaient ni monter à cheval, ni porter des armes ni quitter leurs vêtements nationaux. Ils devaient demander une autorisation pour réparer leurs édifices religieux et n'avaient pas le droit d'en construire de nouveaux. Quand, par hasard, ils le faisaient, ils devaient leur donner une élévation inférieure à celle des mosquées. On en voit un exemple remarquable à l'église Sainte-Petka de Sofia (environ 1500), presque entièrement enterrée. Ce sera seulement au temps des Tanzimat, des « Réformes » qu'un firman leur donnera, en 1856, l'égalité fiscale et juridique.


Si la situation était humiliante pour les orthodoxes, elle était parfois dramatique pour les bogomiles, que ces derniers détestaient, et pour les catholiques, tout aussi mal aimés des orthodoxes et souvent suspects de sympathies pour les Habsbourg, les premiers ennemis. L'alliance de François Ier avec Soliman le Magnifique et la protection de la France améliorèrent leur sort.


L'Empire ottoman est organisé sur le principe des milliyet, des « nationalités », en réalité des communautés religieuses. Dès la prise de Constantinople, Mehmet II a mis un grand rabbin à la tête de la « nation » juive, a intronisé un patriarche arménien, auquel sont bizarrement rattachés catholiques et bogomiles, et un patriarche grec orthodoxe qui devient une des pièces maîtresses de la politique turque et un rouage essentiel de l'État. Le patriarche grec exerce une véritable dictature sur l'ensemble des chrétiens et dans les Balkans et au delà, notamment dans les provinces roumaines, d'autant plus que le patriarcat serbe de Pecs, fondé en 1281, est aboli en 1465, rétabli il est vrai en 1557, puis à nouveau supprimé en 1758 ; il en va de même de celui des Bulgares, le patriarcat d'Ohrid, bien que ce dernier demeure le centre de leur vie religieuse. Seule l'église du Monténégro reste indépendante. Il en résulte une hellénisation de la liturgie, de la hiérarchie ecclésiastique, de la culture.


Les janissaires


La coutume du devchirme, la « cueillette » de jeunes rayas, dans les Balkans d'abord, en Roumélie et en Anatolie ensuite, qu'on élève dans la religion musulmane pour les enrôler dans la troupe d'élite des janissaires – de yeni tcheri, « nouvelle milice » – ou pour en faire des pages et des fonctionnaires, est certes une mesure de coercition, mais moins impopulaire qu'on ne l'imagine, car elle constitue une chance inespérée de s'élever dans la hiérarchie sociale, voire d'accéder aux plus hauts postes, et maintes familles cherchent à en faire bénéficier leurs enfants. On ne compte pas ceux qui, par ce moyen, sont gouverneurs, officiers, amiraux, ministres ou se révèlent artistes de génie. Citons parmi eux les grands amiraux Barbaros ou Barberousse, Grec de Mytilène, et Piyale Pacha, Croate, l'architecte Sinan, il est vrai un Anatolien de Césarée (Kayseri), le peintre bosniaque Osman, qui donne son chef-d'œuvre en 1657. De 1453 à 1623, sur vingt-six grands-vizirs ou Premiers ministres dont nous connaissons l'origine, onze sont Albanais, six Grecs, d'autres Circassiens, Arméniens, Géorgiens, Italiens et cinq seulement Turcs. Plusieurs, à cette époque et plus tard, s'avèrent des personnalités de premier plan, tels, au XVIe siècle, les grands vizirs Sokollu Mehmet Pacha, Bosniaque, Ali Pacha, Dalmate, Ibrahim Pacha, Grec de la côte Adriatique ; dans la seconde moitié du XVIIe et au début du XVIIIe siècles, la « dynastie » des Köprülü, Albanais ; au XIXe siècle, Mehmet Ali, Albanais encore, fondateur de la monarchie égyptienne. Il va sans dire que, malgré leur éducation musulmane, tous ces hommes se sentent Européens et s'intéressent plus à la politique européenne de l'empire qu'à sa politique asiatique.


Une vaste zone d'échanges


L'unification des Balkans au sein d'un grand empire fait disparaître les frontières et les privilèges des hobereaux, ouvre une vaste zone de libres échanges et inaugure une période de paix exceptionnellement longue : Aucune invasion étrangère, aucune guerre civile ne les frappe de 1450 à 1595. En revanche, le gouvernement ne parvient pas à réduire le brigandage. Réfugiés dans les montagnes, les bandits, klepht ou haïdouks, en descendent à la belle saison pour piller riches et puissants de quelque confession qu'ils soient. Déjà nombreux au XVe siècle, ils sont pléthore à partir du XVIIe siècle, et commencent à prendre figure de patriotes, luttant pour la justice sociale, voire l'indépendance nationale. Les milices locales chargées de les réduire finissent par se confondre avec eux, à les rejoindre ou à devenir à leur tour de véritables bandits, alors que les bandes organisées prennent parfois le contrôle de certains districts et se transforment en policiers. Ces hors-la-loi ont la sympathie des petits, souvent leur aide et on se met à chanter leurs exploits. C'est en partie grâce à eux que naît une littérature populaire très féconde de ballades ou de récits épiques, bien éloignée de la littérature savante cultivée dans les monastères et entièrement coupée du peuple.


Toute la péninsule balkanique est placée sous l'administration directe du gouvernement central représenté par des pachas. Seuls sont en marge de l'État le mont Athos, où ne peuvent pénétrer ni femme ni Turc, sorte de petite république dont les moines jouissent de privilèges exorbitants, et Raguse (Dubrovnik) qui bénéficie d'un statut particulier depuis qu'elle s'est reconnue tributaire en 1385, qui conserve ses liens avec Venise, et en tire prospérité et bénéfices immenses.


L'agriculture est la principale activité. La terre appartient pour l'essentiel à l'État qui peut en concéder la jouissance à un personnage astreint au service militaire et chargé de prélever l'impôt. Son timar, son « fief » n'est pas héréditaire et il peut en être à tout instant dessaisi. Le paysan, sauf s'il est lié par contrat, n'est pas un serf. Il jouit d'un droit d'usufruit inaliénable tant qu'il fait prospérer le sol. Il peut nonobstant s'en aller en ville. Il le fait rarement, et les cités, à part une ou deux, demeurent de petites agglomérations dépassant rarement les dix mille âmes. Marchés agricoles, ce sont aussi et surtout des centres d'artisanat. Le commerce régional ou international est actif. Contrairement à ce qu'on dit parfois, il n'est pas seulement aux mains des juifs, des Arméniens et des Grecs, qui ont droit au prêt usuraire que l'islam interdit, mais également des Turcs qui ont une antique tradition mercantile. Il est facilité par l'établissement d'un bon réseau routier, avec ponts sur les fleuves, comme celui, célèbre et récemment détruit, de Mostar (1567), fontaines, caravansérails ou auberges. L'industrie minière, antérieure à l'occupation ottomane, tient une place importante dans l'économie des Balkans avec des mines de fer, d'or, de cuivre, d'argent, en Bosnie, Serbie, Macédoine et Bulgarie. La tâche est strictement surveillée : Un ouvrier ne doit pas travailler plus de trente-cinq heures par semaine et a droit à deux congés annuels de quinze jours, à Pâques et à Noël.


L'influence turque


Malgré l'absence, sauf exceptions, de toute mesure d'islamisation ou de turquisation, les Balkans ont subi profondément l'influence turque. Celle-ci se dévoile dans le vocabulaire, le folklore, les modes de vie, l'alimentation et surtout dans l'architecture, bien que les temps modernes ne cessent pas de transformer les paysages urbains. La maison turque, en bois, avec encorbellements, larges ouvertures sur l'extérieur et sa distribution si spécifique des pièces, occupe tous les Balkans, alors qu'elle est inconnue dans les régions méridionales et sud-orientales de l'Anatolie. En excluant même Édirne, si riche en monuments et que domine le chef-d'œuvre absolu qu'est la mosquée Selimiye (1569-1574), les villes balkaniques offrent de beaux échantillons et de l'école de Brousse et de celle d'Istanbul. À la première se rattachent par exemple les mosquées Muradiye (1436) et Ishak Bey (1438) de Skopje (Üsküb) ; à la seconde, celles de Fatih à Prishtina (1461), de Ghazi Isa Bey (1475) et de Mustafa Pacha (1492), à Skopje, et le hammam Davud Pacha (1484), également à Skopje, le plus vaste dans les Balkans. En Bosnie-Herzégovine, c'est surtout aux XVIe et XVIIe siècles que les œuvres sont les plus remarquables : à Sarajevo les mosquées Ali Pacha (1561), Ferhat Bey (1562), Tchekrektchi (1526) et le marché couvert (1551) ; à Mostar les mosquées Karagoz (1557), Ahmed Pacha (1612) ; ailleurs les mosquées Aladfa (1550) de Foça, Sinan Pacha de Prizren (XVIIe s.), Defterdar de Banya Luka (1594), la mosquée des Bains de Sofia (v. 1510) ou celle dite « nouvelle » (Yeni) de Trevnik (1549). Presque partout les nombreux mausolées affectent une structure simple et classique avec leurs quatre arcs ouverts supportant une coiffure en coupole.


En 1800, les Ottomans possèdent encore en Europe, sous leur contrôle direct ou comme vassaux, la Bessarabie, la Moldavie, la Valachie, la Bulgarie, la Thrace, la Grèce, le sud de la Serbie, la Bosnie, l'Albanie. Toutes ces « provinces », au cours du XIXe siècle, entreront en insurrection ou seront conquises par des puissances voisines, et la première guerre mondiale signera, avec la proche disparition de l'Empire ottoman, la fin de la domination turque dans les Balkans. La République turque, fondée les années suivantes par Mustafa Kemal Atatürk, ne conservera plus en Europe qu'Istanbul et la Thrace orientale. De nouvelles nations seront nées sur les ruines de l'Empire, dont certaines ont une antique et riche histoire que n'aura pas gommée la domination turque. Elles auront, en gros, conservé leurs langues et leurs religions. Les Turcs qui y vivaient depuis des siècles seront, pour la plupart, repartis. Ceux de Grèce, quelque quatre cent soixante-quinze mille, auront été échangés contre un million et demi de Grecs de Turquie et ceux de Bulgarie fuiront ultérieurement. Il ne reste plus aujourd'hui qu'une minorité de musulmans, surtout concentrés en Albanie, où ils représentent 60 % de la population, et en Bosnie. On sait les problèmes, souvent dramatiques que posent encore les diversités ethniques et surtout religieuses dans le monde balkanique.

Jean-Paul Roux
Novembre 2002
 
Bibliographie
Histoire de l'Empire ottoman Histoire de l'Empire ottoman
Robert Mantran
Fayard, Paris, 2003

Cambridge History of Islam Cambridge History of Islam
P. M. Holt et Bernard Lewis
Cambridge University Press, Cambridge, 1977

Soliman le Magnifique Soliman le Magnifique
André Clot
Fayard, Paris, 1983

Mehmed II, le conquérant de Byzance, 1432-1481 Mehmed II, le conquérant de Byzance, 1432-1481
André Clot
Paris, 1990

Le monde ottoman dans les Balkans, 1402-1566 Le monde ottoman dans les Balkans, 1402-1566
N. Baldiceanu
Londres, 1976

Christians and Jews in the Ottoman Empire, 2 vol. Christians and Jews in the Ottoman Empire, 2 vol.
B. Braude et B. Lewis
New York-Londres, 1981

Histoire des Etats balkaniques Histoire des Etats balkaniques
Nicolas Iorga
Paris, 1925

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