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Les Balkans : la boîte de Pandore ?
Georges Castellan
Professeur émérite de l’université Paris III
Ancien enseignant de l’Inalco
Docteur honoris causa des universités de Poznan et de Humboldt de Berlin († 2014)

Les Balkans ont été désignés par des formules variées : « pont » ou « carrefour » entre l'Europe et l'Asie, « macédoine » ou « melting-pot » des peuples, « poudrière » ou « champ clos » des États européens. En fait, ils ont transmis à l'humanité d'admirables cultures, telle la grecque, et des guerres interminables et cruelles comme les conflits entre Yougoslaves de notre époque. Tout cela est vrai, mais n'épuise pas la remarquable variété des terres et des hommes de cette péninsule, dont nous rend compte Georges Castellan auteur d'une Histoire des Balkans XIVe-XXe siècles (Fayard – 1991).


Une région de montagnes


Le mot balkan est turc et signifie « montagne ». L'avion qui approche d'Athènes, de Tirana ou de Sofia offre à ses passagers des paysages heurtés, tandis que les aéroports dégagés de Belgrade ou de Bucarest jouxtent les ondulations de la Sumadj ou des Carpates. La montagne est partout présente.


Au nord, l'arc tertiaire des Carpates culmine à 2 520 mètres et se prolonge au sud du Danube par la Stara Planina des Bulgares. Au centre, de vieux massifs hercyniens sont érodés puis relevés par les mouvements alpins : le Rhodope, le Pirin, le Rila. Ce dernier donne à la Bulgarie le plus haut sommet de la péninsule avec ses 2 920 mètres qui dominent le célèbre monastère. À l'ouest et au sud, l'ensemble des plis dinariques alpins forme les massifs du Zar et du Pinde et les hauteurs du Péloponnèse. Limitant ou séparant les montagnes des plaines et des plateaux, nous trouvons au nord la Moldavie, piémont subcarpatique aux confins de la plaine ukrainienne ; au sud des Carpates, le bassin hongrois de la Pannonie et la plaine alluviale de la Valachie roumaine. Plus au sud se situent des bassins d'effondrement comme la Myzeqe albanaise, le golfe d'Arta grec ou les plaines d'Athènes ou de Thessalie.


Ce pays contrasté est ainsi formé de montagnes jamais infranchissables mais imposant certains itinéraires. Les grands axes de la circulation balkanique sont inchangés depuis des millénaires : la voie Morava-Vardar, qui unit Belgrade à Salonique, la voie Morava-Maritsa, qui va du Danube à Byzance, la voie Egnatia, créée par les Romains, qui relie Durrës (Durazzo) à Salonique. À ces lieux de passage s'opposent des cantons fermés : plaines maritimes d'Athènes et du Péloponnèse, bassins d'effondrement d'Ohrid et de Prespa en Macédoine, vallées profondes de Bosnie, plateaux karstiques de la Lika croate, hautes surfaces du Rhodope et du Pinde, au nord du Danube le bassin de Transylvanie. Ces lieux de refuge, ces conservatoires de cultures, grandes ou petites, sont aussi bien des cités-États de la Grèce antique que de fis – clans – albanais vivaces jusqu'à la seconde guerre mondiale.


Le sous-sol de la péninsule offre des richesses variées : l'or des rivières des Carpates fascina Trajan et ses légions. Au Moyen Âge, les princes bulgares et serbes acquirent une réputation de richesse provenant des mines d'argent et de cuivre de Bosnie. L'industrie moderne s'intéresse au ferro-nickel albanais et au pétrole de Valachie, d'Albanie centrale et de la Grèce égéenne.


De multiples brassages de population


Cette région morcelée offre un considérable mélange d'hommes. Peuplés dès le plus ancien paléolithique, les Balkans vécurent dès la fin du VIIe millénaire la « révolution néolithique » avec ses villages d'agriculteurs et ses premières villes. Depuis ces époques lointaines, des mouvements de population brutaux ou pacifiques se sont succédé. L'histoire en a dressé une longue liste. Les plus anciens Balkaniques connus sont sans doute les Grecs et les Illyriens. Ces peuples qui se rattachaient au groupe des locuteurs indo-européens déplacèrent leur habitat du nord de la mer Noire vers le sud au IIe millénaire. Les Grecs, se mélangeant aux autochtones policés par la Crète, donnèrent naissance à la civilisation mycénienne (1600-1100 av. J.-C.), puis à la Grèce classique. Maîtres de la partie orientale de l'Empire romain – dont ils avaient fait l'Empire byzantin –, ils imposèrent leur langue et leur culture jusqu'à la chute de Constantinople (1453) et partiellement au-delà, jusqu'à nos jours. Les Illyriens, glissant du Danube aux rives de l'Adriatique, furent mêlés à d'autres peuples en apports successifs, en particulier les Slaves, pour donner naissance au peuple albanais. Les Roumains se réclament de leurs ancêtres, les Daces indo-européens, romanisés par leur absorption dans l'Empire romain de Trajan à Aurélien (106-271 après J.-C.). Ils conservent une langue dérivée du latin mais ont subi également les influences des Slaves.


Ces derniers forment le contingent le plus important de la péninsule. Originaires de la région entre l'Oder et le Dniepr, ils franchirent au VIe siècle de notre ère les Carpates en direction du sud, atteignant la côte de l'Adriatique sous l'empereur Justinien. Ils envahirent ensuite l'Empire byzantin jusqu'au Péloponnèse et à la Crète. La région a gardé dans sa toponymie des traces de leur présence, car ces Slaves ne se contentèrent pas de piller les villes antiques comme Salona (près de Split) ou Dyrrachium (Durrës en Albanie). Agriculteurs, ils exploitèrent le sol dans des communautés familiales ou zadruga, regroupées en tribus et formèrent des « sclavinies » indépendantes. Celles-ci constituèrent les premiers États des Croates et des Serbes aux IXe et Xe siècles, tandis que leurs voisins de l'ouest, les Slovènes, tombaient sous la domination de l'Empire germanique dès le IXe siècle et durent attendre 1918 pour avoir une organisation étatique.


Les tribus slaves de l'est furent soumises pendant la seconde moitié du VIIe siècle par un peuple du groupe turc, les Protobulgares, qui imposèrent à Byzance la reconnaissance de leur État en 681. Mais, de leurs sujets slaves, ils adoptèrent la langue et la culture, donnant ainsi naissance aux Bulgares qui constituent de nos jours dans la péninsule le quatrième des peuples slaves, avec les Slovènes, les Croates, et les Serbes. Les « sclavinies » de la Grèce furent hellénisées à partir du IXe siècle et perdirent leurs caractères originaux. Les Slaves de Macédoine, tiraillés entre leurs voisins, hésitèrent jusqu'au XXe siècle pour acquérir une identité spécifique. À ces peuples fondamentaux, l'histoire plus récente a ajouté d'autres éléments assez forts pour qu'ils continuent à vivre sous leur identité d'origine, mais pas assez pour modifier les équilibres antérieurs. Au premier rang, les Turcs, avec l'Empire ottoman, dominèrent l'ensemble des Balkans. Conquise en 1453, Constantinople devint Istanbul, ville turque par son administration et partiellement par sa population où se côtoyèrent toutes les ethnies de l'Empire. De plus, soucieux de renforcer certaines régions stratégiques, comme la Dobrudïa et les bords du Danube, ou d'autres dépeuplées par la guerre ou les épidémies, tels le littoral bulgare et la Macédoine, les sultans y établirent des soldats-colons turcs. Leurs descendants subsistent encore dans ces régions. Attention toutefois aux apparences : jusqu'au XIXe siècle était réputé turc tout musulman, quelle qu'ait été son ethnie ou sa langue : ainsi les Bosn Tcherkesses du Caucase établis en Moldavie, les Gagaouzes, descendants des Petchenègues convertis au christianisme autour de Varna en Bulgarie, les Arméniens répandus dans tout l'Empire ottoman à partir du XVIe siècle, les juifs dont les Sefardim, chassés d'Espagne en 1492, qui eurent un rôle important à la cour des sultans, les Tsiganes arrivés de l'Inde à partir du XVe siècle, éternels errants longtemps esclaves et toujours marginalisés.


L'époque contemporaine, avec ses guerres et ses intolérances nationales, a vu des migrations nouvelles : Grecs d'Asie Mineure – un million et demi – rapatriés par Athènes à la suite de la guerre perdue contre Atatürk en 1923, et réinstallés en Grèce du Nord, où ils ont presque effacé les éléments slaves de la région ; Allemands – Volksdeutsche – expulsés en 1944-1945 de la Transylvanie roumaine, du Banat serbe ; Turcs de Bulgarie ou Pomaci – Bulgares musulmans –, dont deux cent mille préférèrent, dans les années cinquante, rejoindre la République de Turquie, alors que trois cent mille autres environ ont fui la politique de bulgarisation de Todor Jivkov en 1984-1988.


Des religions très diverses


Cette mosaïque de peuples est encore compliquée par la carte des religions. Non seulement il n'y a pas, contrairement aux idées reçues, de coïncidence entre les groupes ethnolinguistiques et les États (théorie de l'État-nation), mais il y a encore moins de coïncidence entre eux et les confessions religieuses. Ce fait remonte au partage de l'Empire romain par Théodose en 395 après J.-C. : la frontière entre l'Orient et l'Occident courait de Sirmium (actuellement Sremski Karlovci sur le Danube) aux bouches de Kotor (Cattaro), donnant à Constantinople toute la péninsule, tandis que la Dalmatie illyrienne restait dans la mouvance de Rome. Après maints conflits d'obédience ecclésiastique et querelles liturgiques, cette ligne se mua en frontière de foi entre les deux Églises de Byzance et de Rome, à la suite de l'excommunication par le pape, en 1054, du patriarche byzantin Michel Cerulaire. Depuis cette date, l'Église catholique romaine aux prétentions universelles s'opposa à l'Église d'Orient dépendant du patriarche de Constantinople et limitée à l'Empire de Byzance. Très proches par leur théologie, elles divergent par la discipline. La liturgie orientale se célèbre en grec et en vieux-slave – slavon – ; le patriarche de Constantinople admet l'autonomie de certaines Églises : autocéphalie des Roumains, Bulgares, Serbes ; les moines fournissent seuls les évêques, les prêtres peuvent être mariés. La conquête ottomane fit disparaître les autocéphalies médiévales et regroupa autour du patriarche de Constantinople, chef du Rum Millet, la communauté chrétienne d'Orient, c'est-à-dire tous les fidèles de l'ancien Empire de Byzance. En dépit de querelles de discipline, les Églises d'Orient des Balkans constituent sous l'autorité de leur patriarche une communauté forte de ses traditions millénaires, qui entend traiter d'égal à égal avec Rome. On l'a bien vu sous les pontificats de Paul VI et de Jean-Paul II.


Face à cette hiérarchie soutenue par les États modernes, les catholiques apparaissent marginalisés et réduits aux pays slaves de l'Ouest. Il y eut sans doute jusqu'à la conquête ottomane plusieurs tentatives d'« union » entre les deux Églises lors des conciles de Lyon (1274) ou de Florence (1439), mais elles demeurèrent sans suite. Les sultans, de leur côté, permirent les activités missionnaires des franciscains en Bosnie dès le XVe siècle, en Bulgarie aux XVIe et XVIIe siècles où l'archevêque catholique de Sofia, P. Bogdan, a laissé un souvenir durable, en Albanie du Nord où missionnaires italiens et autrichiens se firent les avocats des thèses de leurs nations au XIXe siècle. Quoi qu'il en soit, les catholiques, bien que partout présents de nos jours, sont très minoritaires. Les seules régions catholiques sont la Slovénie, la Croatie, la Dalmatie, et l'Albanie autour de Shkodra.


L'islam apporté par les Ottomans constitue le deuxième groupe religieux. Aux conversions des chrétiens consécutives à la conquête, il faut ajouter au XVIIe siècle un grand mouvement de passage au Coran. Il fut provoqué par des raisons fiscales et politiques complexes, confortées par l'installation de populations turques en Macédoine, en Bulgarie du Nord. Pour ces convertis, la fidélité au Prophète a empêché la prise de conscience nationale du XIXe siècle : les « musulmans de Bosnie » en sont un exemple actuel.


Ainsi, aux peuples des Balkans, l'histoire a imposé le poids spécifique du facteur religieux dans l'élaboration et la survie de leurs cultures. Après des siècles d'oppression, les « révolutions » des années 1989-1991 ont apporté à tous les éléments du melting-pot balkanique l'espoir de la liberté. Puissent-ils en profiter pour construire un nouvel ordre démocratique !

Georges Castellan
Mai 2000
 
Bibliographie
Histoire de l’Empire des Habsbourg, 1273-1918 Histoire de l’Empire des Habsbourg, 1273-1918
Jean Bérenger
Fayard, Paris, 1990

Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle Histoire des Balkans, XIVe-XXe siècle
Georges Castellan
Fayard, Paris, 2e édition 1999

Histoire de l'Empire ottoman Histoire de l'Empire ottoman
Robert Mantran
Fayard, Paris, 2003

Byzance et le monde orthodoxe Byzance et le monde orthodoxe
Alain Ducellier
Armand Colin, Paris, 1997 (3e édition)

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