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L'Empire de Trébizonde
Jean-Claude Cheynet
Professeur d'histoire byzantine à l'université de Paris IV-Sorbonne

Directeur du Centre de recherche sur l'histoire et la civilisation de Byzance (CNRS-Collège de France, depuis 2000)
En septembre 1185, l'empereur Andronic, dernier de la dynastie des Comnènes, périt massacré par la foule de Constantinople pour n'avoir pas su arrêter les Normands qui, après s'être emparés de Thessalonique, marchaient vers la capitale. Ses deux fils furent aveuglés, mais ses deux petits-fils, Alexis et David, trouvèrent refuge auprès de leur tante maternelle, Thamar, reine de Géorgie. Ils allaient fonder le prospère empire grec de Trébizonde, dernier refuge de la civilisation byzantine.

La naissance accidentelle d'un Empire

À la veille de la quatrième croisade, l'Empire byzantin était en proie à de graves difficultés internes et à de nouvelles offensives des Bulgares et des Turcs. Certaines provinces supportaient mal l'autorité des souverains de Constantinople et cherchaient à obtenir leur autonomie sous la direction des élites locales. Au printemps 1204, Alexis et David Comnène, devenus adultes, soutenus par des troupes géorgiennes, marchèrent depuis le Caucase vers Trébizonde, dont ils se rendirent maîtres. Leur projet n'était pas sans précédent car, à la fin du XIe siècle et au début du XIIIe siècle, la famille des Gabras avait tenu la ville face aux Turcs, sous l'autorité seulement nominale des empereurs Alexis Ier et Jean II Comnène. La prise de Constantinople par les Latins en avril 1204 interdit toute contre-attaque byzantine et ouvrit même une véritable compétition pour recouvrer des territoires qui relevaient auparavant de l'Empire disparu.

Alexis se fit proclamer empereur (1204-1222), s'appuyant sur son appartenance à la glorieuse famille des Comnènes et se distinguant de ses rivaux, en conférant le nom de « Grands Comnènes » à la dynastie qu'il fonda et qui régna sur Trébizonde jusqu'à la chute de la ville. Son frère David, meilleur général, crut un temps possible de marcher à travers la Paphlagonie vers Constantinople pour monter sur le trône de Constantin usurpé par les Latins, mais il se heurta à un compétiteur redoutable en Asie Mineure, Théodore Lascaris, fondateur de l'État qu'on appela par la suite empire de Nicée. Théodore repoussa les troupes de David autour d'Héraclée du Pont, puis les Turcs seldjoukides surent à leur tour tirer parti des troubles postérieurs à 1204 pour s'emparer d'un port, Sinope, qui leur donnait enfin accès à la mer Noire. Pour Alexis et David, qui de surcroît trouva la mort au cours des opérations, la victoire des Turcs coupait la route de Constantinople et les privait d'une grande partie de leurs possessions paphlagoniennes, plaçant le nouvel État au rang d'une modeste puissance aux ambitions locales. Peu de temps après, les Seldkjoukides contrôlèrent temporairement le sud de la Crimée, détenue à nouveau par les Comnènes de Trébizonde jusqu'au XIVe siècle.

Une existence précaire

Désormais, l'État trébizontain fut principalement constitué de l'ancienne province byzantine de Chaldée, protégée de ses voisins par les hautes chaînes pontiques, percées de passes faciles à défendre. Les plaines côtières, favorisées par une pluviosité exceptionnelle pour l'Anatolie où les précipitations se poursuivent même durant l'été, suffisaient à nourrir la population. Les activités commerciales augmentaient ces ressources, car à Trébizonde aboutissait l'une des routes des épices et de la soie qui provenaient de l'Extrême-Orient, par l'Asie Centrale, Tabriz en Iran, puis Théodosiopolis, l'actuelle Erzurum en Turquie, et qui fut active durant la pax mongolica aux XIIIe et XIVe siècles. Traditionnellement, une foire internationale se tenait à la saint Eugène. C'est pourquoi les marchands italiens, Vénitiens et Génois, s'établirent à Trébizonde et sur la côte pontique, non sans querelle avec les autochtones, mais des Grecs aussi, venus parfois de fort loin, comme les Monemvasiotes du Péloponnèse, participaient aux transactions commerciales. Les liens avec la Crimée, où résidaient encore d'importantes communautés grecques, étaient séculaires. Le jeune État se dota d'une monnaie propre, en argent, car les mines de ce métal étaient encore en activité dans cette région.

Grande chance pour les Comnènes de Trébizonde, leur puissant voisin seldjoukide fut vaincu et progressivement anéanti par les Mongols qui, dès la fin du XIIIe siècle, eurent, à leur tour, quelques difficultés à garder leur autorité sur les nombreux émirats turcs qui s'étaient substitués au sultanat seldjoukide. Les souverains trébizontains, qui disposaient au mieux pour se défendre de quelques milliers d'hommes, recrutés parmi les rudes paysans des montagnes, comptèrent donc principalement sur la diplomatie. Leur politique matrimoniale, favorisée par l'abondance de princesses d'une beauté légendaire, fut très active et ne s'embarrassa pas de considérations religieuses, car ils les donnèrent aussi bien à des chrétiens, Paléologues ou Cantacuzènes notamment qui régnèrent à Constantinople, aux princes du Caucase, qu'aux émirs de Sinope ou aux chefs Turcomans des Ak Koyunlu ou « Moutons Blancs ». Ils se trouvèrent ainsi apparentés à toutes les familles régnantes voisines et purent échapper, depuis le terrible assaut turc de 1223 qui échoua grâce à l'intervention miraculeuse de saint Eugène, à des attaques massives jusqu'en 1461, ce qui n'interdit pas de nombreux coups de main contre Trébizonde, bien protégée par ses fortes murailles.

Le lien spirituel avec la capitale de la chrétienté orientale n'était pas rompu, car les métropolites de Trébizonde restaient sous la juridiction des patriarches de Constantinople. Les empereurs avaient largement doté les principaux monastères pontiques, ceux de Vazélon et de Sumela – ce dernier, situé dans un cadre exceptionnel, était encore en activité au début du XXe siècle ; Alexis III, dont l'épouse, parente de Jean VI Cantacuzène, était de Constantinople, fit une donation au monastère athonite de Dionysiou en 1374, dont le chrysobulle nous conserve le portrait des donateurs.

Une petite Constantinople

Trébizonde, tout à fait comparable à Mistra dans le Péloponnèse, resta une capitale modeste dont la population n'atteignit sans doute jamais les dix mille âmes, mais elle reproduisait à son échelle l'organisation de l'Empire byzantin. Dans ses murailles, constamment renforcées, notamment sous Alexis II (1297-1330) qui construisit un nouveau mur incorporant le port, la cité abritait un palais impérial, dont des ruines subsistent aujourd'hui, et de nombreuses églises dont plusieurs sont sauvegardées : Saint-Eugène, La Vierge-Chrysoképhalos, Sainte-Sophie, pour ne citer que les principales. À saint Eugène en effet, patron de la ville, les habitants vouaient un culte particulier, pour avoir assuré leur salut lors de plusieurs sièges difficiles. C'est dans l'église cathédrale, consacrée à la Vierge Chrysoképhalos que furent couronnés la plupart des empereurs. Sainte-Sophie, située à l'extérieur de la ville, probablement fondée par Manuel Ier (1238-1263), mais largement refaite au XVe siècle, est la mieux conservée de toutes, puisqu'on peut encore admirer une grande partie de son décor de fresques. Pour des raisons de sécurité, les quartiers commerciaux furent maintenus hors les murs.

Ce petit royaume, sous l'impulsion des empereurs, fit preuve d'une étonnante vitalité dans le domaine des lettres et des arts. L'astronomie fleurit à Trébizonde en raison de ses liens avec la Perse qui était, à cette époque, le centre le plus réputé en ce domaine. Les œuvres des Perses et des Arabes furent traduites et exploitées par des savants comme Georges Chionidès, Manuel de Trébizonde et surtout Georges Chrysokokkès, qui s'illustra aussi par ses traités médicaux. Trébizonde vit également naître, en 1395, Bessarion, remarquable lettré qui a laissé, entre autres, un éloge de sa ville natale, et qui fit aussi une carrière ecclésiastique singulière. Nommé au siège de Nicée, il fut un des partisans les plus convaincus de l'union des Églises, passa au service de la papauté et mourut en 1472, cardinal de l'Église romaine. Il légua sa collection de manuscrits à la bibliothèque marcienne de Venise, dont elle constitue la partie la plus précieuse du fonds grec. Même le genre historique est représenté en la personne de Michel Panarétos, qui nous a laissé l'unique chronique des empereurs de Trébizonde, sans laquelle notre connaissance de la région pontique serait encore plus médiocre.

La fin de l'Empire

Si les empereurs avaient réussi à se maintenir en jouant de leurs voisins les uns contre les autres, il leur était impossible après 1453 de se mesurer au sultan ottoman Mehmet II, désormais maître de Constantinople et de la plus grande partie des Balkans et de l'Asie Mineure. Lorsque celui-ci se présenta à la tête d'une forte armée, soutenue par une flotte, devant Trébizonde, dernière ville grecque encore indépendante, l'empereur David Comnène, conseillé par son principal ministre, Georges Amiroutzès, jugea inutile toute résistance et se rendit le 15 août 1461. David fut envoyé en exil avec une partie de ses serviteurs à Andrinople, l'ancienne capitale des sultans, mais, accusé de comploter, il fut exécuté avec ses fils et son neveu le 1er novembre 1463. En raison de la soumission volontaire de son souverain, la population grecque ne fut pas déportée et la région de Trébizonde resta peuplée de Grecs jusqu'à l'échange de population entre la Grèce et la Turquie en 1923.
Jean-Claude Cheynet
Juillet 2003
 
Bibliographie
Trebizond, The last Greek Empire Trebizond, The last Greek Empire
W. Miller
Londres, 1926, réimpr. 1968

The Empire of Trebizond and the Pontos The Empire of Trebizond and the Pontos
A. Bryer
Londres, 1968

The Byzantine Monuments and Topography of the Pontos The Byzantine Monuments and Topography of the Pontos
A. Bryer et D. Winfield
Washington DC, 1985

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