Paris-New York et retour
Marc Fumaroli
Fayard
Paris
2009
C'est un séjour de six mois à l'université de Columbia qui a fourni à Marc Fumaroli l'occasion d'une réflexion approfondie sur ces deux grandes capitales que sont Paris, héritière de la « vieille Europe » et New York, devenue le centre d'une culture que ses hérauts identifient comme celle de l'inéluctable mondialisation. Successeur d'Eugène Ionesco à l'Académie française, de Georges Duby à celle des Inscriptions et Belles Lettres, professeur au Collège de France et spécialiste mondialement reconnu du Grand Siècle, Marc Fumaroli était déjà apparu, avec son Etat culturel, comme un redoutable remueur d'idées n'hésitant pas à bousculer nombre de tabous et de vaches sacrées. Il récidive et s'en donne à coeur joie pour juger sans indulgence « l'art contemporain » des Jeff Koons, Tracey Emin et autres Damian Hirst... Sa dimension polémique assurera sans doute le succès de l'ouvrage auprès d'un public cultivé saturé d'innovations douteuses et de bien-pensance « plasticienne » mais « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire » et ce n'est pas sa dimension polémique qui fait l'intérêt d'un ouvrage combinant avec bonheur érudition foisonnante, intelligence des époques et des oeuvres et empathie pour la culture du beau telle qu'elle s'est imposée en Grèce et à Rome durant les siècles antiques puis dans l'Europe catholique, puissante génératrice d'images, celles de la dévotion mais aussi, une fois venu le temps de la Renaissance et du classicisme celle de la « délectation. » C'est la réflexion née de la contemplation d'images publicitaires qui conduit Marc Fumaroli à cerner au plus près le rapport de l'Amérique à l'image. Initialement aniconique, la culture du Nouveau Monde apparaît consubstantielle au projet que nourrissaient les premiers colons de la Nouvelle Angleterre « de recommencer sur une table rase l'histoire du christianisme, déviée en Europe par le revival de l'idolâtrie païenne dans le culte des arts de l'Eglise romaine. Sur une seconde terre promise, une communauté vraiment chrétienne inaugurait un monde vraiment nouveau, sans otium et sans image, sans monastère, sans château, sans une once de luxe, en guerre permanente et conquérante contre la nature humaine à purifier du péché et contre la Nature à purifier de ses fauves et de ses sauvages... » C'est avec la photographie et le cinéma que l'Amérique se réconcilie avec l'image, dont elle est devenue d'autant plus consommatrice « qu'elle a ignoré la prière devant les icônes, la méditation des tableaux de dévotion et le repos délicieux que donnent les tableaux de délectation.. » Le propos de l'auteur ne saurait pour autant se résumer à un banal antiaméricanisme et il ne manque pas de souligner les succès remportés par le Nouveau Monde – dont l'excellence de l'enseignement supérieur - ou de décrypter certains des ressorts profonds de l'esprit américain, ainsi l'opposition entre le modèle jeffersonien de la vie rurale en phase avec la nature et le modèle hamiltonien du commerce, de l'industrie et de la ville mondiale anorganique. De retour à Paris, l'auteur revient sur le rôle joué par l'Eglise catholique dans la production artistique aux époques médiévale et moderne et sur la fonction exercée ensuite en ce domaine par l'Etat. C'est l'occasion de compléter la critique entreprise dans « L'Etat culturel » et André Malraux, pilleur de statues khmères et plagiaire d'Elie Faure, n'est pas épargné. L'auteur déplore par ailleurs que Paris, premier foyer artistique d'Europé il y a un siècle s'efforce aujourd'hui de singer New York en tentant de s'imposer comme un pôle majeur de la nouvelle « culture-monde », mortelle pour « la culture de l'âme, dont l'esprit et le coeur ont un besoin intime, et le loisir contemplatif qui est sa condition d' exercice. » Le tout pour déboucher sur une impasse, masquée par les mythes de la « mondialisation heureuse » ou du « tribalisme nomade » dans un monde « devenu incapable de véritable universalité , celle qui recherche la coïncidence des contraires dans l'intériorité et par le haut, au lieu de s'imaginer qu'elle est déjà là, toute faite, dans les prothèses externes des technologies de la communication supposées secréter d'elles-mêmes paisible « multiculturalisme et irénique « métissage. » Face au désert spirituel et symbolique qui prévaut en Europe - et plus spécialement en France - en ce début de siècle, Marc Fumaroli pourfend « l'élite » autoproclamée et prétentieuse qui ignore la ressource vive que constitue le patrimoine artistique et littéraire de la nation et, au delà, d'une « vieille Europe » qui doit réapprendre au monde à démentir le terrible mot de Tocqueville que notre continent s'est si bien appliqué à vérifier depuis plus d'un demi-siècle: « Le passé n'éclairant plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres.. »