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L'épopée du monde turc
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

La langue turque est connue depuis le VIIIe siècle par des inscriptions écrites en Mongolie septentrionale, mais elle présente déjà, alors, des phénomènes d'usure qui prouvent son antiquité : elle nous a livré son premier mot dans un texte chinois au IIIe siècle avant notre ère. C'est une langue agglutinante, c'est-à-dire fonctionnant par accumulations de suffixes, proche du mongol et du toungouse (groupe altaïque), parente plus éloignée du hongrois et du finnois (groupe ouralo-altaïque). Elle diffère donc fondamentalement de l'arabe et de l'iranien auxquels pourtant elle fera de nombreux emprunts, surtout lexicographiques. Les Turcs sont, au sens étroit, les habitants de la République de Turquie et, au sens large, tous ceux qui, au cours des temps et maintenant, parlent une langue turque. Se pose aujourd'hui la question de savoir si les turcophones qui vivent hors de Turquie préfèrent se définir comme Turcs ou comme membres de l'ethnie qu'ils constituent… Pour nous permettre de mieux comprendre leur identité, Jean-Paul Roux, auteur notamment d'une Histoire des Turcs – 2000 ans d'histoire du Pacifique à la Méditerranée (Fayard – 1990), nous retrace leur histoire, qui est celle d'une mosaïque de peuples connus au cours du temps sous des noms différents.

Les Turcs, dans leur immense majorité, sont aujourd'hui musulmans – si l'on accepte que le soient les alevis de Turquie, très hétérodoxes, qui le refusent parfois –, mais, au cours des siècles, ils ont adopté tour à tour ou simultanément le mazdéisme, le bouddhisme, le manichéisme, le christianisme et même le judaïsme auquel la classe dirigeante des Khazars au moins adhéra au VIIIe siècle, alors que le peuple se partageait entre le christianisme, l'islam et le paganisme. Qu'on songe au spectacle qu'offre, du VIIIe au XIIIe siècles, la Sérinde (l'actuel Xinjiang) et le Gansu (à Dunhuang) où cohabitent en harmonie manichéens, bouddhistes, nestoriens, tous connus par des centaines de manuscrits et de peintures, mazdéens et juifs, dont la présence est attestée par des sources et par un texte hébraïque de l'an 800. Primitivement, ils pratiquaient une mystique et une technique magique, le chamanisme, et une religion de la nature, un monothéisme – le ciel – à dieux multiples – les émanations du ciel.

De cette versatilité et du chamanisme, ils conserveront toujours la curiosité des choses religieuses, le goût du mysticisme, le désir de faire vivre ensemble les communautés religieuses et, passées les heures des assauts où ils peuvent se révéler fanatiques, un sens évident de la tolérance. De la même manière, ils garderont longtemps le souvenir de la liberté dont jouit chez eux la femme, de son statut élevé, et la civilisation musulmane aura fort à faire pour les contraindre à voiler le beau sexe, à l'enfermer dans les harems. Ibn Fadlan au Xe siècle, Idrisi au XIIIe, Ibn Battuta au XIVe et d'autres, en bons musulmans, se scandaliseront de la tenue de la Turque et, encore au XVIe siècle, les manuscrits de l'épopée anatolienne de Dede Qorqut donneront d'elle une image bien peu conforme à l'idée qu'on se fait – et qui est globalement juste – de la vie féminine en pays d'islam.

Un peuple issu des steppes à vocation guerrière

Les Turcs se sont formés au Ier millénaire avant notre ère dans la taïga sibérienne orientale – où ils vivaient de chasse, de pêche et de cueillette – et en sont sortis progressivement pour devenir tous hommes des steppes aux derniers siècles avant l'ère chrétienne. Immense révolution ! Les voilà cavaliers, pasteurs nomades, caravaniers sur les routes internationales, sur celle que l'on nommera improprement « de la soie » à la suite d'un Allemand du XIXe siècle. Ils conservent peut-être de leur passé une agriculture rudimentaire dans les vallées des fleuves et une industrie – les tapis noués dont ils sont, avec les Iraniens, les inventeurs –, sans oublier le travail des métaux : or, fer, bronze, par lesquels s'exprime le célèbre art animalier des steppes dont ils sont producteurs à part entière. Comme ils sont installés sur les herbages de la Mongolie septentrionale, les plus riches du monde, les chevaux constituent leur principale ressource. Sauf accidents, telles épizooties ou famines, les Turcs possèdent au moins trois chevaux par personne et, ayant inventé, ou emprunté aux Iraniens, le redoutable arc réflexe et, en forgerons, fabriqué des sabres, des lances et des épées de qualité, ils ne peuvent pas résister à l'appel des aventures guerrières. Ils deviennent par excellence les « Barbares » (Hou en chinois), du moins si ce terme implique l'agressivité et non l'absence de culture.

Ils resteront des guerriers, même s'ils sont commerçants ou forment – par exemple en Anatolie – une solide race terrienne, même s'ils ont le sens de l'organisation, le goût de l'administration – qui permettra à l'Empire ottoman de constituer de colossales archives – même s'ils aiment la paix, ce qu'ils ne cessent de dire, et veulent construire un empire universel, parce qu'il « ne doit y avoir qu'un seul souverain sur la terre comme il y a un seul Dieu dans le ciel ». Cette idéologie, qui est de celles qui coûtent cher, ne crée pas leur vocation militaire, mais sert à la justifier. Sans la guerre, il n'y aurait pas d'histoire turque – peut-être n'y aurait-il même plus de Turcs – et aussi, il faut bien le dire, sans la force d'attraction qu'ils exercent, sans leur étonnante facilité à « turquiser », même quand ils ne le souhaitent pas. C'est à cela qu'ils doivent de s'être répandus sur l'Ancien Monde, du Pacifique à l'Europe centrale, du cœur des Indes aux confins marocains.

Présence en Orient et appel de l'Occident

En simplifiant, en ne voyant que les principaux mouvements qui les ont mus, on peut dire qu'ils ont répondu à un constant appel de l'Occident et ce, dès les derniers siècles avant l'ère chrétienne et jusqu'à nos jours où, tout pacifiquement, ils souhaitent adhérer à l'Union européenne. Il ne manquait pas de tentations sur leur route, c'est-à-dire de proies à dévorer, la Chine et les Indes en particulier. Ils céderont à la tentation et se jetteront sur elles. Ils y laisseront des souvenirs de leurs dévastations et, plus souvent, de leurs réalisations grandioses : que l'on songe aux grottes de Long men (fin du Ve siècle), un des joyaux de l'art chinois, œuvre de la dynastie des Wei fondée par les turcophones Tabghatchs, ou encore au Kutb Minar de Delhi, au Tadj Mahal d'Agra et à tant d'autres monuments qui font la gloire des Grands Moghols, Turcs malgré leur nom ! Ils y laisseront beaucoup, mais n'y auront pas leur destin…

Pendant le premier millénaire de notre ère, la présence turque semble essentiellement orientale. Toutes leurs organisations politiques, ou presque, naissent en Mongolie du Nord, dans la région des fleuves Orkhon et Sélenga ; elles y installent leur trône, sous la tente d'abord, dans une capitale murée ensuite (VIIIe siècle). Toutes envoient les cavaliers traverser le Gobi pour aller en Chine, parfois en alliés ou en commerçants, plus souvent en conquérants.

Ce sont d'abord les Hiong-nou, fondateurs au IIIe siècle avant J.-C. du premier empire des steppes, puissante fédération nomade, dirigée par des hommes dont on ne sait trop quelle langue ils parlent, le turc ou le mongol, mais dont les masses relèvent en majeure partie au moins de la turcophonie : contre eux, les Chinois édifieront leur Grande Muraille, relativement en vain. Ce sont ensuite ces Tabgatchs que je viens d'évoquer à propos de Long-men, puis les T'ou-kiue, les premiers à se nommer Turcs (Tou-kiue est la transcription chinoise de Türk ou de Türük), et encore les Ouïghours qui, au cours d'une campagne en Chine, découvrent et adoptent le manichéisme en 762.

Si les rapports des proto-Turcs et des Turcs avec la Chine nous paraissent le fait capital de leur histoire ancienne, c'est par suite du prestige de l'empire du Milieu, des problèmes que lui posent les invasions barbares, et parce que ses chroniques les mettent en évidence. Celles-ci relatent moins les événements qui se passent à l'ouest et, pour les mieux connaître, il faut avoir recours aux inscriptions t'ou-kiues, aux rares documents iraniens connus et aux sources byzantines.

L'expansion turque en Occident n'en a pas pour autant moins d'ampleur, moins d'intérêt, et ses conséquences seront plus considérables. Dès le IIIe siècle avant notre ère, des Turcs hantent les steppes entre le lac Balkach et la mer d'Aral. Au Ier siècle, un parti de Hiong-nou, dont on perd ensuite la trace, vient les y rejoindre. Ces nouveaux venus continuent-ils leur route vers l'Europe pour revenir au jour sous le nom de Huns en 374, date à laquelle ces derniers passent le Don et le Dniepr, et peut-être plus tôt, au IIe siècle, sur la basse Volga, si Ptolémée dit vrai. La longue solution de continuité rend le fait douteux, la relative similitude des deux noms la rend possible. Quoi qu'il en soit, les Huns s'installent dans la plaine hongroise, entretiennent des rapports avec l'Empire romain et, sous la conduite d'Attila, attaquent la Gaule (451) et l'Italie, avant de se dissoudre. Nul ne sait quelle était leur langue mais, cette fois encore, il semble bien que ce soit le turc. En effet, un siècle plus tard, on rencontre en Europe orientale nombre de turcophones et, parmi eux, un peuple certainement turc, les Bulgares – lesquels entrent en 580 dans les Balkans où ils se slavisent et se christianisent (IXe siècle).

Ce sont indiscutablement les T'ou-kiue qui ont donné une impulsion décisive aux peuples turcs et à la turcophonie : le fait que leur nom ait été choisi, probablement par les Arabes, pour désigner tous ceux qui parlaient (ou à peu près) leur langue suffirait à la prouver. Si la Chine reste pour eux un objectif essentiel et la première préoccupation, ils s'installent néanmoins fortement au Turkestan occidental, s'infiltrent en Sogdiane et commencent à en dessiner la future vocation de pays turc ou dirigé par des Turcs. Ils entretiennent des relations avec l'Iran et avec Byzance, pour cette dernière grâce à l'intermédiaire des peuples de l'Europe sud-orientale sur lesquels ils exercent parfois un véritable protectorat, peut-être déjà les Khazars non encore judaïsés qu'on verra au moins intervenir dans l'histoire byzantine en 626-627.

Les Turcs en terre d'islam

Les Turcs sont donc en pleine expansion vers l'ouest, menacent dangereusement l'Empire sassanide d'Iran quand les Arabes, tout juste convertis à l'islam, sortent de leur désert. L'Iran s'effondre d'un coup (637-642) ; Turcs et Arabes se rencontrent au seuil de l'Asie centrale, aucun des deux n'étant capable de faire reculer l'autre. Peu nombreux, maîtres de territoires démesurés, prodigieusement riches, les Arabes n'ont plus ni les moyens ni le goût de faire la guerre, mais il leur faut des soldats ; les Turcs, qui ne savent plus à quoi employer les leurs, les mettent à leur service. Ils entrent en masse, dès le VIIIe siècle, dans les armées des califes abbassides comme mercenaires, mamelouks, au sens strict « esclaves ». Ils deviennent bientôt les maîtres. Tout puissants, ils sont généraux, ministres, gouverneurs de province, et non des moindres. De 868 à 969, les Tulunides et les Ikhshidides dirigent l'Égypte et lui redonnent l'éclat qu'elle avait perdu. Ils se convertissent à la religion musulmane, certains superficiellement, d'autres avec conviction, comme Al-Farabi (879-950), l'un des premiers et des plus éminents philosophes de l'islam. Ils prennent l'arabe comme langue religieuse, l'iranien comme idiome de culture, mais ils restent fidèles à leurs traditions, à la grande famille turque. Ils influent ainsi sur la civilisation musulmane, et ils monteront mal leur garde aux frontières qui séparent le monde turc de l'Empire musulman : quand, en Asie centrale, ayant reconstitué ses forces amoindries longtemps par l'émigration et étant capable de créer des formations politiques, celui-ci voudra reprendre sa marche vers l'ouest, les mercenaires ne feront rien pour s'y opposer.

Au Xe siècle, trois Empires turcs se forment ainsi à peu près en même temps : celui des Karakhanides, hors des territoires islamiques, à Kachgar et à Balasaghun (au nord du Tchou) vers 960 si l'on en croit la tradition ; celui des Ghaznévides, fondé par un Mamelouk révolté à Ghazni, en Afghanistan, en 963 ; celui des Seldjoukides, installés d'abord sur le Syr-Darya en 950, et qui ne s'affirmera vraiment qu'au début du XIe siècle.

Bien que ces trois formations voisines entrent en conflit les unes contre les autres, s'entre-déchirent, elles jouent un rôle international considérable. La première fait pénétrer l'islam en Sérinde (Xinjiang actuel) et dans les steppes qui s'étendent à son septentrion, et prépare leur destin musulman.La deuxième, non contente de briller d'un éclat exceptionnel, de voir en son sein un des plus grands poètes de l'islam, Firdusi, et son plus grand savant, Biruni, entreprend la conquête des Indes en 1001, y introduisant la religion musulmane et jetant les bases d'une domination turque (et afghane) sur tout le nord du semi-continent, qu'illustrent les cinq dynasties successives de l'empire de Delhi (1206-1526). Les Seldjoukides, quant à eux, reprennent la marche vers l'ouest ; ils forcent les frontières de l'Iran, occupent Rey (proche de Téhéran), Hamadan (l'ancienne Ecbatane) en 1040-1044, Ispahan en 1059. Comme ils n'ont aucune doctrine bien arrêtée, ils adoptent le sunnisme, car ils comprennent très intelligemment que le chiisme, trop puissant alors, déplaît aux populations, et se déclarent « clients » c'est-à-dire « protecteurs » du calife – lequel les en remercie aussitôt en les appelant à Bagdad (1055), en leur donnant le monde avec le titre de « roi d'Orient et d'Occident ». Ils n'avaient pas attendu ce jour pour lancer des raids en Anatolie – prise d'Erzurum en 1048. Ils ne tarderont pas à occuper la Syrie ; ils prendront Damas en 1076, Jérusalem en 1077, Antioche en 1086. L'empereur byzantin Romain Diogène se décide, bien tard, à réagir et se fait écraser en 1071 à Mentzi Kert. Son successeur ne trouve alors rien de mieux que de revenir au vieil usage romain – qui fut aussi chinois – d'installer sur ses terres comme « clients » (fédérés) les « barbares » qui le menacent. En 1081 un prince seldjoukide, indépendant des Seldjoukides d'Iran, dits Grands Seldjoukides, est à Nicée (Iznik) à la tête du royaume d'Anatolie, dit de Rum – c'est-à-dire du pays des « Romains » – ou de Konya, du nom de sa capitale. Quant à l'Europe, effrayée de ce retour en force de l'islam au moment où elle le fait reculer en Sicile, en Provence, en Espagne, elle lance la contre-attaque des croisades (1096), qui s'avère un échec si l'on considère que les principautés latines sont finalement expulsées du Proche-Orient (1291), mais un succès dans la mesure où l'avance turque est arrêtée pendant trois siècles et ne reprendra qu'à une époque où l'on sera en mesure de lui mieux résister.

La création de l'Empire mongol au XIIIe siècle est l'occasion pour les Turcs, qui se rallient à lui et constituent la majeure partie de ses troupes, de commencer une nouvelle carrière. Certes les États constitués sont anéantis. Les oasis ouïghours de Sérinde ont immédiatement opté pour Gengis Khan et, dans les steppes, il ne reste aucune formation turcophone indépendante. Les Grands Seldjoukides ont disparu en 1154 sous les coups des chahs du Khwarezm, Turcs qui ont édifié en quelques années, en partant du delta de l'Oxus (le Khwarezm proprement dit), un empire redoutable, mais qui s'avèrent impuissants devant les hordes mongoles. Les Seldjoukides de Rum sont vassalisés en 1243 et s'éteignent en 1303 pour laisser la place à une kyrielle de principautés anatoliennes, grandes ou minuscules. Mais d'autres prennent naissance : les Mamelouks en Égypte (1250), les seuls à avoir vaincu une fois les Mongols, les sauveurs d'un islam qui semblait perdu ; la Horde d'or ou khanat de Kiptchak, une des quatre provinces de l'Empire mongol, en fait pays turc depuis plus d'un millénaire.

Les Mamelouks, d'abord dirigés par des Turcs, puis, après 1382, par des Tcherkesses s'appuyant largement sur des Turcs, réuniront la Syrie et la vallée du Nil, feront à nouveau de celle-ci une grande puissance politique et culturelle dont témoignent les nombreux monuments qu'ils y laisseront, un pays dont la richesse rejaillira sur Le Caire, alors peuplé de cinq ou six cent mille âmes, et qui éblouit les contemporains. La Horde d'or assujettit la Russie dans son intégralité pendant deux cent cinquante ans, de 1240 à 1502, puis laisse la place à de moins puissants et plus éphémères khanats, nés pendant les années de sa décadence, celui de Kazan (1446-1518), celui d'Astrakhan (1446-1555), celui de Crimée – vers 1430-1771, assez tôt vassalisé par les Ottomans.

Des Ottomans aux Grands Moghols

Seule une des plus petites principautés anatoliennes héritières des Seldjoukides, celle des Osmanlis ou Ottomans, a un grand avenir. Fondée officiellement en 1299, mais en fait plus ancienne, elle a la sagesse de ne pas intervenir dans les querelles qui agitent ses voisines avant d'en avoir les moyens et de se poser en championne de la guerre sainte. Maîtresse de Brousse (Bursa) en 1326, dont elle fera une des plus belles cités du Levant, de Nicée (Iznik) en 1331, elle s'appuie sur les congrégations religieuses, pas toujours orthodoxes, et sur une armée de métier, les janissaires. Dès 1361 ou 1362, comprenant que Constantinople est un obstacle infranchissable, Murad Ier décide de la contourner par les Dardanelles et, installé en Thrace, il fait d'Andrinople (Édirne) sa seconde capitale, européenne. La première bataille de Kossovo en 1389 assure à son successeur, Bayazid Ier, la domination dans les Balkans.

Les Ottomans paraissaient invincibles, ils trouvent plus invincible qu'eux. L'Empire mongol n'était plus qu'un souvenir ; or il se trouve en Transoxiane un Turc qui veut le restaurer ou seulement profiter de sa disparition : Timur le Boiteux, Tamerlan. Proclamé Grand Émir à Bactres (Balkh) en 1370, il entreprend une extraordinaire série de campagnes qui le conduisent à Delhi, à Ispahan, à Damas, à Ielets sur la route de Moscou et au fin fond de l'Asie centrale. Pourra-t-il supporter que Bayazid, par ses succès, fasse de l'ombre à sa gloire ? L'Ottoman vient juste de mettre la main sur l'Asie Mineure et liquide ses principautés. Il le défie, ou ils se défient. L'Asiatique se porte contre celui en qui on voit un Européen et, en 1402, il l'écrase aux pieds de la citadelle d'Ankara.

Tamerlan sait détruire. Il est incapable de construire, politiquement s'entend, car il est en architecture un exceptionnel mécène : il donne à sa capitale, Samarcande, la beauté qui lui vaut encore sa renommée. Mais il ne fait pas d'empire : quand il meurt, ses fils et petits-fils, bien que non dénués de dons militaires, préfèrent les arts, les sciences… et les plaisirs. Ils sont à Samarcande, à Meshhed, à Hérat surtout, les artisans de la renaissance timouride, créatrice de quelques-uns des plus beaux chefs-d'œuvre de l'islam.

Dans l'Empire ottoman, l'Anatolie est donnée à Timur et à des dynasties de Türkmènes, de Turcs nomades, dont les deux principales se différencient par la couleur de leurs moutons : les « gens aux moutons blancs » ou Ak-Koyunlu et les « gens aux moutons noirs », ou Karakoyunlu, et brilleront d'un réel éclat dans l'Est anatolien et l'ouest de l'Iran au XVe siècle. L'Europe est demeurée fidèle. Après une courte période d'anarchie, l'État est reconstitué, et les conquêtes peuvent reprendre. Cinquante ans après la défaite d'Ankara, Constantinople tombe, en 1453. Vingt-deux ans plus tard, le khanat des Tatars de Crimée passe sous protectorat ottoman, faisant de la mer Noire un lac turc. Les règnes de Selim Ier (1512-1520) et de Soliman le Magnifique (1520-1566) sont ceux des grandes conquêtes : la Syrie et l'Égypte (1516-1517), puis l'Irak en Orient ; Rhodes, Belgrade, Bude (Budapest) et la Hongrie, en Europe ; la Cyrénaïque, la Tripolitaine, la Tunisie, l'Algérie en Afrique du Nord ; Aden et le Yémen en mer Rouge. L'Empire ottoman est devenu, avec l'Espagne, la première puissance du monde – laquelle, bien qu'étendue sur trois continents, se veut, et est, européenne. Son premier centre d'intérêt est l'empire ; son principal objectif, sa capitale : Vienne. Elle s'allie à François Ier et, avec la France, attaque Nice. Elle prend la plupart de ses ministres chez les chrétiens des Balkans qui apostasient certes, mais continuent à penser à l'européenne. Elle attire les commerçants francs en leur accordant des « capitulations ». Elle n'a nulle volonté de turquiser et d'islamiser, mais au contraire elle entend faire coopérer à l'œuvre commune ce qu'elle nomme des « nationalités », à savoir des communautés religieuses juives, arméniennes, grecques… Le système fonctionnera jusqu'aux jours où les revers commenceront – le traité de Karlowitz en 1699 consacre le premier recul ottoman –, où le nationalisme, inventé en Occident, sera importé et où les « nationalités » voudront devenir des « nations » indépendantes, où les puissances, considérant la Turquie comme « l'homme malade », entendront la démembrer et se partager ses dépouilles. Ce seront deux siècles d'une constante décadence, dans la douleur, voire dans l'horreur, qui s'achèveront au lendemain de la première guerre mondiale, pendant laquelle l'Empire ottoman s'est engagé aux côtés de l'Allemagne.

Pendant que l'Empire ottoman, croissant ou décroissant, occupe le devant de la scène, d'autres Turcs se manifestent plus à l'est.

En Iran, des Türkmènes chiites font couronner l'un d'eux chah et fondaient la dynastie des Séfévides (1502), ce qui provoque d'ailleurs la réaction de Selim Ier et l'amène, à défaut de pouvoir abattre le nouveau souverain, à occuper la Syrie et l'Égypte, comme nous l'avons vu plus haut. La guerre irano-turque, guerre de religion et guerre ethnique, les Séfévides étant devenus tout à fait Iraniens, ne cessera pratiquement plus et contribuera à la ruine de l'Anatolie orientale, au malheur de sa population turque, kurde, et surtout arménienne.

En Asie centrale, les Timourides sont balayés par d'autres Turcs, les Ouzbeks, qui se sont unifiés dans la région de Tobolsk (en Sibérie occidentale) en 1428, puis ont affronté les Kalmouks qui leur ont infligé de sérieux revers (1459). À cette occasion, une fraction importante des leurs fait sécession : ils deviennent des « fugitifs », en turc kazak (kazakh), dans les steppes qui forment aujourd'hui le pays qui porte leur nom, le Kazakistan. Les Ouzbeks, quant à eux, se ressaisissent vite, sous la direction de Muhammad Chaïbani – d'où le nom qu'on leur donne parfois de Chaïbanides. En 1500, ils conquièrent la Transoxiane et fondent l'Ouzbékistan (Uzbekistan). Être à Samarcande, à Boukhara, au Khwarezm, dans ce delta de l'Oxus si fertile – avant le désastre écologique de l'Aral –, c'est hériter d'un riche passé dont ils se montreront dignes, sinon par la puissance, du moins par leurs activités culturelles : Boukhara redevient une ville d'art, avec cette unité architecturale qui fait en partie sa beauté ; et son prestige est tel qu'on la nomme le royaume khanat de Boukhara. Il sombrera, bien sûr, ce khanat, et se disloquera. En 1732, Khokand fait sécession – mais déjà, dès la conquête, en 1512, le khanat de Khiva s'était déclaré indépendant. Ce dernier sera d'ailleurs en butte aux attaques des nomades turkmènes, leurs voisins, dont les terres forment aujourd'hui le Türkmenistan, et dévasté en 1770. La reconstruction de sa capitale, dans un parfait style ancien, fait d'elle une des cités les plus impressionnantes d'Asie centrale.

Les descendants de Tamerlan n'ont pas tous disparu sous les coups de Chaïbani Khan. L'un d'entre eux, Babur Chah, qui sera non seulement un grand conquérant, mais aussi un poète et surtout un mémorialiste de génie, parvient à leur échapper. Depuis Kaboul où il s'est réfugié et où il règne, il entreprend la conquête des Indes (1525) et y fonde la dynastie des Grands Moghols qui finira par unifier presque complètement le sous-continent sous Awrengzeb (1658-1707) et s'illustrera avec des princes tels que Akbar, Djahangir, Chah Djahan. L'œuvre que celle-ci accomplit est assez remarquable pour que les Anglais, quand ils l'auront définitivement abattue, en 1858, relèvent la couronne impériale pour la placer sur la tête de la reine Victoria et conservent l'essentiel de ses structures et de son organisation.

Les vicissitudes des trois derniers siècles

Le XVIIIe siècle est catastrophique pour les Turcs : recul vertigineux des Ottomans, isolement et affaiblissement des Ouzbeks, domination anglaise aux Indes, protectorat russe sur les Kazakhs, liquidation des Tatars de Crimée (1777-1783), mainmise chinoise sur la Sérinde, l'une des plus vieilles terres de civilisation turque, qui devient « la Nouvelle Province », le Sin-kiang (Xinjiang) (1759). Le XIXe siècle est pis : à Constantinople – Istanbul –, un empire qui n'a plus que quelques années à vivre ; à Delhi, un souverain britannique ; des Russes à Samarcande, Boukhara, Khiva, Bakou, dans l'Azerbaïdjan, rien ne laissant entrevoir le moindre espoir de redressement. Le sursaut nationaliste de Mustafa Kemal Atatürk, sa révolution nationale, sa guerre d'indépendance sauvent la Turquie ou, plutôt la fondent puisqu'il avait jusque-là surtout existé des Ottomans. Le régime soviétique crée assez artificiellement des républiques fédérées dans le sein de l'URSS, celles de l'Azerbaïdjan – dont une partie est iranienne et le reste, malgré les tentatives russes pour s'en emparer au temps de la seconde guerre mondiale –, l'Ouzbékistan, le Türkmenistan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, et, au sein de la République russe, des républiques « autonomes », celles des Tatars, des Bashkirs, des Tchouvaches, de l'Altaï, des Tuva et des Yakoutes – cette dernière démesurée, couvrant la majeure partie de la Sibérie, mais peu peuplée de Yakoutes et largement de colons. L'effondrement de l'Union soviétique libère les premières, pose le problème des secondes, en particulier de celles qui ont pour axe la Volga et ne sont séparées que par un couloir du Kazakhstan.

Ce qui fait cependant que les Turcs vivent encore après tant d'épreuves, c'est d'abord qu'ils ont conservé leur langue, même quand ils parlent aussi le russe, leur attachement aux traditions, même quand ils ne croient plus à l'islam. C'est ensuite et surtout qu'ils ont eu foi en la vie, qu'ils ont eu des enfants. Bien qu'il soit impossible de les dénombrer exactement, on peut admettre qu'ils sont approximativement cent cinquante millions, répartis sur quelque 4 700 000 kilomètres carrés. Que feront-ils demain ? La question est d'autant plus importante qu'ils occupent des positions stratégiques – les détroits qui relient mer Noire et Méditerranée, Proche-Orient et Balkans – et disposent de richesses qui peuvent être considérables : pétrole et gaz des républiques d'Asie centrale. Leur passé semble garant de leur avenir, mais le passé ne tient pas toujours ses promesses…

Jean-Paul Roux
Janvier 2001
 
Bibliographie
Histoire des Turcs Histoire des Turcs
Jean-Paul Roux
Fayard, Paris, 2éme édition 2000

Histoire de l'Empire ottoman Histoire de l'Empire ottoman
Robert Mantran
Fayard, Paris, 2003

Histoire des Turcs d'Asie centrale Histoire des Turcs d'Asie centrale
W. Barthold
X, Paris, 1945

Histoire des Turcs Histoire des Turcs
R. F. Peters
Paris, 1966

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