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L'Egypte antique et les trésors du delta du Nil
André Bernand
Professeur émérite des universités
La parution d'un merveilleux instrument géographique et archéologique met à l'ordre du jour la question du delta du Nil. En effet, le Barrington Atlas of the Greek and Roman World, établi sous la direction de R. Talbert et paru à Princeton, rassemble quatre-vingt dix-neuf cartes du monde connu dans l'Antiquité et couvre chronologiquement les siècles allant de la Grèce antique à l'empire romain tardif. 
 
De la topographie moderne à la topographie antique

La carte du Delta va de Taposiris Mégalè, à l'Ouest, jusqu'à Pelusium, à l'Est. Du Nord au Sud, elle s'étend du rivage égyptien jusqu'à Klysma, l'actuelle Suez, port au fond du golfe arabique. Nous avons reçu des autorités américaines les cartes du cadastre moderne et de la région actuelle. La grande difficulté, c'est de passer de la topographie moderne à la topographie antique. En effet toute une série de phénomènes naturels ou bien résultant des travaux des hommes a bouleversé ce territoire. Il faut donc se résoudre à faire de la géographie physique rétrospective, exercice périlleux en ce qui concerne le delta du Nil. Expliquons-nous en prenant un exemple inverse : dans beaucoup de pays grecs, si l'on fait abstraction de certains phénomènes ayant modifié le sol – atterrissements des fleuves, déboisements, introduction de nouvelles cultures, travaux de nivellement, de barrage, ou d'ouvrages d'art – on peut dire que, dans ses grandes lignes et ses grandes masses, le paysage antique n'a pas été radicalement modifié. C'est pourquoi, sur tant de sites antiques, même s'il ne reste aucune ruine, on est tellement ému devant le paysage : nos yeux se posent sur ce que virent les Anciens et nos pas peuvent suivre les routes qu'ils empruntèrent jadis. On peut savoir, si l'on est perspicace, quelles étaient ces zones frontières, généralement montagneuses, boisés ou désertiques, qui séparaient la chora, la « campagne », appartenant à telle polis, « ville », et le territoire relevant d'une autre cité. Dans le Delta, rien de tel, par suite des phénomènes propres à ce territoire.


Certains bras du Nil ont disparu...


C'est le cas, par exemple, du bras canopique qui se jetait dans le golfe du même nom, aujourd'hui la baie d'Aboukir. Or ce cours d'eau était si important pour la région et plus tard pour la ville d'Alexandrie, qu'on lui donna, dans les inscriptions notamment, le nom d'Agathos Daimôn, « Bon Génie », et qu'on le représenta sous l'apparence flatteuse d'un serpent, animal considéré comme bienfaisant. Bien que les témoignages épigraphiques nous manquent, il est tout à fait possible de penser, comme nous le dit le texte du Pseudo-Callisthène dans l'Histoire d'Alexandre le Grand, qu'Alexandre lui-même organisa ce culte du Bon Génie, en même temps qu'il établissait le canal du même nom pour conduire l'eau du bras canopique jusqu'à la ville qu'il venait de fonder. Les historiens arabes ne font pas allusion à la branche canopique, ce qui fait croire qu'elle avait disparu avant le VIe siècle ap. J.-C. Moïse de Korène, dans son Histoire d'Arménie, note que la disparition de la fête célébrant Sarapis-Agathodaimôn marque la victoire définitive du christianisme, ce qui laisse penser que ce bras du Nil disparut au cours du Ve siècle ap. J-.C.


Quand ils ne disparaissaient pas, les bras du Nil pouvaient se modifier, sinon dans leur tracé, mais dans leur volume. C'est le cas de la branche Bolbitine qui se jetait dans la bouche du même nom. Son tracé ne devait guère différer de l'actuelle branche de Rosette, mais son débit, depuis la disparition du bras Canopique, a dû s'accroître.


...et le paysage a été bouleversé


La disparition du bras canopique a eu comme conséquence la disparition ou la diminution notable des lacs qui s'étendaient dans cette région : lac d'Aboukir ou Kanopique limnè, lac Mariout ou Mareotis lacus, lac d'Edkou ou Paralios limnè. Dans l'Antiquité, ces lacs étaient alimentés par des canaux issus du bras canopique, qui devaient maintenir le niveau de ces étendues d'eau bien au-dessus des cotes actuelles. Avec le système de l'irrigation pérenne, c'est-à-dire pratiquée durant toute l'année, et après la construction du grand barrage du sommet du Delta, les lacs n'ont plus bénéficié de cet apport d'eau massif qui avait lieu lors des crues, quand les villes du Delta apparaissaient comme les îles de la mer Egée. Hérodote, qui avait visité l'Égypte, a décrit ce phénomène : « Quand le Nil a inondé le pays (le Delta), les villes seules apparaissent au-dessus de l'eau, faisant à peu près le même effet que les îles dans la mer Egée ; le reste de l'Égypte devient une mer, les villes seules émergent. Dans ce cas on ne circule plus en bateau en suivant le bras du fleuve, mais en coupant au beau milieu de la plaine. »


La modification de l'hydrographie, l'introduction de nouvelles cultures, comme le riz ou le coton, a bouleversé le paysage. Pour couronner le tout, ce qui était bosse est souvent devenu creux, ou, pour parler arabe ce qui était kôm est devenu birkah. En effet, dans le Delta plus qu'ailleurs, les chercheurs d'engrais, les sebbakhin, se sont acharnés à détruire les collines qui marquaient l'emplacement des villes. Et les monuments de marbre ont passé dans les fours à chaux.


Un phénomène plus dangereux encore s'est produit : l'affaissement du socle deltaïque, qui a basculé dans la mer, en direction du nord-ouest, a provoqué un changement progressif entre le niveau de la surface du sol et celui de la mer. Après les observations de Gratien Le Père et de Saint-Genis, membres de l'Expédition française d'Égypte, G. Daressy découvrit, à l'est d'Alexandrie, à Kôm el-Gizeh, site de l'antique Chaireon, un « nilomètre » dont le zéro se trouvait à un mètre au-dessous du niveau actuel. Il était enterré dans une butte et le sommet de la colonne était à peu près au niveau des terres avoisinantes, ce qui témoigne de l'enfoncement du sol.


Les fouilles de Pierre Montet à Tanis


Peu à peu l'attention des archéologues se porta vers le Delta, où les explorations battent maintenant leur plein. Le pionnier le plus illustre fut sans aucun doute Pierre Montet, qui explora Tanis, à l'est du Delta, aujourdui San-el-Hagar, site fort ingrat, s'étendant sur une chaîne de collines dénudées, dépourvues de végétation et desservies par un climat souvent venteux et pluvieux. De plus l'environnement humain était parfois hostile : les habitants du Delta pensaient que le danger venait de la mer, appréhension qui fut malheureusement confirmée par la désastreuse invasion de 1956. La Bible conservait le souvenir de Tanis, capitale de l'Égypte à la charnière des second et premier millénaires avant notre ère. Ces terres inhospitalières réservaient pourtant une des plus belles découvertes du siècle au professeur de Strasbourg qui organisa un chantier de fouilles dès 1929. Pierre Montet, en effet, découvrit les tombes fabuleuses des pharaons des XXIe et XXIIe dynasties, Psousennès I, Amenemope, Siamon, Psousennès II, Osorkon II, Takelot II et Chehanq III. Les procédés de fouilles parfois drastiques et certains a priori historiques de Pierre Montet ont parfois suscité des critiques, mais les résultats, tant en fragments de monuments, en tombes, en bijoux et objets précieux sont inestimables. Le gorgerin de Chechanq, représentant le vautour de Neikhbeit, de la XXIIe dynastie, ou le masque d'or de Heqakheperrè Chechanq, tous deux conservés au musée du Caire, ou bien encore une des amulettes du général Oundjebaouded, représentant le Bélier de Mendès, de la XXIe dynastie, et bien d'autres trouvailles sont des pièces uniques. Le plus bel hommage rendu à l'inventeur de ce site fut l'installation d'une mission archéologique permanente dirigée, après Montet, par Jean Yoyotte puis par ses disciples.


Peu à peu, d'autres sites du Delta ont livrés leurs secrets. On ne peut citer que dans le désordre ces capitales du Nord qui ont nom Avaris, Pi-Ramès, Bubastis, Saïs, Mendès, Bouto, Athribis. Des voyages dans le Delta sont aujourd'hui organisés sur ces sites moins fréquentés et peut-être moins prestigieux que ceux de Haute Egypte, mais plus mystérieux.


Une cartographie complexe


Placer sur la carte ces différentes villes n'était pas une mince affaire. Il fallait non seulement connaître ce que nous apprennent les inscriptions, les textes anciens, la documentation papyrologique, les vestiges archéologiques, mais se dégager des cartes modernes, tant la topographie avait changé. Les cartographes, par un souci louable d'exactitude, n'ont pas toujours compris qu'il fallait dessiner à main levée et les cours probables des différents bras du Nil, et les contours de certaines régions. Une grande difficulté était d'évaluer l'emplacement des nomes, c'est à dire des différentes divisions administratives. On ne peut tracer de frontières bien définies, mais il faut se résoudre à indiquer approximativement ces différentes régions qui se déploient le plus souvent – mais pas toujours – entre deux bras du Nil. L'évaluation des grands marécages de l'Est du Delta, comme le Tanitikè limnè, ou bien le marécage de Thenessos n'est pas aisée. Le dessin de la côte nord, ce tainia, c'est-à-dire cette bandelette plate soumise aux caprices de la mer ne peut être tracé qu'approximativement.


Un autre grave problème est la prise en considération des différents témoignages. Dans l'absolu, il faudrait une carte du Delta à l'époque pharaonique, une autre à l'époque grecque, une autre à l'époque romaine, une autre à l'époque chrétienne, une autre à l'époque arabe, une autre à l'époque moderne. La superposition de ces différents témoignages aurait abouti à une carte illisible. La solution n'était pas d'accumuler, mais d'éliminer beaucoup de testimonia, au risque de faire des choix contestables. L'avis de Jean Yoyotte m'a fait poser en principe que la seule mention faite par Hérodote (II, 166) de telle ville ou de tel nome ne suffit pas pour faire figurer l'indication sur la carte. C'est pourquoi les nomes Thmouites, Onouphites, Anysios et Myekphorites, propres à la liste d'Hérodote, n'ont pas été retenus. En une bonne formule, Jean Yoyotte a écrit : « Il est absurde de panacher la liste littéraire d'Hérodote avec les listes administratives des nomes lagides et romains découpés dedans, car la carte des circonscriptions n'était plus la même. Pourrait-on s'amuser à panacher les diocèses, les Länder et les départements de l'Allemagne contemporaine ? » C'aurait été une erreur d'encombrer la carte de notations incertaines, car le souci d'exhaustivité n'aurait servi qu'à propager des incertitudes.


Nous ne pouvons rentrer plus avant dans des détails techniques. Nous voulons seulement que le lecteur comprenne que, si une carte est destinée à faciliter la recherche des villes, elle peut aussi « faire perdre le nord » si elle ne s'astreint pas à une schématisation nécessaire.


Certaines indications ont été données comme repères : c'est le cas de Babylon – Memphis –, de Pelusium, et de Bilbeis sur le Ptolemaios/Traianos Potamos joignant Memphis à Sérapieion et à Klysma. Nous avons porté sur la carte les indications données par un papyrus sur la traversée du Delta par des cavaliers se rendant de Pélusium à Hiérakonpolis. La traversée du Delta d'est en ouest n'était pas une mince affaire, les soldats ou voyageurs préférant suivre le rebord des plateaux rocheux et traverser ce territoire par une double oblique.


 

André Bernand
Mars 2009
 
Bibliographie
Le Delta égyptien d'après les textes grecs, t. I : Les Confins libyques Le Delta égyptien d'après les textes grecs, t. I : Les Confins libyques
André Bernand
IFAO, Le Caire, 1970

Péluse et l'angle oriental du Delta égyptien, aux époques grecque, romaine et byzantine Péluse et l'angle oriental du Delta égyptien, aux époques grecque, romaine et byzantine
Jean-Yves Carrez-Maratray
IFAO, 1999

Barrington Atlas of the Greek and Roman World Barrington Atlas of the Greek and Roman World
Richard J. A. Talbert
Presses universitaires de Princeton, 2000

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