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Les Amazones du Nouveau Monde
Carmen Bernand
Membre de l'Institut universitaire de France.
Professeur à l'université de Paris X-Nanterre
Parmi les mythes ancrés dans la Bible et l'Antiquité et repris par la tradition médiévale, le mythe des Amazones a fortement influencé la vision que les Espagnols ont eu du Nouveau Monde. Récits légendaires sur les confins du monde, représentations du jardin d'Eden, soif de l'or introuvable, mais aussi images du « monde renversé » et mythologies indiennes : tous ces thèmes ont concouru au succès des Amazones, dont les descriptions n'ont cessé de s'enrichir au gré des rumeurs propagées par les explorateurs. Laissons-nous entraîner par Carmen Bernand au cœur de l'Amazonie, ce royaume de femmes guerrières, riches d'or et d'argent…

Les mythes antiques des confins du monde

Pour les hommes de l'Antiquité, les frontières du monde civilisé étaient peuplées d'êtres monstrueux, gardiens de trésors inépuisables. Tout comme les fourmis géantes, les hommes-chien, les unijambistes, les hommes pourvus d'un seul œil ou géants, les Amazones font partie de cette ethnographie merveilleuse et appartiennent à cette humanité monstrueuse, à la lisière du monde connu. Diodore de Sicile situe cette « race gouvernée par des femmes » en Lybie, « aux confins de la terre habitée » (LIII-1) ; leur ville, Chersonesos, se trouvait sur une île, Hespera, au milieu d'un lac. Ces femmes se consacraient à la guerre, et observaient, ajoute Diodore, « un mode de vie différent du nôtre » puisque, chez elles, les hommes étaient traités en femmes. En somme, les Amazones incarnaient le monde renversé.

En tant que mythe des confins, les Amazones furent situées non seulement aux portes du désert libyen mais aussi sur les pentes du Caucase, au bord du Danube et, à la suite des expéditions d'Alexandre le Grand, en Inde. Vaincues par Héraklès, puis par le Macédonien, elles resurgissent un peu plus loin, pour marquer le bornage du monde connu.


Des gardiennes de l'or aux jardins de paradis

C'est pourquoi il n'est pas étonnant de retrouver les Amazones dans le Nouveau Monde, que Colomb avait pris pour l'extrémité de l'Orient. On doit à l'Amiral la plus ancienne référence américaine à ces femmes guerrières, qu'il croit apercevoir sur une plage de la Martinique. Mais ces viragos hostiles des Caraïbes s'avèrent être des Indiennes craintives.

Les Amazones réapparaissent fugacement quelques années plus tard, lors de l'expédition de Grijalva le long des côtes du Yucatan, en 1518. Dans l'île de Cozumel, le capitaine affirme avoir trouvé une avancée de terre habitée uniquement par des femmes, qu'il estime être de la race des Amazones. Aujourd'hui, on trouve des traces de cette illusion dans la toponymie de l'Ile des Femmes, au nord justement de Cozumel, dans les Caraïbes.

En fait, les Amazones de l'Antiquité, revues par les légendes d'Alexandre et enjolivées par les récits de chevalerie, dont le très célèbre Sergas de Esplandián, connu de tous les conquistadores, développent non pas un thème mais un système qui, a son tour, permet d'associer métaphoriquement plusieurs éléments antiques. Ainsi, les Amazones s'intègrent dans la mythologie des gardiens de l'or des confins et l'élément lacustre renvoie au paradis terrestre. N'oublions pas que déjà Diodore de Sicile affirmait que l'île d'Hespera était couverte d'arbres fruitiers et recelait beaucoup de bétail. Après la conquête du Mexique, ce système symbolique est projeté vers le Pacifique. En 1539 la flotte de Cortès arrive en Californie, nom qui, dans les Sergas de Esplandián était celui d'une île, placée à droite des Indes orientales, très proche du paradis terrestre et peuplée de femmes noires qui avaient écarté de leur royaume tout être mâle. L'association de la Californie avec l'or fut un mirage qui dura pourtant jusqu'au XXe siècle.


Récits et rumeurs

Mais les Amazones les plus célèbres furent repérées et décrites dans le cœur de l'Amérique du Sud, à l'intérieur de la vaste forêt qui porte aujourd'hui le nom de ces guerrières, au cours de l'expédition de Francisco de Orellana. Les conquistadores partent à la fin de 1541 de la région des Quijos – l'Équateur actuel. Le but de cette « entrée », comme l'on désigne les explorations, est de trouver le « pays de la cannelle ». Au confluent du Coca et du Napo, Orellana abandonne Gonzalo Pizarro et ses hommes et poursuit sa navigation en aval, finalement sur le Marañón. À la hauteur de l'actuelle ville de Manaos environ, l'expédition essuie les attaques des Indiens. Nous devons au dominicain Gaspar de Carvajal la description des péripéties du voyage et la mention de « la bonne terre et seigneurie des Amazones ». Car les attaquants se disent des sujets de femmes guerrières, qu'ils appellent d'ailleurs à la rescousse. Carvajal assure les avoir vues au combat, assommant tous ceux qui essayaient de prendre la fuite. « Ces femmes, écrit-il, sont très grandes et blanches et elles portent les cheveux très longs […] elles sont très musclées, vont nues, luttent avec des arcs et ses flèches ». Les Espagnols en tuent sept ou huit.

De la bouche d'un captif, les Espagnols apprennent que ces femmes vivent dans la forêt, sans mari, qu'elles règnent sur une soixantaine de villages, construits en pierre. Quand l'envie leur prend, elles s'accouplent avec des hommes blancs sujets d'un puissant seigneur. Si elles accouchent d'un garçon, elles le tuent, car elles ne gardent que des filles. Ces guerrières sont soumises à une dame principale ; son palais est entouré de cinq temples consacrés au soleil, où sont conservées des idoles en or – on voit là les projections péruviennes sur la forêt vierge. Toutes les maisons sont couvertes de planches d'argent et les sièges sont fabriqués dans ce même métal. Ces femmes sont vêtues de robes de laine car elles possèdent beaucoup de « moutons du Pérou » – lamas et alpacas. On retrouve la référence antique de Diodore concernant l'île des Amazones et ses nombreux troupeaux. Enfin, il y a dans cette contrée deux lagunes salées.


Les mythes indiens d'El Dorado, la ville dorée au fond de la forêt

Ces descriptions obéissent-elles à l'imagination débordante du dominicain ou bien ont-elles un fond de vérité ? On ne peut pas exclure que la mythologie des conquérants n'ait été confortée par celle des Indiens. En effet, les récits sur le « monde à l'envers » et le pouvoir des femmes abondent chez les Amérindiens, et le cycle de Jurupari est très répandu, notamment dans les basses terres forestières. Les mythes qui s'y rattachent racontent l'enfance du héros, qui réussit à arracher aux femmes leur pouvoir de domination. Parce qu'elle avait regardé les flûtes sacrées qui étaient interdites aux femmes, Jurupari avait même tué sa mère.

Comme dans le monde antique, la localisation des Amazones se déplace au gré des expéditions, ce qui est logique avec les mythes des confins. On les retrouve dans la forêt du Paraguay, selon la déclaration du capitaine Hernando de Rivera (1545), qui insiste sur l'existence de grands villages habités par des femmes guerrières, qui disposent de grandes quantités d'or et d'argent et qui ne s'accouplent avec leurs voisins qu'une fois par an. Bien entendu, elles résident sur une île située au milieu d'un lac, appelé Eldorado. On croit aussi les apercevoir près du détroit de Magellan.

La légende de la ville dorée perdue dans la forêt, Manoa, est recueillie à la fin du XVIe siècle en Guyane par Walter Raleigh, favori d'Élisabeth Ière. La curiosité de l'Anglais est attisée par les bruits concernant les femmes guerrières et il mentionne les rassemblements annuels des rois des pays avoisinants et des reines des Amazones. Les réjouissances et les beuveries durent un mois. Si, à la suite de ces unions, des garçons naissent, ils sont renvoyés chez leurs pères. D'autre part, les Amazones possèdent de grandes quantités de plaques d'or qu'elles acquièrent en échange de pierres vertes – des jades – utilisées à l'époque pour soigner la rate. Elles demeurent dans les régions de Tobago et « leurs repaires les plus importants se trouvent sur les îles situées dans la partie méridionale de l'estuaire ». Une concession est faite à l'objectivité : Raleigh ne croit pas que ces femmes se coupent un sein.


Mais comment prouver que les Amazones n'ont pas existé ?

En 1744, le très sérieux La Condamine explore l'Amazonie, découvre que le fleuve communique par des affluents avec l'Orénoque, pourfend les croyances séculaires dans l'Eldorado au nom de l'observation scientifique mais hésite à infirmer l'existence des Amazones de Carvajal et de Raleigh. Il interroge des Indiens de diverses nations, recoupe les témoignages et en déduit « qu'il y a eu dans ce continent une république de femmes qui vivaient seules »; « mais ce qui ne mérite pas moins d'attention, c'est que, tandis que ces diverses relations désignent le lieu de la retraite des Amazones américaines, les unes vers l'orient, les autres au nord et d'autres vers l'occident, toutes ces directions différentes concourent à placer le centre commun où elles aboutissent dans les montagnes au centre de la Guyane et dans un canton où ni les Portugais du Pará ni les Français de Cayenne n'ont encore pénétré ».

Les Amazones seraient donc une nation nomade. « Ainsi, quand on ne trouverait plus aujourd'hui de vestiges actuels de cette république de femmes, ce ne serait pas encore assez pour pouvoir affirmer qu'elle n'a jamais existé ». Peut-être, ajoute-t-il pour expliquer cet oubli, les femmes de cette époque-là ont oublié l'aversion ancienne de leurs mères pour les hommes et se sont fondues dans les populations riveraines. Cependant, « si jamais il y a pu avoir des Amazones dans le monde, c'est en Amérique, où la vie errante des femmes qui suivent souvent leurs maris à la guerre, et qui n'en sont pas plus heureuses dans leur domestique, a dû leur faire naître l'idée et leur fournir des occasions fréquentes de se dérober au joug de leurs tyrans, en cherchant à se faire un établissement où elles pussent vivre dans l'indépendance, et du moins n'être pas réduites à la condition d'esclaves et de bêtes de somme ». Ainsi, les derniers avatars du mythe millénaire des Amazones rejoignent les revendications des esclaves marrons et préfigurent celles des féministes du XIXe siècle.

Carmen Bernand
Mars 2002
 
Bibliographie
Histoire du Nouveau Monde. Tome 1 : de la découverte à la conquête une expérience européenne, 1492-1550 Histoire du Nouveau Monde. Tome 1 : de la découverte à la conquête une expérience européenne, 1492-1550
Carmen Bernand et Serge Gruzinski
Fayard, Paris, 1991

Voyage sur l'Amazone Voyage sur l'Amazone
Charles-Marie La Condamine
La découverte, Paris, 2004

El Dorado El Dorado
Sir Walter Raleigh
Collection UNESCO d'oeuvres représentatives
Utz, 1993

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