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Les Arabes et la Mésopotamie à l'époque antique
Dominique Charpin
Directeur d'études à l'EPHE, Sorbonne (section des Sciences historiques et philologiques)
L'histoire de l'Arabie pré-islamique est une sorte de puzzle qui doit assembler des informations issues d'horizons très différents, les sources indigènes étant limitées. Les relations entre la civilisation mésopotamienne et la péninsule arabique sont très anciennes, mais il faut attendre le IXe siècle avant J.-C. pour que les Arabes soient cités nommément dans les sources cunéiformes. Dans son récit de la bataille de Qarqar qui eut lieu en Syrie sur l'Oronte en 853 avant J.-C., le roi néo-assyrien Salmanazar III indique qu'un certain Gindibu, qualifié d'« arabe », se joignit à la coalition anti-assyrienne avec un millier de chameaux : l'expansion assyrienne pouvait avoir déjà été comprise comme une menace pour le fructueux commerce qui unissait l'Arabie à la Syrie. Dominique charpin, professeur à l'université de Paris I Panthéon-Sorbonne et directeur d'études aux Hautes Études, nous explique comment la position stratégique des Arabes, alliée à leur maîtrise du chameau, indispensable pour la traversée du désert, a joué un rôle important dans la volonté des empires successifs de s'assurer le contrôle des routes caravanières, en particulier celle de l'encens.

Arabes et Assyriens

Dans le siècle qui suivit la bataille de Qarqar, la poursuite de l'avancée occidentale des Assyriens les mit en rapports de plus en plus fréquents avec des Arabes. En 738, parmi les souverains ayant versé tribut à Teglat-phalasar III, figure une certaine « Zabibe, reine des Arabes ». Quatre ans plus tard, une autre reine nommée Samsi se joignit à la coalition formée contre les Assyriens par Tyr, Damas et Israël. Mal lui en prit : les armées assyriennes remportèrent le combat et elle ne dut son salut qu'à la fuite. Finalement, elle se rendit et fut laissée au pouvoir, sous le contrôle d'un fonctionnaire assyrien. Quelques années plus tard, Sargon II (721-705 avant J.-C.) reçut des cadeaux – présentés dans ses inscriptions comme un tribut – du pharaon égyptien, de la reine des Arabes Samsi et du roi de Saba.

Sous Sennacherib (704-681 avant J.-C.), le cadre des contacts entre Assyriens et Arabes changea. La situation en Babylonie constitua le principal souci des Assyriens à cette époque ; or les Arabes choisirent le camp des Babyloniens contre les Assyriens. Peu avant le siège de Babylone par Sennacherib, le monarque assyrien lança une campagne contre un groupe de nomades menés par Hazael, « roi de Qedar » et Te'elhunu, « reine des Arabes ». Il remporta la victoire et les poursuivit jusqu'à Duma, dans le nord de l'Arabie ; Te'elhunu fut déportée en Assyrie, avec un important butin et les images des dieux des Arabes. Hazael fut maintenu au pouvoir, mais soumis à un lourd tribut.

Ces relations conflictuelles ne concernaient qu'une partie des Arabes. D'autres, par réalisme commercial, préférèrent composer avec les maîtres du monde d'alors. Des documents administratifs de Ninive enregistrent des présents envoyés par des gens de l'oasis de Teima. Après la destruction de Babylone par Sennacherib en 689 avant J.-C., le roi de Saba, nommé Karib'il, envoya des aromates et des pierres précieuses qui furent placés dans les fondations du temple du Nouvel An construit à Assur.

La suite de l'histoire d'Hazael est connue grâce aux annales d'Assarhaddon (680-669 avant J.-C.). Le roi assyrien accéda à sa requête et, moyennant une légère augmentation de son tribut, lui rendit les images divines que Sennacherib avait emportées en Assyrie. À la mort de Hazael, Assarhaddon confirma son fils Yautha‘ comme successeur ; il l'aida à écraser une rébellion, mais son protégé ne lui en eut aucune gratitude, puisqu'il se rebella à son tour. Mal lui en prit : il dut s'enfuir et les Assyriens déportèrent une nouvelle fois à Ninive les statues de ses dieux. Assarhaddon dut aussi obtenir l'aide des Arabes occidentaux, au moment où il prépara l'invasion de l'Égypte. Sans leur coopération, la traversée du désert du Sinaï aurait été impossible à effectuer.


Assurbanipal et les Arabes

C'est sous le règne du dernier des grands empereurs néo-assyriens, Assurbanipal (668-627 avant J.-C.), que nos informations sur les relations entre Arabes et Mésopotamiens sont les plus abondantes.

Assurbanipal commença par se réconcilier avec Yautha‘, avec qui il conclut un traité et à qui il rendit ses dieux. Peine perdue : pendant la guerre civile qui opposa Assurbanipal à son frère Shamash-shum-ukin, à qui le trône de Babylone avait été dévolu, Yautha‘ attaqua les royaumes jordaniens vassaux d'Assurbanipal. Vaincu, il se réfugia chez Natnu, le roi des Nebayot, tribu arabe qui vivait sans doute dans les environs de Teima. Natnu le persuada de se livrer aux Assyriens, tandis que lui-même jura allégeance à Assurbanipal.

Un autre groupe de Qédarites, mené par Abyatha‘ et son frère, prit le parti des Babyloniens révoltés contre la tutelle assyrienne; ils furent vaincus et les survivants se réfugièrent dans Babylone. La ville fut assiégée par les Assyriens, sans que les Arabes réussissent à rompre l'encerclement. Finalement, lorsque les Assyriens s'emparèrent de Babylone en 689, Abyatha‘ se rendit à Ninive, où Assurbanipal le gracia ; il fit même de lui le chef de tout Qadar à la place de Yautha‘ fils de Hazael.

Une deuxième « guerre arabe » se produisit plus tard dans le règne d'Assurbanipal, entre 641 et 638. La « confédération de Atarsamain », regroupant différentes tribus qédarites, attaqua des territoires syriens contrôlés par les Assyriens. Ces derniers se lancèrent dans une grande expédition punitive et capturèrent tous les meneurs de ce qu'ils considéraient comme une révolte.


Les Arabes et les souverains néo-babyloniens

On ignore totalement quel rôle jouèrent les Arabes dans les événements qui mirent fin à l'empire assyrien, entre 626 et 612, et conduisirent à l'établissement de l'empire néo-babylonien. Nabuchodonosor II (605-563), après avoir tenté une campagne contre l'Égypte en 601 qui se solda par un cuisant échec, tenta de rétablir le moral de ses troupes par une série de raids contre des tribus arabes. Ces opérations eurent le double avantage de procurer aux soldats du butin et d'assurer les arrières de l'armée babylonienne en vue de la campagne contre le royaume de Juda.

Le dernier souverain néo-babylonien, Nabonide (555-539), eut un règne complètement atypique. Il laissa en effet son empire aux mains de son fils Balthazar et passa dix années dans le nord de l'Arabie, dans l'oasis de Teima. Aucune fouille, malheureusement, n'a pu avoir lieu sur ce site jusqu'à présent. Les ruines du palais qu'il occupa sont toutefois nettement visibles. Durant cette période, il conquit plusieurs oasis plus au sud, dont Yathrib. Les raisons de cette résidence prolongée de Nabonide en Arabie sont encore l'objet de spéculations. Quoi qu'il en soit, le résultat de ce séjour a été de donner aux Babyloniens le contrôle total de la partie centrale de la route de l'encens.


Les Arabes sous l'empire achéménide

C'est le Perse Cyrus qui mit fin en 539 à l'empire babylonien, auquel succéda pour deux siècles l'empire achéménide. Les renseignements sur les Arabes à cette époque sont peu nombreux. Hérodote indique que la partie orientale de l'Égypte, entre le Nil et la mer Rouge, était habitée par des Arabes. De fait, un sanctuaire a été découvert à Tell Al-Maskhuta dans la partie orientale du Delta. On y a notamment retrouvé des bols avec des inscriptions en araméen et des dédicaces à la déesse arabe Allat effectuées par des gens portant des noms égyptiens ou arabes ; parmi ces derniers figure même un roi de Qedar. Lorsque Cambyse envahit l'Égypte, les Arabes lui fournirent des chameaux et des outres.


Quelques traits de civilisation

On ne peut manquer de relever le nombre de « reines » qui apparaissent dans l'histoire des relations entre Arabes et Mésopotamiens. Il est clair que les textes néo-assyriens décrivent une réalité étrangère avec un vocabulaire qui n'est pas adéquat. On a donc proposé que le statut de ces « reines » ait été en réalité plus proche de ce que nous appelons « prêtresses » que de celui de chefs politiques. Quant aux hommes désignés comme « rois », il devait s'agir de chefs de tribus, bien éloignés dans leur façon d'exercer le pouvoir des autocrates assyriens.

Le mode de combat des Arabes a donné lieu à un contresens, chez certains historiens grecs ou romains, quant à l'utilisation du chameau. Le combat monté sur un chameau ne fut jamais pratiqué pour des raisons simples : contrairement au cheval, le chameau est incapable de manœuvrer dans un espace restreint et sa hauteur fait de celui qui le monte une cible trop facile. Le chameau ne fut donc utilisé que comme mode de transport, souvent pour deux personnes, l'un conduisant la monture et l'autre les protégeant avec un arc. Les soldats descendaient de chameau pour combattre ; ils remontaient en cas de défaite pour prendre la fuite, ce que les bas-reliefs du palais nord d'Assurbanipal à Ninive représentent complaisamment.

Dominique Charpin
Janvier 2002
 
Bibliographie
Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne Dictionnaire de la civilisation mésopotamienne
Sous la direction de Francis Joannès, assisté de Cécile Michel
Bouquins
Robert Laffont, Paris, 2001

Etat et pasteurs au moyen-Orient ancien Etat et pasteurs au moyen-Orient ancien
Pierre Briant
Maison des Sciences de l'Homme, Paris, 1995

The Ancient Arabs : Nomads on the Borders of the Fertile Crescent, 9th-5th Centuries B. C. The Ancient Arabs : Nomads on the Borders of the Fertile Crescent, 9th-5th Centuries B. C.
I. Eph'al
Brill, Leyde, 1982

The Arab Campaigns of Ashurbanipal : Scribal Reconstruction of the Past The Arab Campaigns of Ashurbanipal : Scribal Reconstruction of the Past
P. Gerardi
State Archives of Assyria Bulletin, n°6, 1992, p. 67-103

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