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L'empire éblouissant des Grands Moghols
Jean-Paul Roux
Ancien directeur de recherche au CNRS Ancien professeur titulaire de la section d'art islamique à l'École du Louvre † 2009

Si, officiellement, la dynastie des Moghols régna de 1526 à 1857, seuls six, parmi eux les premiers, furent véritablement « grands » et apportèrent à l'Inde puissance, prospérité et unité, tolérance et raffinement esthétique. La vie et l'œuvre de ces empereurs qui modelèrent le visage de l'Inde pendant près de deux siècles nous sont présentées par Jean-Paul Roux qui a publié chez Fayard Histoire des Grands Moghols en 1988 et Histoire des Turcs en 2000.

Ils sont six à pouvoir porter le titre de Grands Moghols : Babur, Humayun, Akbar, Djahangir, Chah Djahan et Awrengzeb qui règnent sur les Indes de 1526 à 1707. Leurs successeurs jusqu'en 1857, année où les Anglais renversent la dynastie avant de ramasser la couronne pour la placer sur la tête de la reine Victoria (1877), ne le méritent pas : ce sont des pantins. Les princes rivalisent, se déchirent, ne font que passer sur le trône : dix se succèdent entre 1707 et 1761. Le premier, Bahadur Chah, (1707-1711) aurait peut-être pu sauver l'empire, mais il est trop vieux et doit d'abord éliminer son frère et compétiteur. Les autres sont des débiles, des débauchés, des avides et, de surcroît, des pauvres. Le trésor impérial a fondu en partie dans les campagnes d'Awrengzeb. Les malheurs subséquents l'achèvent : le dernier des grands conquérants asiatiques, un Turc du Khorassan, Nadir, se fait proclamer chah d'Iran en 1736. Il traverse l'Afghanistan, écrase les Indiens, entre dans Delhi (1739), y tue, viole, pille les palais impériaux et ceux des particuliers. La caravane qui emporte son butin compte dix mille chameaux, mille éléphants, sept mille chevaux.

L'empire ne s'en relève pas. Le Pendjab passe à l'Iran, les rajahs recouvrent leur indépendance. Les Mahrattes, seule puissance subsistant alors en Inde, commettent l'erreur de défier Ahmad Khan Abdali, le successeur de Nadir Chah. Ils sont écrasés à Panipat (1761), là où par trois fois se joua le destin du sous-continent. Il ne reste rien pour s'opposer aux entreprises européennes. On sait comment les Anglais l'emportent. L'empire connaît un siècle et demi de décadence, puis de vassalité, alors qu'il a vécu cent quatre-vingt-un ans dans une gloire au souvenir impérissable.

Et Babur, prince de génie, crée l'Empire moghol

Il est nommé moghol, c'est-à-dire mongol, parce qu'en Asie centrale tout chef de guerre de quelque envergure se réfère au souvenir de Gengis Khan. Il est pourtant turc, plus exactement turc timouride. Babur, descendant de Tamerlan à la cinquième génération, a d'abord cherché à régner dans la capitale de son aïeul, Samarcande. En vain. Il se résigne, en 1504, à devenir roi de Kabul pour cependant, dernier de sa famille, prendre trois ans plus tard le titre de padichah, empereur. Il y a là une double promesse : Babur devient un héritier légitime et – l'histoire l'a appris – Kabul, par sa position, invite à descendre en Inde. D'ailleurs, il le dit : il y a déjà longtemps que les Turcs n'y sont pas allés et, puisque l'empire de Delhi, l'empire du Nord des Indes, est aux mains d'Afghans, les Lodi, il est nécessaire et juste de les remplacer. Après quatre campagnes exploratoires, Babur, en novembre 1525, en commence la conquête. Rien n'est plus surprenant que de lire dans ses Mémoires, un des chefs-d'œuvre de la littérature turque, avec quelle simplicité il note cet événement.

Il a douze mille hommes avec lui. C'est peu. Il a du génie. C'est beaucoup. Le 21 avril 1526, il vainc Ibrahim Lodi à Panipat. Le 24, il entre à Delhi, le 10 mai à Agra. L'Empire moghol est né. Quatre ans plus tard, il meurt, âgé de quarante-huit ans ! Il s'est rendu maître de tout le nord du pays jusqu'au Bengale, occupé en 1529.

À côté de cette extraordinaire personnalité, génial chef de guerre, poète de talent (Divan), mémorialiste hors pair (Les Événements), et simplement homme amoureux de la vie, des fleurs, des jardins, de tous les plaisirs, et capable de s'en repentir, son fils paraît falot. Il ne l'est pas. Intelligent, bon soldat, très cultivé, parlant quatre langues et connaissant les sciences, il doit faire face, dès la mort de son père, aux soulèvements de ses frères, des Afghans dépossédés et de tous ceux qui, du Bengale à l'Oxus, n'acceptent pas la domination « moghole ». Il n'y résiste pas. Lorsqu'en 1540 un Turc d'Afghanistan, Chir Chah, l'oblige à s'exiler, Humayun a alors toutes les chances : non seulement l'Iran le reçoit royalement et met une armée à sa disposition, mais en 1545 Chir Chah meurt accidentellement, ne laissant qu'un fils médiocre et un merveilleux tombeau qui se dresse sur un îlot à Sassaram. C‘est long, mais Humayun reconquiert son empire. À Delhi en 1555, il se tue six mois plus tard en tombant dans un escalier. Sa veuve lui élève dans cette ville un grandiose mausolée, le premier de ces palais funéraires qui, malgré la loi de l'islam, étaient de mode en Asie centrale.

Akbar, le souverain de l'unité et de la tolérance…

Pendant les années d'exil, son fils et successeur Akbar « le Très Grand » – jamais nom ne fut plus prémonitoire – mène une vie difficile et aventureuse. N'ayant, dit-on, jamais appris à lire, il n'en est pas moins, avec Asoka peut-être, le plus remarquable souverain des Indes. Héritier à treize ans d'un empire encore chancelant, il laissera à sa mort, quarante-neuf ans plus tard, un pays solide. Des Indes, mosaïque de peuples que rien ne rassemblait, il fait l'Inde, pays presque entièrement unifié ; fruit de ses conquêtes du Malwa, du Gujarat, du Cachemire, du Sind, du Baloutchistan et de ses campagnes au Deccan – la grande affaire de son règne et de ceux de ses descendants – un pays de quelque cent à deux cents millions d'âmes, doté d'une industrie et d'un commerce florissants ; tout l'or du monde s'y accumule, les villes sont plus peuplées que Naples et Paris, les hautes classes jouissent de moyens illimités et le peuple, sans être riche, ne souffre pas de la faim. Akbar a d'ailleurs souci d'améliorer les conditions de vie de ses sujets. Il met fin au « règne du cimeterre », abolit l'impôt sur les non-musulmans, essaye d'interdire les mariages précoces et l'immolation de la veuve sur le bûcher (sati). Il a conscience que rien ne peut être construit durablement si la haine perdure entre musulmans et hindous. Il est, comme tous les Turco-Mongols, curieux des choses religieuses, soucieux d'organiser les églises et animé de cette tolérance dont son peuple a donné la preuve, notamment au Xinjiang avec les Ouïghours ou dans les steppes avec les Khazars. Il fait d'ailleurs de la liberté de culte la pierre angulaire de sa politique. Il veille à ce que les conquérants n'imposent pas leur religion. Il accueille et même attire les jésuites – Jérôme Xavier qui vécut en Inde de 1595 à 1619 en porte témoignage – et organise, conformément à la tradition de ses aïeux, des débats théologiques dans la « Maison d'adoration » (Ibadet Khane) qu'il fonde en 1575 à Fatehpur Sikri : prêtres hindous, jaïns, parsis, ulemas musulmans, missionnaires chrétiens y sont invités à débattre en sa présence de leurs diverses fois. À son entourage musulman, il donne des gages en faisant construire partout des mosquées dont celle, immense, de Fatehpur Sikri, à laquelle l'on accède par un véritable arc triomphal, le Buland Darwaza.

Cette ville de grès rouge, sortie de terre en quelques années, ensuite abandonnée – l'eau y manque – nous est parvenue intacte. Elle témoigne de l'esthétique akbarienne qui marie avec un rare bonheur les principes de l'architecture hindoue et islamique dans la forme très iranisée que les Timourides ont importée avec eux et qui s'affirme dans la tombe de Humayun, avec ces grands iwans que l'on dirait venus d'Ispahan.

Las des conflits idéologiques et des divergences inconciliables des points de vue, Akbar fait un nouveau pas en proclamant l'extraordinaire dogme de son infaillibilité, puis en fondant la « religion divine », Din-i ilahi, très syncrétique. C'est ajouter à son pouvoir politique absolu un absolu pouvoir religieux, réunir dans sa main plus d'autorité qu'un pape ou un calife. Si peu de gens semblent s'y être ralliés, elle devait cependant alimenter les discussions des historiens sur ce qu'ils ont nommé l'apostasie du musulman Akbar.

… mais aussi le créateur d'une école de peinture

Une des plus belles réussites d'Akbar, et la plus durable si jamais l'art est immortel, est la création de cette école. Humayun a ramené d'Iran des miniaturistes. Son fils les installe dans un atelier impérial, les comble de dons et leur rend visite chaque semaine. Ainsi naît la grande école moghole de peinture. D'abord sous influence iranienne, elle acquiert en quelques années sa personnalité propre. Renonçant à illustrer les textes classiques, les artistes se tournent vers l'observation de la vie quotidienne dans ses aspects les plus brillants – réceptions, chasses, batailles – mais aussi familiers – rêveries dans un jardin, conversations sur une terrasse… Ils prennent pour sujet les fleurs, les plantes, les animaux, traités avec naturalisme, même si parfois ils servent à réaliser des compositions allégoriques, voire fantastiques. Ils s'engouent pour le portrait sans complaisance des puissants, que les empereurs obligent à poser. Très tôt, les femmes servent de modèles et au XVIIIe siècle, en réaction contre l'austérité d'Awrengzeb, dans des ateliers régionaux, la peinture pénètre l'intimité des gynécées : la femme à sa toilette devient un sujet favori comme les scènes amoureuses, parfois galantes, parfois osées, qui ramènent l'Inde à ses antiques traditions de sensualité. Dès Akbar, passionné des œuvres apportées par les Portugais, l'influence européenne est sensible. On copie, on imite, et le goût pour l'exotisme met à la mode les Vierges à l'enfant, les Nativités, les Méditations du rosaire, les figures des saints chrétiens et les visiteurs étrangers.

Des années dures politiquement…

Les dernières années du souverain sont tristes. Il n'a pas ménagé ses forces, minées de surcroît par l'usage de la drogue. Il est malade et les deuils rongent son âme. Son fils Khurram, qui prendra comme nom de règne Djahangir, « Conquérant du monde », impatient d'arriver au pouvoir, se révolte contre lui. On pouvait en attendre le pire, il donnera le meilleur. Il y a sous son règne (1605-1627) et celui de son successeur Chah Djahan (1628-1658) une accumulation de richesses, un essor culturel sans précédent.

Certes les grands projets qui tiennent au cœur des souverains ne peuvent être réalisés. Le rassemblement des Indiens dans une même communion spirituelle tourne court. Il faut donner de nouveaux gages aux musulmans. Si Djahangir continue à converser avec les représentants de toutes les confessions et n'hésite pas à serrer contre son cœur des fakirs pouilleux, Chah Djahan, au cours d'une brève crise de fanatisme, est amené à sévir contre les Hindous, fait détruire des temples nouvellement édifiés à Bénarès, brûle une église pendant la guerre contre les Portugais et réduit hommes, femmes, enfants en esclavage. La reconquête de l'Asie centrale – de l'héritage de Tamerlan – coûte cher, échoue et s'achève par un désastre, malgré la prise de Bactres et de Termez. La progression dans le Deccan est presque nulle ; tout au plus soumet-on quelques principautés et oblige-t-on Bijapur et la fabuleuse Golconde à se reconnaître vassales (1635). Enfin, il y a la guerre incessante contre l'Iran, les jalousies et les rivalités des princes impériaux qui annoncent les événements du règne d'Awrengzeb.

… mais fécondes architecturalement

Quelle époque ! C'est celle des femmes, a-t-on dit, et c'est vrai. Nur Djahan, l'épouse de Djahangir, semble avoir à peu près toutes les qualités, celles de l'esprit et de l'âme, la culture, la sagesse, l'intelligence, et cette mesure qui lui permet d'atténuer ce qu'il y a de féroce en son mari, de freiner sa passion du vin ; celles du gouvernement qu'elle se garde bien d'exercer par elle-même, mais à travers son père l'Itimad-al-Daula – dont le mausolée à Agra est un joyau – et son frère Asaf Khan. Mumtaz Mahal, femme de Chah Djahan, est plus discrète encore ; peut-être n'a-t-elle pas les hautes vertus de Nur Djahan. Qu'importe ! Elle sait inspirer au souverain un amour fou, qui le soutient jusqu'à sa mort et qui lui fait construire, pour recevoir ses cendres, le Tadj Mahal d'Agra (1632-1649). Ce monument, un des plus beaux du monde, est inégalable par la science avec laquelle il a été construit, par ses diverses perspectives, toutes calculées avec soin à partir de chaque point d'observation, par la façon parfaite dont il traduit le symbole de la montagne cosmique, avec la base carrée de la terre ici représentée par la terrasse, le dôme du ciel et les quatre piliers de l'univers. Son caractère incomparable tient aussi à la beauté de ses lignes, au raffinement de son décor, à l'écrin que constitue son jardin, et jusqu'à cette mosquée et cette fausse mosquée rouges qui font repoussoir vers son éclatante blancheur. Il est inégalable, c'est entendu, mais, même sans lui, l'architecture des Moghols témoignerait de leur goût, de leur art de bâtir, de leur intense activité. Ce sont ces grandes mosquées qui se répondent de ville en ville sans se répéter et forment une guirlande posée sur le nord du pays, Fatehpur Sikri, Delhi, Lahore, Agra, et, avec moins de qualité, Tatta ou Peschawar, toutes érigées sur de grandes terrasses ceintes de galeries, avec portes monumentales, salles de prières moins vastes que la cour démesurée, ces hauts dômes bulbeux, ces minarets d'angle. Ce sont ces mausolées placés au milieu de jardins, vrais palais pour les morts, qui présenteront encore quelques beautés en 1754 (tombe de Safdar Djang à Delhi). Ce sont ces jardins enchanteurs en plaine (Shalimar, à Lahore, 1637) ou en montagne, à Srinagar au Cachemire, qui en conserve plusieurs inégalables. Ce sont ce que l'on nomme des forts, parce qu'ils en ont l'aspect extérieur, à Fatehpur, Agra, Delhi, Lahore, toujours impressionnants, parfois immenses (celui de Delhi couvre soixante-quinze hectares), mais qui sont de somptueuses résidences avec leurs salles d'audience, leurs chapelles (mosquées de la Perle), leurs pavillons et ces ruisseaux qui courent et sautent dans les jardins et dans les salles. Tout d'abord en grès rouge ou rose, cette architecture laisse, sous le règne de Djahangir, apparaître des taches de marbre blanc. De ce matériau qui rend les constructions plus légères, qui permet plus de fantaisie (arcs polylobés, balustrades et claustra aux découpes savantes) et un décor plus fin, Chah Djahan s'engoue au point de l'employer presque exclusivement. Peut-être l'empereur ne se trompe-t-il pas quand dans la salle d'audience de son palais à Chahdjahanabad, la septième Delhi, son œuvre, il fait inscrire : « S'il y a un paradis sur terre, il est ici ».

Awrengzeb ou le début de la décadence

En 1657, Chah Djahan tombe malade et veut abdiquer en faveur de son fils Dara. Mais un autre fils, Awrengzeb, se fait proclamer empereur (1658) ; Dara est capturé, torturé, exécuté avec tous ses enfants, tandis que Chah Djahan, enfermé dans le fort d'Agra, finit ses jours les yeux fixés dans le lointain, sur le Tadj Mahal. C'est un monstre qui accède alors au trône. Inculte, méprisant les arts, il interdit chant, musique, danse, poésie, peinture. Austère, il s'habille de laine ou de coton et mange dans de la vaisselle en terre cuite. Bigot, il ne veut construire que des mosquées ; on lui doit, à Lahore, la Badchahi (1671) qui complète heureusement celles de ses prédécesseurs. Fanatique, il ne s'intéresse qu'à la guerre sainte et, s'il a continuellement à la bouche les mots de justice et de clémence, il ignore tout de ces vertus. Comme il est grand capitaine, il parvient à dominer presque toutes les Indes : ne lui échappe que l'extrême sud du Deccan. Mais le succès est payé chèrement. Les finances publiques en souffrent, les terres sont laissées à l'abandon, la haine contre les Moghols enfle les cœurs de tous : Hindous, Sikhs, Mahrattes ne se soumettent que pour reprendre les armes. Son long règne, jusqu'en 1707, sera fatal à la dynastie et aux Indes. Les victoires, la splendeur des villes, la rigueur de son joug font illusion. Rien ne peut égaler les Grands Moghols !

Ce n'est pas à l'ingrat tombeau d'Awrengzeb à Khuldabad, près d'Ellora, qu'il faut se rendre si l'on veut rêver à leur singulier destin, mais à Kabul, devant la dalle toute simple qui recouvre le corps de Babur et sur laquelle il est écrit : « Il conquit l'empire des âmes et le monde des corps comme la lumière du matin et s'en alla au ciel ».

Jean-Paul Roux
Mars 2001
 
Bibliographie
Le Livre de Babur Le Livre de Babur
Jean-Louis Bacqué-Grammont
Publications orientalistes de France - Unesco, Paris,, 1980

Akbar le Grand Moghol Akbar le Grand Moghol
Louis Frédéric
Denoël, Paris, 1986

Babur. Histoire des Grands Moghols Babur. Histoire des Grands Moghols
Jean-Paul Roux
Fayard, Paris, 1986

Histoire des Turcs Histoire des Turcs
Jean-Paul Roux
Fayard, Paris, 2éme édition 2000

Montagnes sacrées, montagnes mythiques Montagnes sacrées, montagnes mythiques
Jean-Paul Roux
Fayard, Paris, 1999

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